Monde

Les Portugais prêts à un nouveau départ

Pierre-Anthony Canovas, mis à jour le 21.06.2011 à 11 h 15

Face à la crise, beaucoup pensent à quitter le pays, dans un exode en quête de meilleure vie. D'autres, néanmoins, restent ou reviennent, sûrs que le Portugal saura rebondir.

Une danseuse attend le départ de la parade pour Saint Antoine, le 12 juin 2011 à Lisbonne. REUTERS/Rafael Marchante

Une danseuse attend le départ de la parade pour Saint Antoine, le 12 juin 2011 à Lisbonne. REUTERS/Rafael Marchante

À sa sortie de l’Université de Porto en 2009, un diplôme de communication en poche, Filipa Valente commence à chercher du travail. Les semaines passent, les mois s’enchaînent. Au bout d’un an, elle n’a toujours rien:

«C’était très déprimant. On étudie à la fac, on fait des efforts, on est diplômé et ensuite on ne trouve pas d’emploi.»

La jeune femme de 27 ans choisit de quitter le Portugal et devient commerciale dans une banque portugaise à Paris. «Si je pouvais retourner au Portugal, dit-elle, je le ferais mais il n’y pas moyen de gagner correctement sa vie là-bas.»

Pour beaucoup, le pays –qui sera l’un des rares en Europe encore en récession en 2012– n’offre guère d’espoirs. Surtout pour les plus jeunes, qui souffrent de la précarité et des bas salaires et ont boudé les urnes début juin lors des législatives.

À l’image de Marta Thomas:

«Le Portugal, c’est le tiers-monde de l’Europe!»

Diplômée de l’école de commerce de Neuchâtel, la jeune femme, 27 ans elle aussi, ne rêve que de retourner en Suisse afin d’y «éduquer (sa) petite fille dans de bonnes conditions». Dans l’attente d’un départ, elle vend vins, olives et cigarettes, souriante mais clairement désabusée, en travaillant depuis quelques mois Chez Manuela Tavares, une épicerie centenaire et touristique du vieux Lisbonne.

Idem pour Diana Pedrosa Oliveira, enseignante de 25 ans, qui ne trouve pas d’emploi dans le secteur éducatif. Elle s’est finalement résolue à accepter un CDD comme agent de sécurité. Son salaire? Environ 650 euros net pour quarante heures chaque semaine.

Mais elle tente de relativiser, «pour d’autres, c’est bien pire». Et affirme envisager une installation au Danemark à l’issue de son contrat.

Il y a aussi Hugo, un graphiste de 27 ans également, qui pense aussi profiter des facilités et des opportunités offertes par l’Union. Il assure «parler quasiment tous les jours d’expatriation avec sa petite amie».

Il faut fuir ce chômage rampant qui touche 12% de la population, 27,7% des 15/24 ans. Alors que les abstentionnistes ont marqué de leur empreinte le scrutin du 5 juin avec un chiffre record de 41% –parmi lesquels figuraient de nombreux jeunes– le Portugal se prépare à une cure d’austérité sans précédent.

Un avenir peu radieux qui va pousser encore bien des «indignés», cette «génération fauchée» qui a conduit à des manifestations géantes et spontanées le 12 mars dernier dans tout le pays, à faire leurs valises.

«Pour ces jeunes diplômés –et souvent surdiplômés– le problème est l’adéquation entre la demande et l’offre d’emploi», explique Yves Léonard, historien du Portugal et chercheur à l’IEP de Paris. «Il y a un décalage entre les promesses de formation, impulsées par l'Europe et mises en œuvre par les autorités portugaises et la réalité du terrain qui fait que soit l'on accepte des emplois sous-payés et sous-qualifiés, soit on essaie de rester dans notre filière d'études et nos attentes, auquel cas, on ne trouve pas. L'ajustement se fait par le départ à l'étranger.»

Et cette pratique n’est pas le seul apanage des Portugais. Les Espagnols quittent en nombre le territoire ibérique pour rejoindre la dynamique Amérique Latine. Un exode tel, que le Roi d’Espagne a récemment dû rompre sa traditionnelle neutralité pour rappeler à la raison ses jeunes compatriotes.

Idem en Irlande. Selon la Central Statistics Office, 13.100 îliens ont quitté en 2007 le territoire de l’ancien «Tigre Celtique». En 2010, ils étaient 27.700!

Beaucoup de choses en commun pour ces trois pays. L’impact de la crise, évidemment, y est particulièrement violente, et tous trois ont des passés de terre d’exode.

Une jeunesse désabusée

Pourtant, l’émigration d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Les Portugais qui partent en 2011 sont loin de ressembler à la population, souvent rurale et peu qualifiée, venue massivement en France pendant les Trente Glorieuses travailler dans le bâtiment, les ménages ou la conciergerie par exemple.

Plus jeunes et plus diplômés, quand ils ne choisissent pas l’Angleterre ou encore l’Allemagne de la Vieille Europe, c’est vers les anciennes colonies lusophones dont l’économie est florissante, voire bondissante, que les Portugais se tournent en nombre.

Au Brésil bien sûr, mais en aussi en Angola ou au Mozambique… «Ce sont des pays qui restent à construire», confie un membre de l’administration portugaise. Mais s’il est difficile d’établir des données officielles globales (binationaux, liberté d’installation dans l’UE…), les Portugais seraient entre 50.000 et 100.000 à prendre le large chaque année.

Selon l’Observatoire de l’émigration récemment créé, le nombre de nationaux enregistrés aux seuls consulats brésiliens entre 2009 et 2010 a augmenté, passant de 678.822 à plus de 705.615 personnes.

«Toute une frange de la population a redécouvert ces derniers temps une ancienne tradition liée à l’outre-mer, précise Yves Léonard. Il y a aussi une espèce de nostalgie de l’Afrique. Les Portugais émigrent là-bas à la fois pour décrocher un emploi mais aussi pour réaliser quelquefois de belles opérations sur le plan financier.»

Ainsi, entre 2008 et 2010, le nombre de Portugais enregistrés aux consulats en Angola est passé de 55.925 à 91.854.

Interrogé sur cet exode massif, Luis Malta se dit «attristé, choqué» mais affirme «comprendre ces jeunes». Dans un hôtel chic du vieux Lisbonne, ce membre actif de l’Académie du Bacalhau, un club de philanthropie destinée à la diaspora portugaise, explique qu’il a émigré lui aussi. C’était pour des raisons professionnelles dans les années 1980. Il devait s’installer à Paris «quelques années seulement». Il n’est jamais rentré. Et il constate lui aussi que les temps deviennent très durs pour beaucoup de ses concitoyens.

Face à cette émigration conjoncturelle et dynamisée par la crise, l’Ambassade nuance les conséquences de cet exode. Contrairement aux années 1980, durant lesquelles les jeunes partaient pour ne plus revenir, c’est aujourd’hui une expatriation plus «ponctuelle», juge-t-elle. Quelques années tout au plus, «pour se mettre à l’abri», en attendant que l’économie reparte. Mais si l’herbe s’avère réellement plus verte ailleurs, cette jeunesse «trahie» reviendra-t-elle?

Patienter et «se réinventer»

Que faire, face à la crise, ses multiples conséquences et ces départs massifs, lorsque l’on est un Portugais attaché à ses racines? En rire, comme le font Les Homens da luta  (les hommes en lutte), deux frangins comédiens qui écument les plateaux de télé?

Se détendre grâce au yoga, comme l’ont choisi des milliers d’Américains au lendemain de la crise des subprimes? Ou peut-être prier? Difficile de répondre clairement tant les avis sont multiples et partagés. L’incertitude demeure. La solution, disent certains, réside sans doute et avant tout dans l’optimisme national, dans la croyance en des jours meilleurs.

Car «une partie de la crise n’a rien à voir avec le Portugal», note le politologue Antonio Costa Pinto de l’Université de Lisbonne. Pour le président de l’association portugaise de science politique, la crise risque également de bouleverser l’arrivée des immigrés au Portugal. «Comme l’économie va se contracter pendant un an ou deux au moins, on va devoir pour la première fois accepter une immigration beaucoup plus qualifiée», dit-il au café de la faculté. En d’autres termes, en ces temps de disettes, le Portugal va devoir «sélectionner» davantage ses nouveaux arrivants.

Alors que le futur Premier ministre de centre droit Pedro Passos Coelho a promis des mesures très ambitieuses, en espérant que son «action, plus que (ses) mots, fera la différence entre le Portugal et la Grèce », les Portugais doivent donc repenser le fonctionnement de leur société et s’attendre à une période difficile. Avec le risque, pronostiquent des commentateurs, d’être mis temporairement au ban de l’UE. C’est l’avis de l’hebdomadaire Visão qui appelle ses concitoyens à aller de l’avant:

«Libérons-nous de cette dépendance vis-à-vis de l’Etat. Entreprenons et arrêtons de rendre le gouvernement responsable de tous nos maux. Définissons nous-mêmes nos propres atouts: le vin, l’huile d’olive, le tourisme, la technologie de pointe, la mer, le liège, la chaussure, les énergies renouvelables –et exportons-les une fois pour toutes, sans attendre d’incitations. Laissons un gouvernement courageux réformer la justice et mettre fin aux abus en matière de prestations sociales. Faisons en sorte que la "génération fauchée" crée des emplois au lieu de les attendre. Et dans quelques années nous serons à nouveau européens. Mais nous le serons alors de plein droit, personne ne nous l’aura concédé, pas même un Jacques Delors.»

L’adaptation à la crise est donc un maître mot ici. Il faut se «réinventer». Une philosophie de (sur)vie mise en œuvre toute au long de la longue histoire du pays, qu’il s’agisse par exemple de la crise économique du Portugal à la fin du XIXe siècle ou de la chute de Salazar puis l’intégration à l’Europe.

Privilégier et booster les secteurs d’avenir, les atouts nationaux est donc devenu le leitmotiv de beaucoup. Ainsi, quand d’autres partent à l’étranger, certains reviennent. C’est le cas du fils de Luis Malta qui, après ses études de tourisme en France, souhaite s’installer «au pays» et profiter du boom touristique, toujours explosif depuis le milieu des années 1990 avec onze millions de visiteurs chaque année.

Avec la crise qui bouleverse durablement la société, les «œillets sont-ils pour autant fanés » comme l’affirme un éditorialiste? Fernandos Santos, l’un des coprésidents de l’Académie du Bacalhau lisboète répond d’un trait:

«Le Portugal, c’est historiquement un pays de conquêtes et de grandes découvertes. Alors pourquoi nous ne nous relèverions pas aujourd’hui?»

Pierre-Anthony Canovas

Pierre-Anthony Canovas
Pierre-Anthony Canovas (5 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte