Monde

La chute de l'empire el-Assad

Foreign Policy, mis à jour le 20.06.2011 à 6 h 52

Le régime syrien tente de manipuler les manifestants. Si le régime ne tombe pas, le pays va se plonger dans une guerre civile: alimentée par des violences confessionnelles ou par la Turquie.

Un garçon syrien vivant en Jordanie prenant part à une manifestation contre le Président syrien Bachar el-Assad à Amman, le 12 juin 2011 REUTERS/Muhammad Hamed

Un garçon syrien vivant en Jordanie prenant part à une manifestation contre le Président syrien Bachar el-Assad à Amman, le 12 juin 2011 REUTERS/Muhammad Hamed

«Selmiyyeh, selmiyyeh» («pacifique, pacifique») était l’un des slogans les plus scandés lors de la révolution tunisienne. Il a été repris en Egypte, pays où les manifestants ont parfois désamorcé la violence de l’Etat très intelligemment. En appelant simplement les policiers au calme, en leur demandant de ne pas avoir peur. Dans ces deux pays, des manifestations et des grèves pour la plupart non violentes ont réussi à diviser le haut commandement militaire et la famille régnante ainsi que ses sbires. Et d’éviter la guerre civile.

Dans ces deux pays, les institutions publiques se sont montrées plus fortes que les régimes qui les avaient pris en otages. Certes, les manifestants ont parfois riposté sans scrupules (avec des pierres, pas des armes) lorsqu’ils étaient attaqués, le succès de leurs mouvements de masse, majoritairement non violents, s’apparente à une version arabe de la résistance pacifique à la Gandhi. Cependant, des révoltes plus carabinées ont ensuite éclaté au Bahreïn, en Lybie et en Syrie.

Malgré la mort de près de 1.300 personnes et l’arrestation de 10.000 opposants (selon les estimations de groupes de défense des droits de l’homme), «selmiyyeh» résonne encore dans les rues de Syrie. Si les organisateurs des ces manifestations tiennent à poursuivre dans cette voie pacifique, c’est parce que le régime sortirait vainqueur de toute bataille rangée.

En outre, si les civils devenaient des combattants, l’insurrection s’aliénerait ces populations dont ils s’efforcent de s’attirer les faveurs: la classe moyenne supérieure, les minorités religieuses et ceux pour qui la stabilité est une priorité. La violence populaire serait mal perçue, et la communauté internationale réduirait la pression qu’elle exerce sur le régime syrien. La violence populaire alimenterait la propagande du gouvernement, qui présente systématiquement les manifestants comme des groupes d’infiltrés armés très organisés; des terroristes salafistes. Même s’il est évident que c’est complètement faux.

Des armes partout

C’est indéniable, des soldats se font tuer (mais le régime gonfle les chiffres). Bien que les preuves concrètes soient difficiles à relever, il existe plusieurs articles fiables, dont la teneur est confirmée par des vidéos YouTube, montrant des forces de sécurité abattant des soldats mutins. Les soldats déserteurs racontent que les moukhabarats [les services secrets syriens] formaient un rang derrière eux pendant qu’ils tiraient sur des civils, et ce afin d’empêcher toute tentative d’insubordination de la part des soldats. A la suite d’une mutinerie de faible ampleur dans la région de Homs, un affrontement entre chars et des bombardements aériens ont été signalés. Les tensions au sein-même de l’armée s’accroissent.

Depuis le début de la crise, une faible minorité de manifestants semblent désormais prendre les armes. Les Syriens de tous bords –partisans du régime, apolitiques ou autres– se sont mis à acheter des armes de contrebande à tour de bras. Il y a une dizaine de jours, des militants anti-régime ont raconté qu’à Rastan et à Talbisseh, la population a attaqué des blindés avec des grenades propulsées par roquette‎. Certains reportages décrivent quant à eux une fusillade entre des civils et l’armée à Jisr al-Choughour, la ville assiégée au nord du pays. A Hama, un moukhabarat a été lynché par une foule désespérée.

Recourir à la violence n’est pas une bonne solution, mais c’est parfois la seule. Lorsque des quartiers résidentiels subissent une attaque militaire, lorsque des enfants sont torturés à mort, lorsque des jeunes hommes sont raflés et passés à tabac, électrocutés et humiliés, les Syriens veulent naturellement se défendre. Une fois en marche, la dynamique de la violence peut s’emballer, de sorte qu’une guerre imminente en Syrie n’est pas à exclure.

La Turquie, actrice d’une guerre civile syrienne?

Deux scénarios de guerre civile sont envisageables. Le premier scénario de guerre civile débute par l’intervention turque. Depuis l’indépendance de la Syrie en 1946, des tensions ont gagné la province turque de Hatay (que les Syriens appellent Iskenderun), une région arabe injustement offerte à Atatürk par les Français. En 1998, l’asile offert par la Syrie au leader séparatiste kurde Abdullah Ocalan, aujourd’hui emprisonné en Turquie, a failli conduire à une guerre.

Pourtant, depuis l’ascension du Parti de la justice et du développement (AKP) –celui du Premier ministre Recep Tayyib Erdogan– en Turquie et l’accession de Bachar el-Assad à la présidence syrienne, les deux pays se sont rabibochés. La Turquie a investi d’importants capitaux financiers et politiques en Syrie. Elle a établi une zone de libre commerce au Levant, prenant ainsi ses distances avec Israël.

Recep Tayyip Erdogan est parvenu à arracher des promesses de réforme à Bachar el-Assad au début des protestations. Puis il a constaté avec une consternation de plus en plus palpable que ces promesses n’étaient pas tenues. Il a à plusieurs reprises mis en garde la Syrie contre les massacres et leurs conséquences (le 9 juin, il a décrit la répression comme une «sauvagerie»). La réaction de la Syrie n’est pas sans rappeler celle d’Israël après les tueries à bord du Mavi Marmara l’an dernier: calomnier son deuxième allié clé avec des griefs infondés –une attitude qui peut s’avérer autodestructrice.

Une intervention militaire turque reste peu probable, mais si les quelque 4.000 réfugiés qui ont passé la frontière jusqu’à présent s’avèrent être encore plus nombreux, en particulier si les Kurdes viennent massivement la traverser, la Turquie pourrait décider de créer un refuge dans le nord ou le nord-est de la Syrie.

Ce serait, en quelque sorte, la Benghazi syrienne, possible ville d’accueil d’une opposition plus nationale et crédible que celle dominée par les populations en exil, qui se sont récemment réunie à Antalya (Turquie). Cette destination pourrait également servir de base aux soldats ayant déserté et à leur famille. Une commission d’officiers déserteurs pourrait alors organiser des attentats contre le régime depuis cette zone libre, ajoutant ainsi la dimension militaire aux pressions économiques et diplomatiques déjà existantes.

Vers une guerre communautaire?

Le second scénario est celui de la guerre ethnico-religieuse, comme celle qu’ont vécu les voisins irakiens et libanais. Bien que la plupart des Syriens aient des amis dans toutes les communautés, le sectarisme demeure un réel problème en Syrie.

La famille au pouvoir est originaire de la communauté historiquement opprimée des alaouites. Les Ottomans les considéraient comme des hérétiques plutôt que comme des «gens du livre». Les alaouites –contrairement aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans chiites traditionnels– ont été privés de tous leurs droits. Avant la montée du parti Baas et la révolution sociale qu’il a dirigée, les jeunes filles alaouites travaillaient comme des domestiques dans les villes sunnites.

Certains alaouites, craignant un retour à cette époque, lutteront pour empêcher le changement. La stagnation sociale, conséquence de la dictature, a rendu difficile d’aborder en public les préjugés sectaires et laissé s’accumuler les rancœurs refoulées. Au sein de la population sunnite majoritaire, certains considèrent les membres de la famille el-Assad comme des représentants de leur confession et en veulent à la communauté alaouite toute entière par extension.

Un conflit communautaire est tout à fait possible. Aujourd’hui, les divisions locales et les clivages entre classes priment peut-être sur la religion en Syrie. Les familles sunnites du milieu des affaires ont été intégrées aux cercles du pouvoir. Tandis que les alaouites et le reste de la population se sont retrouvés lésés. Les manifestants, conscients des dangers encourus, ont constamment chanté des slogans appelant à l’unité nationale. Du reste, au Liban et en Irak, les catalyseurs de la guerre civile sont des interventions extérieures. Pas l’agitation interne.

Le gouvernement syrien alimente les haines

En Syrie, le catalyseur pourrait bien être le régime lui-même. L’une des stratégies favorites du régime consiste à feindre que le pays est en proie à une guerre communautaire. En mars, des amis syriens m’ont raconté que des miliciens de la shabiha ont tenté de provoquer une fracture sociale à Lattaquié, en se faisant passer pour un groupe de sunnites. 

Ils ont ouvert le feu sur des alaouites et semé la terreur dans des quartiers sunnites. Les Syriens affirment que le régime approvisionne les villages alaouites en armes en souhaitant que l’histoire se répète, comme dans les années 80. A l’époque, le gouvernement avait fait face à une violente insurrection communautaire soutenue par les Frères musulmans. Insurrection finalement écrasée par le régime lors du massacre de Hama, en 1982.

Le danger de ce simulacre, c’est qu’il pourrait devenir réalité. Si le régime ne tombe pas rapidement, c’est l’Etat qui se désagrègera peu à peu. Alors, des hommes tenaces, qui sauront acquérir la loyauté nationale en offrant à la population des services de base et en vengeant les morts, risquent de s’emparer du pouvoir. Si la violence continue à ce rythme encore longtemps, on peut aisément imaginer que des milices, locales et sectaires, se formeront. Des milices entre autres composées de sunnites recevant des aides financières des Etats du Golfe.

Ce serait un scénario catastrophe pour les Syriens de tous horizons. Les répercussions se feraient sentir au Liban (ce pays serait probablement entraîné dans la bataille), en Palestine, en Irak, en Turquie et même au-delà. Il pourrait aussi donner une seconde vie aux groupes wahhabites et nihilistes (comme al-Qaida), actuellement repoussés au second plan par le vent démocratique qui souffle dans les pays arabes.

Il faut espérer la fin rapide de l’empire el-Assad pour éviter que l’une ou l’autre de ces guerres ne se produise. Il se peut que l’économie syrienne s’effondre brutalement, à tel point que la population se retrouve à choisir entre la révolution et la famine. Sous la pression constante, le régime n’a en fait que deux options: s’autodétruire par des conflits intestins ou abdiquer (puisque les désertions en masse rendent l’option militaire non viable).

Comment en finir? La question reste entière. Ce qui semble certain, c’est que le régime ne syrien ne sera pas en mesure de ramener la Syrie sous sa botte.

Robin Yassin-Kassab

Traduit par Micha Cziffra

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