Economie

L'Europe est nulle en technologie, mais elle peut s'améliorer

Marie-Laure Cittanova , mis à jour le 23.06.2011 à 14 h 09

Le constat a été une nouvelle fois fait lors du eG8, mais des pistes de réflexion existent. A la clef, jusqu'à 450.000 emplois.

Sad Cartoon versus Technology / Sean Loyless via Flickr CC License by

Sad Cartoon versus Technology / Sean Loyless via Flickr CC License by

Ils étaient tous là, fin mai, à Paris, pour participer au «sommet numérique», préambule au G8 de Deauville, et réfléchir sur les enjeux du net: Eric Schmidt de Google, Mark Zuckerberg, créateur et CEO de Facebook, John Donahoe de Ebay, Andrew Mason, créateur de Groupon, et bien d’autres…

La nationalité de ces personnalités met en lumière une réalité: le numérique, ce sont d’abord les Etats-Unis. L’Europe, la France, sont en retard. Même si des créateurs d’entreprises numériques françaises tels que Pierre Kosciusko-Morizet (PriceMinister), Marc Simoncini (Meetic) ou Xavier Niel (Iliad) étaient eux aussi présents.

A l’occasion de ce sommet, plusieurs centres de réflexion français ont mis l’accent sur le retard européen et notamment français.

«La France est la cinquième économie du monde en termes de PIB, mais elle n'est classée qu'au vingtième rang si l'on considère le numérique. Pire, elle a perdu cinq places entre 2009 et 2010», affirme l’Institut Montaigne, think tank créé par Claude Bébéar, ancien président du groupe AXA.

L’impact de l’internet

De son côté, COE-Rexecode, institut de recherche économique proche du patronat, souligne que le poids de l’économie numérique représentait, en 2008, 7,3% du produit intérieur brut américain, mais seulement 4,7% du PIB français ou allemand. Le secteur emploie 4% des actifs américains, contre 2,8% des Français et 2,4% des Allemands. Dans l’investissement des entreprises, les équipements numériques représentent 26% aux Etats-Unis, mais seulement 16,1% en France et 14,1% en Allemagne.

L’impact du numérique sur l’économie est considérable. Une étude récente réalisée par McKinsey, avec le soutien de Google, constate que le secteur de l’Internet aurait contribué pour environ un quart à la croissance du PIB en France et représenterait quelque 700.000 emplois directs. D’ici à 2015, il devrait susciter la création de 450.000 nouveaux emplois.

L’Allemagne paraît à la traîne, et pourtant, selon COE-Rexecode, elle est  la seule à résister au rouleau compresseur chinois. La Chine représentait, en 2008, 31,7% des exportations mondiales de matériels numériques contre 6,9% en 2000. L’Allemagne a maintenu sa part de marché à 5,6% en 2008 contre 5,5% en 2000. En revanche, les exportations des Etats-Unis se sont effondrées: de 12,4% du marché mondial en 2000 à 5,5% en 2008. Même évolution pour celles de la France: de 3,8% à 1,8%.

Le matériel est fabriqué en Asie, mais l’Europe, et en particulier la France, n’ont pas été capables d’inventer les activités de services d’intermédiation qui sont apparues de l’autre côté de l’Atlantique. Sur les dix principales entreprises de services internet, six sont américaines, et sur les dix principales entreprises productrices de logiciels, neuf sont américaines.

Développer la fibre optique

COE-Rexecode préconise «la définition d’une véritable stratégie de développement de l’économie numérique pour l’Europe et pour la France». Avec deux priorités: mettre en place une politique de compétitivité, qui aurait l’avantage de relancer un processus d’industrialisation et, stimuler l’investissement des acteurs chargés des infrastructures de réseaux.

Parce que les équipements numériques constituent une industrie de pointe qu’il serait bon de maîtriser, mais aussi parce que la diffusion de ces équipements dans les entreprises a des conséquences sur la productivité globale de l’économie. Et l’économie française aurait bien besoin d’une meilleure productivité globale!

Il s’agit d’investir dans le développement de la fibre optique afin de disposer d’un réseau de très haut débit.

Un investissement «structurant pour l’avenir du secteur de l’économie numérique et pour l’économie dans son ensemble», affirme COE-Rexecode. L’enjeu est colossal: il faut 20 à 30 milliards d’euros sur les dix à quinze prochaines années pour déployer la fibre optique. Le problème c’est que «les recettes et les besoins d’investissement ne se situent pas dans les mêmes couches de l’écosystème numérique»: les opérateurs chargés des réseaux hésitent à se lancer car ils ne sont pas assurés d’avoir un retour sur investissement suffisant.

Ce sont les intermédiaires, comme Google, les fournisseurs de services tels qu’Amazon, ou les réseaux sociaux du type Facebook, qui captent les revenus… Toute la difficulté sera de rééquilibrer le partage des bénéfices afin que les opérateurs n’hésitent plus.

Si l’on y parvenait, la croissance en serait vitaminée: selon les calculs de COE-Rexecode, un investissement annuel de 2 milliards d’euros dans le déploiement de la fibre optique conduirait à un accroissement du potentiel de croissance français d’au moins 0,2 point de PIB par an, soit quatre milliards. De quoi accélérer le recul du chômage et de la dette. Il y a donc urgence, souligne le rapport, à mettre au point les conditions de réalisation du réseau.

Un «small business act numérique»

Les réflexions de l’Institut Montaigne débouchent sur un éventail de mesures plus larges. Il propose ainsi que le gouvernement se donne quelques axes en matière d’action publique, dans la santé (par exemple en développant la télésurveillance des malades chroniques ou le dossier personnel médical), dans l’enseignement, le système judiciaire ou la dématérialisation, à horizon 2020, des factures et correspondances entre collectivités territoriales et administrations de l’Etat. Un moyen de gagner en compétitivité.

L’institut souhaite aussi un «Small Business Act (du nom du dispositif américain pour aider les PME) numérique» pour les PME françaises, afin de les aider à accéder à de bons systèmes d’information en ressources partagées. Il faut en outre, dit l’Institut, promouvoir les investissements et évaluer périodiquement les avancées du numérique.

Sans oublier de former aux systèmes d’information dans l’enseignement supérieur et de créer un réseau pour la recherche dans le secteur du numérique. Plus largement, la France et l’Europe devraient se positionner à l’avant-garde de la gouvernance du numérique et de l’internet, jusqu’ici assurée par des ONG. La Cnil pourrait notamment jouer un rôle clé dans ce domaine.

Président du tout nouveau Conseil national du numérique, une instance consultative chargée d’éclairer les choix du gouvernement, le chef d’entreprise Gilles Babinet appelle de ses vœux sept décisions: création de filières universitaires, partenariats entre les centres de recherche, les entreprises et les universités et grandes écoles sous la houlette d’un même ministère, mise en place de «clusters» d’entreprises et d’une politique volontariste en matière de données officielles (Data.gov), renforcement des ressources des fonds de capital-risque, refonte du crédit impôt recherche. De quoi, dit-il créer plus que les 450.000 emplois évoqués.

Ces perspectives optimistes sont toutefois tempérées par le constat établi par le Centre d’analyse stratégique: les sociétés internet européennes ont du mal à évoluer dans un environnement fractionné qui n’est en réalité que la juxtaposition des marchés nationaux européens. Pour que la stratégie numérique inscrite à l’Agenda 2020 de l’Europe fonctionne, il faudrait créer les conditions d’un grand marché numérique de 500 millions de consommateurs. On n’y est pas encore.

Marie-Laure Cittanova

Chronique également parue sur Emploiparlonsnet

Marie-Laure Cittanova
Marie-Laure Cittanova (35 articles)
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