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Les tuberculoses multirésistantes flambent à l’Est

Kléber Ducé, mis à jour le 17.04.2009 à 9 h 40

Les pays de l’ex-URSS, la Chine et l'Inde sont confrontés à des infections devenues incurables.

Longtemps, l'infection par le bacille de Koch (bactérie de la tuberculose) a pu être traitée de manière efficace à partir de l'association de médicaments antituberculeux dits «de première ligne» prescrits durant plusieurs mois. Or ceci n'est plus toujours vrai depuis l'apparition d'un nombre croissant de souches bactériennes devenues résistantes à ces mêmes médicaments.

Et après l'émergence de souches «multirésistantes», les médecins sont désormais confrontés à l'apparition d'infections devenues incurables dues à des souches «ultrarésistantes» et hautement contagieuses. Tout se passe comme si cette bactérie pathogène que l'on pouvait tenir pour jugulée avait, au fil du temps et grâce à son génie infectieux, trouvé de nouvelles voies pour assurer son développement dans le sillage du sida.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), quarante cinq pays ont, depuis 2002, diagnostiqué au moins un cas de tuberculose «ultrarésistante» sur leur territoire, parmi lesquels dix pays européens. Sur un total de neuf millions de cas de tuberculose diagnostiqués chaque année dans le monde, on compterait respectivement environ 500.000 et 400.000 cas de formes «multirésistantes» et «ultrarésistantes».

Ce phénomène concerne tout particulièrement les pays de l'ancien bloc soviétique ainsi que plusieurs provinces de la Chine. Telle est l'inquiétant constat auquel aboutit une étude internationale qui vient d'être mise en ligne sur le site de la revue médicale britannique The Lancet.

Ce travail a été mené dans 83 pays entre 2002 et 2007 à partir de données médicales, bactériologiques et pharmacologiques recueillies auprès de 90.000 malades. Il apparaît qu'aujourd'hui une personne sur neuf souffrant de tuberculose est infectée par une souche de bacille de Koch résistante à au moins un médicament antituberculeux jadis efficace. La fréquence des taux de souches multirésistantes (résistantes à au moins deux médicaments) est déjà de 7% dans deux provinces de Chine et se situe entre 6,8% et 22,3% dans neuf pays de l'ancien bloc soviétique. Elle est ainsi de 19,4% en Moldavie, de 22,3% à Bakou dans l'Azerbaïdjan. A titre de comparaison, ce taux est inférieur à 1% en  France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou  en  Nouvelle-Zélande.

«Les pays de l'ancienne Union soviétique connaissent une épidémie sévère et largement répandue, avec le plus haut taux de prévalence de tuberculose multirésistante jamais rapporté depuis 13 ans que l'on collecte des données sur ce thème», soulignent les auteurs de l'étude. Un phénomène similaire est observé en Inde et en Corée du sud (où le taux est passé de  1,6% à 2,7% entre 1994 et 2007) alors que la proportion des souches bactériennes multirésistantes décroît à Hongkong et aux Etats-Unis.

Autre sujet d'inquiétude: trente-sept pays sont désormais confrontés à l'apparition de souches résistantes à toute forme de traitement (souches «ultrarésistantes»), les cinq pays les plus touchés étant, là encore, des pays de l'ancien bloc soviétique (Azerbaïdjan, Estonie, Lettonie, Lituanie et fédération de Russie) où les taux des souches ultrarésistantes parmi les multirésistantes est déjà comprise entre 6,6% et 23,7%.  Les auteurs de ce travail précisent ne pas disposer de données fiables concernant la situation épidémiologique de nombreux pays africains.

Aux difficultés de stratégie thérapeutique s'ajoute ici une dimension économique. Car si, dès lors que le diagnostic est fait précocement, les souches bactériennes non résistantes peuvent être combattues avec des médicaments peu coûteux, il en va différemment avec les souches multirésistantes qui réclament des traitements pouvant coûter plusieurs milliers d'euros.

Le milliardaire américain Bill Gates a annoncé il y a quelques jours à Pékin que sa fondation allait verser 33 millions de dollars (25 millions d'euros) pour aider à la lutte contre la maladie tuberculeuse en Chine. La fondation qu'il dirige avec sa femme Melinda s'est engagée à travailler pendant cinq ans avec le ministère chinois de la santé afin de développer de nouvelles méthodes  de diagnostic et de traitement. «La Chine prend la menace de la tuberculose très au sérieux et nous sommes enthousiastes à l'idée de soutenir ses efforts», a déclaré l'ancien patron et fondateur de Microsoft rappelant que ce pays doit faire face chaque année à 1,3 million de nouveaux cas soit environ 15% du total mondial.

«Je vous appelle à prendre les bonnes décisions de toute urgence,  a déclaré à cette occasion Margaret Chan, directrice générale de l'OMS aux ministres de la santé et responsables sanitaires de 32 pays présents à Pékin. En pleine récession économique, le monde ne peut tout simplement pas  laisser sans contrôle une menace d'une telle ampleur, d'une telle complexité et d'un tel coût.»

Message identique de la part du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon qui vient d'appeler les pays donateurs à ne pas fléchir, malgré la crise, dans leurs efforts pour financer le Fonds mondial de lutte contre  lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme créé en 2002. Ce Fonds mondial a d'ores et déjà identifié une « insuffisance de financement » de 4 milliards de dollars pour la période 2008-2010. «En cette période de crise économique dépenser de l'argent pour lutter contre ces maladies «est un investissement intelligent», affirme le secrétaire général de l'ONU. Le Fonds mondial a sauvé des millions de vies humaines et a montré qu'il peut vaincre ces maladies. Il est important de le financer.»

L'action conjointe contre la tuberculose et le sida est indispensable compte tenu de la fréquence croissante des cas de double infection par le bacille de Koch et le VIH. On estime qu'en 2007 environ 9,27 millions de nouveaux cas de tuberculose ont été diagnostiqué  parmi lesquels 1,4 million chez des personnes infectées par le VIH. Selon l'OMS un décès sur quatre dans le monde dû à la tuberculose (456.000 sur un total de 1,75 million de morts en 2007) est lié au sida, cette maladie favorisant l'infection tuberculeuse.

Selon Michel Kazatchkine, directeur exécutif du Fonds mondial de lutte « la tuberculose entraîne plus  de décès chez les personnes vivant avec le VIH que n'importe quelle autre maladie ». «Il est urgent de repérer, de prévenir et de traiter la tuberculose chez les personnes vivant avec le VIH et de soumettre à un test de dépistage du VIH tous les malades tuberculeux » estime-t-on aujourd'hui auprès de l'OMS.

En toute hypothèse, 125 ans après la découverte du germe responsable de cette affection et un demi-siècle après celle des premiers antituberculeux la perspective de l'éradication de ce fléau ne cesse de s'éloigner. Et ce d'autant plus que les spécialistes de pharmacologie sont très pessimistes quant à la mise au point de nouveaux médicaments efficaces contre les souches résistantes.  

Kléber Ducé

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