Culture

Pour l'amour du nanar

Thilo Dagerman, mis à jour le 19.06.2011 à 9 h 46

Comment expliquer notre affection croissante pour les vieux films ratés?

«Le Lac des morts vivants» de Jean Rollin (Eurociné, 1981)

«Le Lac des morts vivants» de Jean Rollin (Eurociné, 1981)

Ma première fois, c’était devant Dragonball Evolution. Une histoire de dragon qui veut détruire la planète juste parce qu’il est méchant, gêné dans sa tâche par un super-héros à crête dont la technique de combat ressemble à un tutoriel pour danseur de tecktonik débutant (la preuve en musique par ici). Ce jour-là, j’ai compris que l’on peut aimer regarder un film parce qu’il est raté.

C’est mon colocataire, un vrai fan du genre, qui m’a initié. Il me racontait son premier visionnage de Dragonball Evolution, le jour-même de sa sortie, dans une salle pleine de fans de nanars venus apprécier le fail annoncé. A ce moment, j’ai aussi compris qu’il n’y avait pas que la personne qui vit dans la chambre à côté de la mienne qui se poile devant des films foireux. Plutôt rassurant.

Côté obscur du cinéma

Chaque jour, entre 6.000 et 12.000 visiteurs différents se connectent par exemple à Nanarland, le site et forum francophone de référence sur ce côté obscur du cinéma. Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, «il n’y a pas que les geeks et des cinéphiles de l’extrême qui se tapent des nanars», explique François Kahn, auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, Encyclopédie du cinéma ringard. Le cinéma de bazar et d’essais.

Certains se contentent de scotcher en groupe devant de vieux films d’horreur avec zombies ou des péplums ratés, d’autres vont jusqu’à télécharger frénétiquement du ninja hong-kongais pour trouver l’ultime nanar. Et, comme dans toute contre-culture, les puristes du genre se spécialisent à mesure que l’accès aux films ratés se démocratise. Les amoureux du nanar jouent à leur manière la querelle des Anciens et des Modernes.

«Je vais passer pour un vieux réac, mais je trouve dommage que tant de gens regardent Dead Snow [un film norvégien où des zombies nazis attaquent des étudiants à skis, ndlr] alors qu’un monument comme Le Lac des morts-vivants [un film français où des zombies nazis attaquent de jeunes baigneuses nues, avec en prime des scènes aquatiques tournées dans une piscine dont on voit les bords, ndlr] reste trop peu connu», soutient par exemple François Kahn.

Oui, l’histoire du film de ninja hong-kongais regorge de perles. La preuve avec un extrait d’American Ninja Warrior, l’un des classiques du genre:

Malgré ces divergences, tous s’accordent à définir le nanar comme un genre bien précis. Bien plus qu’un film raté, il n’est jamais ennuyeux, comme un navet. Et il ne peut s’agir d’une parodie. Par exemple, aussi drôles soient-ils, L’Attaque de la moussaka géante ou The Rocky Horror Picture Show ne méritent pas le titre de nanar.

«Un vrai bon nanar se sent au décalage entre l’intention du réalisateur et l’effet rendu à l’écran», analyse Régis Brochier, webmaster bénévole de Nanarland. «Parce que ce qui est bon quand on regarde un nanar, c’est justement le moment où l’on n’arrive plus à comprendre comment les gens qui ont travaillé sur le film ont pu en venir à créer des choses aussi étranges ou à laisser passer des erreurs aussi grossières.»

Un bon film de merde, entre potes et avec des bières

Il assure pourtant qu’il ne s’agit pas d’un «simple plaisir de moquerie»: «Des réalisateurs ont consacré leur vie, leurs économies à un projet qui ne nous touche pas ou pas de la bonne manière. Mais, au final, on lui donne une seconde vie et on aime vraiment le moment qu’on passe à le regarder. Dans un sens, il y a une vraie forme de respect pour l’œuvre regardée». Même avis pour François Kahn: «Il s’agit moins de se moquer que d’avoir l’esprit suffisamment ouvert pour ce qui est vraiment space, ce qui sort des sentiers battus. C’est un vrai plaisir de regarder un film jamais commenté, en créant ses propres critères et références.» Le sociologue cite l’essayiste Susan Sontag et ses écrits sur la réappropriation des œuvres par des publics inattendus. Avant de nuancer: «C’est aussi une bonne justification philosophique pour se taper un bon film de merde, entre potes et avec quelques bières.»

Le nanar se regarde en groupe. Chaque année, 450 privilégiés passent la nuit à visionner des perles en applaudissant et en hurlant comme devant un match de foot lors de la Nuit excentrique à la Cinémathèque de Paris. Grosse ambiance en 2010:

L’âge d’or du nanar

Pour sans cesse alimenter leur site et les Nuits Excentriques de films ratés inconnus ou oubliés, les fondateurs de Nanarland fouillent depuis la fin des années 90. Au tout début, ils s’amusaient à trouver «les pochettes les plus improbables» ou les films ayant l’air «vraiment in-regardables» dans les vidéoclubs ou les brocantes autour de Grenoble. Quelques mois plus tard, les premiers DVD sont commercialisés et la VHS passe eu à peu de mode. «On a eu l’impression de vivre un âge d’or. Tout le monde bradait les cassettes. Il suffisait de quelques heures dans des déstockages, ou dans les Cash Converters pour trouver des lots entiers de purs nanars inconnus», se souvient Régis Brochier. «On croyait même que c’était la fin d’une époque, qu’on ne trouverait plus de nanars après les VHS.»

C’était sans compter sur deux arrivées quasiment concomitantes: celle du téléchargement de masse sur internet et celle des chaînes de la TNT. «On a pu télécharger des choses qu’avant on n’aurait jamais pu voir et qui auraient disparu de l’histoire du cinéma. Le remake turc de Star Wars, par exemple, est devenu un véritable phénomène, vu des milliers de fois, alors que c’est un film diffusé une fois sur une chaine turque lambda, enregistré sur VHS et mis sur le net par hasard», s’enthousiasme Régis Brochier.

Dans le même temps, les dizaines de chaînes TNT et satellites, alors en création, ont parié sur ces films pas chers. Et ceux-ci font encore aujourd’hui les beaux jours de ces chaînes. En avril, plusieurs nanars de référence ont fait partie de leurs plus belles audiences, dont Tango et cash, avec Sylvester Stallone en santiags, ou Piège en haute mer avec le roi du nanar Steven Seagal.

«Tous les soirs, on peut voir au moins un nanar à 20h50», s’amuse Régis Brochier. Et ce n’est pas près de s’arrêter. En mai, le directeur général de W9 disait dans une interview au Parisien que «plus ça va, moins les chaînes de la TNT rediffusent de vieux nanars». Mais nous ne sommes pas vraiment inquiets: le soir-même, la chaine satellite Syfy diffusait l’énorme Dinocroc vs Supergator.

Thilo Dagerman

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