France

«Si nos principes sont appliqués, Colonna sera acquitté»

Bastien Bonnefous, mis à jour le 20.06.2011 à 17 h 50

Pendant les deux jours de plaidoiries, les cinq avocats de Colonna ont développé la même double stratégie: pilonner le dossier et pilonner – c'est une des nouveautés de ce procès – les membres du commando.

Détail d'une planche sur le procès Colonna dessinée par Laura Paoli.

Détail d'une planche sur le procès Colonna dessinée par Laura Paoli.

«Je n'ai pas participé à l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella, je n'ai pas participé à l'assassinat du préfet Erignac. Je vous demande de me croire. Je suis innocent, vraiment innocent. Je suis fatigué, j'ai envie de rentrer chez moi. Je n'en peux plus de me battre.»

Yvan Colonna, lundi matin, dans sa dernière déclaration, de dix minutes environ, dans la salle du tribunal de la cour d’assises spéciale. La cour, composée de magistrats professionnels, s’est retirée peu après pour délibérer et devrait rendre son verdict dans quelques minutes.

Lors de son premier procès, en 2007, Colonna avait été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité; en appel en 2009, Yvan Colonna avait écopé une nouvelle fois à la perpétuité, peine assortie d'une période de sûreté de 22 ans. Cette condamnation avait été annulée il y a un an pour vice de forme en juin 2010 par la Cour de cassation.

Nous republions le dernier article de notre envoyé spécial au procès Colonna, publié samedi.

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Yvan Colonna l'a dit lui-même: ce troisième procès devant la cour d'assises spéciale de Paris est pour lui celui de «la dernière chance». Alors, jeudi 16 et vendredi 17 juin, quand ses cinq avocats se sont levés l'un après l'autre pour plaider, au terme de sept semaines de débats, tous ont exprimé leur «peur». Peur de «mal faire» ou de «ne pas trouver les mots», peur de ne pas être convaincant face à une accusation qui a requis la réclusion à perpétuité assortie de 22 ans de sûreté, la peine de mort civile.

Depuis 1999, Yvan Colonna est présenté par la justice, la politique ou les médias, comme l'assassin présumé du préfet Erignac. A dire vrai, rares sont ceux qui entendent encore l'épithète. Le berger de Cargèse, depuis douze ans, est celui qui a abattu Claude Erignac de trois balles dans la nuque le soir du 6 février 1998 à Ajaccio. Pour preuve, Pierre Alessandri et Alain Ferrandi, les deux membres du groupe des anonymes les plus lourdement condamnés lors du procès du commando en 2003 – ils ont chacun écopé de la réclusion criminelle à perpétuité, mais sans peine de sûreté – sont considérés par la justice comme des «co-auteurs» de l'assassinat. Qu'importe que Pierre Alessandri s'accuse du crime depuis fin 2004, aux yeux de la loi, il reste un complice et uniquement cela.

Ce troisième procès d'Yvan Colonna est donc à cet égard décisif. Si la cour d'assises spéciale de Paris confirme les réquisitions, l'accusé sera reconnu comme l'auteur direct de l'assassinat. Mais si les neuf magistrats professionnels appelés à se prononcer lundi 20 juin, ne retiennent pas ne serait-ce que la peine de sûreté, alors au regard de la graduation de la sanction, il sera impossible de dire précisément qui a abattu le préfet. Le mystère demeurera sans doute pour toujours dans cette affaire rocambolesque.

Pascal Garbarini, Eric Dupond-Moretti, Gilles Simeoni, Antoine Sollacaro et Philippe Dehapiot, sont les cinq doigts de la main défendant Yvan Colonna. Pendant les deux jours de plaidoiries, tous ont développé la même double stratégie: pilonner le dossier, qualifié de «monstre judiciaire» par l'avocat général Plantevin lui-même, et pilonner – c'est une des nouveautés de ce procès – les membres du commando. Chacun avec son style, ses mots, son éloquence et son ego souvent imposant.

Garbarini le boxeur

Inscrit au barreau de Paris mais parlant avec l'accent d'Ajaccio, Pascal Garbarini est amateur de boxe. Il ne craint pas de prendre des coups, mais aime surtout en donner. Quitte parfois à taper contre le camp nationaliste corse, lui qui a défendu par le passé tant de ses leaders, à commencer par François Santoni, l'ancien chef du FLNC-Canal historique abattu en 2001. «Je ne suis pas venu plaider pour un mythe, celui du patriote corse et des Gloria a te Yvan, je suis venu plaider pour un homme, Yvan Colonna», prévient-il, souhaitant que ses propos soient «entendus ici et de l'autre côté de la Méditerranée». Fini les connivences ou les précautions insulaires, place à l'artillerie lourde.

D'emblée, «Garba» prend soin de «condamner» l'assassinat du préfet. Aucune plaidoirie politique à attendre de lui. Au contraire, les assassins de Claude Erignac ont mis «la Corse à terre». Depuis 2007, tous les conjurés sont venus à la barre innocenter Colonna après l'avoir chargé en garde à vue huit ans plus tôt. Mais tous l'ont fait avec si peu de conviction, si peu de précision et tant de sous-entendus, que l'effet a été jusqu'à présent contre-productif. «Ce n'est pas le commando Erignac, mais le commando des Borgia!», tonne-t-il, dénonçant les «coups tordus», les «billards à trois bandes», les «postures» de ces hommes pourtant «sacralisés» par l'enquête car leurs accusations sont le seul élément véritablement à charge dans le dossier contre l'accusé. «Ces gens-là quand ils parlent de l'assassinat, parlent d'un acte collectif. On est tous au même niveau, mais avec une réserve: on n'est pas le tireur. C'est l'acte collectif sélectif!», raille-t-il, soupçonneux de «ces militants si forts, si roués aux actions politiques, et qui s'effondrent si vite» devant les policiers.

Sollacaro le canonnier

Des «pantins» venus aux assises «se pavaner comme des héros», renchérit son confrère Antoine Sollacaro. L'ancien bâtonnier d'Ajaccio est un adepte de la méthode forte et du verbe haut. Contrairement à l'avocat général Annie Grenier, lui n'a pas besoin de micro pour se faire entendre. Mémoire explosive et éruptive de la lutte nationaliste – Alain Orsoni et Jean-Guy Talamoni, deux de ses figures actuelles, sont d'ailleurs venus spécialement à Paris pour l'écouter - il n'en peut plus de «ces Alessandri, ces Ferrandi, tous ces faux amis qui paradent!».

Ferrandi, le «haineux», le «prétentieux», l'«orgueilleux». Alessandri, ce «traître» qui «joue au dur». Ils étaient des amis d'Yvan Colonna et ils l'ont pourtant «accusé». A la grande joie de Roger Marion, le patron de l'antiterrorisme de l'époque, «ce danseur argentin calamistré». Comme ils avaient laissé avant être accusés et placés en détention provisoire pendant de longs mois, Mathieu Filidori et Marcel Lorenzoni, les deux premiers suspects de la « piste agricole » du même Marion finie en impasse judiciaire. Me Sollacaro explique:

«Lorenzoni était l'ami de Ferrandi, autant que Colonna celui d'Alessandri et pourtant ils les ont laissés au trou alors qu'ils n'avaient rien à voir dans tout ça.»

Il rappelle les «cuisines infâmes» du «mystère corse», mêlant jusqu'à donner le tournis procès de 1979 devant la cour de sûreté de l'Etat, paillottes incendiées par le préfet Bonnet vingt ans plus tard, «barbouzes, ministres et nationalistes de pacotille» qui ont dansé sur le cadavre annoncé de leur client. Jusqu'à cette guerre fratricide entre nationalistes à la fin des années 1990 durant laquelle «des amis se sont tués, se sont trahis».

«Ils partageaient le pain et le sel à la même table et ils se sont tirés dessus au Sig Sauer. Ils étaient devenus fous!»

Dupond-Moretti le ténor

Pour la défense, la parole des membres du groupe des anonymes, qu'elle disculpe ou qu'elle accuse, ne vaut rien. Eric Dupond-Moretti demande à la cour:

 «Ils sont capables de tuer un innocent qui va écouter un concert de Schuberg, le préfet Erignac, et ils ne seraient pas capables d'accuser un innocent, Yvan Colonna?»

Le ténor lillois aux quatre-vingt-dix acquittements dont celui de Jean Castela dans ce même dossier – condamné à 30 ans de réclusion en 2003 comme l'un des commanditaires présumés de l'assassinat, il a été acquitté trois ans plus tard en appel – s'est chargé avec Gilles Simeoni d'abattre l'édifice policier et judiciaire de l'enquête. Il demande à la cour:

 «Question surréaliste, dadaïste: avez-vous tout le dossier?»

L'avocat d'Outreau et de l'affaire Viguier rappelle les écoutes des RG, les filatures du Raid, les notes du préfet Bonnet «qui ne figurent pas à la procédure». Il liste les PV «anti-datés» ou «copiés-collés»... «Et vous allez cautionner ça, vous les défenseurs des libertés?», lance-t-il, malin, aux neuf magistrats professionnels qui composent la cour et dont plusieurs sont ou ont été juges d'instruction.

Simeoni le bénédictin

Depuis qu'il est avocat, Gilles Simeoni fait toujours le même cauchemar. La voix bastiaise de l'équipe, par ailleurs élu indépendantiste à l'Assemblée de Corse, nous expliquait avant l'audience:

«Je suis à une table de poker, j'ai une main d'enfer, je pose mes cartes, je les reprends et d'un coup, je n'ai plus rien.»

«Bénédictin» du dossier – il en connaît chaque cote sur le bout de ses ongles qu'il ronge sans cesse -  il estime que les débats ont fait «s'effondrer les trois piliers de l'enquête défendus pied à pied par les policiers et les juges». Les dépositions à la barre des membres du commando, de leurs épouses et de certains enquêteurs en poste à l'époque à l'antiterrorisme, ont prouvé que «le nom d'Yvan Colonna n'est pas apparu spontanément, que les gardes à vue ont été faites dans une pression immense et qu'elles n'ont pas été parfaitement cloisonnées».

«La chronologie des gardes à vue est lumineuse: elle démontre que la mise en cause d'Yvan Colonna est le résultat d'un processus de navettes entre les personnes interrogées», estime Me Simeoni. Inlassablement, au bord du malaise, le front luisant de sueur, il égrène les PV montrés aux uns et aux autres, les mises en présence des couples arrêtés, les menaces sur les femmes... Il hurle, le regard exorbité fusillant le ministère public:

«Comment osez-vous demander une peine de prison à perpétuité avec ces saloperies sous nos yeux!»

Inspirés, vindicatifs, acharnés, brouillons ou maladroits parfois, les avocats ont plaidé l'acquittement. Mais «il vous faudra être courageux pour acquitter cet homme», a prévenu la cour Eric Dupond-Moretti, comme si le spécialiste des assises pressentait déjà que le miracle n'aura pas lieu. Alors, en butte au risque de la perpétuité, la défense a suggéré la condamnation pour association de malfaiteurs. Sans gêne comme le pénaliste lillois. Dupond-Moretti:

«Et si Yvan Colonna vous avait dit oui c'est vrai, j'ai adhéré un temps au groupe, j'ai fait des réunions, une, deux, peut-être plus, et puis je n'ai pas voulu y aller?»

Ou plus embarrassé comme Me Sollacaro:

«Qu'il ait été au courant, peut-être, mais où se situe la limite dans ce fourre-tout de l'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste?»

Prudents, ils ont tout fait pour contraindre la cour à l'heure du délibéré. Hervé Stéphan, son président, les y a aidés, en acceptant avant même la fin des débats le principe exceptionnel aux assises d'une motivation du verdict. L'intime conviction toujours, mais expliquée. La peine prononcée, mais justifiée cette fois. Le parquet et la partie civile s'y étaient opposés, y voyant sans doute un piège.

Dehapiot l'artiste de la procédure

C'est là qu'intervient l'artificier juridique Philippe Dehapiot, procédurier pointu, un avocat à l'anglaise à l'onctuosité verbale aussi châtiée que vacharde. Poussée par une jurisprudence européenne innovante sur la motivation des arrêts d'assises, la défense a souhaité ajouter dix questions aux trente-six déjà prévues lors du délibéré – mêlant l'assassinat du préfet Erignac et l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella. Les points d'interrogations supplémentaires portent tous sur les conditions de recueil des déclarations du commando et des épouses en garde à vue. Ont-elles été conformes aux règles édictées par la convention européenne des droits de l'Homme? Pour Me Dehapiot, ces gardes à vue «ne sont ni loyales ni correctes du point de vue de l'application du droit, y compris du droit de 1999». Des témoins placés en garde à vue sans aucune justification, une déontologie procédurale non respectée... L'avocat au physique et au phrasé de Jules Berry affirme:

«J'ose dire que si nos principes sont appliqués, Yvan Colonna sera acquitté.»

Lundi 20 juin au matin, la cour rendra sa décision sur ce point et dira si elle accepte d'intégrer tout ou partie des questions de la défense, ou à défaut de leur intitulé précis, d'en garder l'esprit. Elle donnera ensuite et pour la dernière fois la parole à Yvan Colonna, avant de se retirer pour délibérer. Pour la troisième fois dans cette affaire.

Bastien Bonnefous

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