Monde

Henri Proglio a eu la peau d'Anne Lauvergeon

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.06.2011 à 10 h 04

La décision prise par Nicolas Sarkozy d'évincer Anne Lauvergeon de la présidence du groupe nucléaire Areva a plus de fondements personnels que rationnels.

«Le baiser de la mort», Lauvergeon, Sarkozy, Proglio REUTERS

«Le baiser de la mort», Lauvergeon, Sarkozy, Proglio REUTERS

Après un long feuilleton de plus d'un an, des coups tordus en coulisses et autre rumeurs, Anne Lauvergeon, la patronne d’Areva, est finalement évincée et sera remplacée à la fin du mois de juin par Luc Oursel, le directeur général délégué du groupe nucléaire. Ainsi en a finalement décidé Nicolas Sarkozy en dépit des capacités de résistance insoupçonnées d'Anne Lauvergeon. Mais les intérêts ligués contre elles étaient trop nombreux et surtout trop proches du chef de l'Etat. Une seule question se pose: pourquoi a-t-elle été vraiment évincée?

D'abord, il y a le fait du prince et les relations tendues qu’entretenaient le président de la République et la patronne d’Areva, groupe dont l’Etat détient 90% du capital. En 2007, à peine élu, dans le cadre de l’ouverture Nicolas Sarkozy propose à cette ancienne sherpa de François Mitterrand, de devenir ministre de l’Economie. Elle est patronne d’Areva depuis 1999 et veut poursuivre sa tache, elle dit non.

Nicolas Sarkozy en est vexé et lui en tient rigueur. Areva qui a besoin d’argent pour croître, va attendre très longtemps un feu vert de l’Etat pour augmenter son capital. Et le mandat d’Anne Lauvergeon est remis en question il y a plus d’un an avec beaucoup d'attaques distillées contre elle et sa gestion. Récemment, on disait qu’elle avait regagné les faveurs du «Château». Ces jours derniers, elle avait reçu l'appui d’un comité de soutien très fourni: les cadres supérieurs de son groupe qui ont fait paraître un communiqué, le personnel, la CGT, une vingtaine de députés de tous bords, UMP,PS, PCF et même François Hollande qui a déclaré que l’écarter serait, je cite, «un symbole fâcheux». La France ne compte pas beaucoup de femmes reconnues à l’échelle mondiale.

En fait, la vraie et principale raison du départ d'Anne Lauvergeon est son conflit avec EDF et son patron Henri Proglio, intime de Nicolas Sarkozy et de Claude Guéant. Derrière ce limogeage, c’est l’indépendance d’Areva face à EDF qui s’est  jouée. Henri Proglio  a donc eu sa peau. Il veut mettre au pas l’ensemble de la filière et en être le grand chef. Anne Lauvergeon s’était mise sur son chemin. Elle défendait l’idée que les acheteurs ne veulent pas forcément du «tout français», du combustible aux prises de courant. Ils veulent le choix. Il fallait laisser les acteurs de la filière jouer séparément quitte à s’entendre là où il le fallait. Mais Nicolas Sarkozy s’est rangé aux considérations de Proglio et Guéant, davantage pour des raisons plus personnelles que rationnelles. Il prend même aujourd'hui des risques importants au moment même où la filière nucléaire traverse une période difficile.

En nommant Luc Oursel, le directeur général délégué, contre qui pourtant s’étaient élevés les membres du comité exécutif du groupe, Sarkozy pourrait créer une ambiance effroyable dans l’entreprise au moment même où elle a surtout besoin de continuité et de calme. Après Fukushima, l’industrie nucléaire mondiale est en crise. Anne Lauvergeon représentait la continuité et surtout la défense de l’EPR, ce réacteur plus cher mais aussi bien plus sûr. L’accident japonais avait paradoxalement renforcé les chances de l’EPR. Comment les futurs et éventuels clients de ce réacteur vont-ils comprendre le limogeage d’Anne Lauvergeon?

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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