Monde

Comment devient-on une blogueuse lesbienne?

Jack Shafer, mis à jour le 17.06.2011 à 13 h 54

En se faisant passer pour des blogueuses gays, Tom MacMaster et Bill Graber soulèvent des questions quant à la transformation de notre identité sur Internet.

Typing / aless&ro via Flickr CC License By

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Nous revenons de loin: il y a 40 ans, si vous étiez ouvertement lesbienne, vous auriez dû être constamment aux aguets. Les services sociaux pouvaient vous retirer la garde de vos enfants sur un coup de tête.

Votre patron n'aurait eu aucun scrupule à vous virer à cause de la personne que vous aimiez. Les culs-bénits auraient bombardé votre maison à coup d’œufs. Et l’État n'aurait pas hésité à prendre votre orientation sexuelle comme prétexte pour vous interner dans un hôpital psychiatrique.

Nous ne vivons pas encore dans un paradis de tolérance sexuelle, mais les choses se sont améliorées. Grâce à Internet, si l'on en croit les événements de la semaine dernière, même les hommes peuvent vivre comme des lesbiennes. Comme vous le savez peut-être déjà, la presse vient tout juste de démasquer deux hommes qui voulaient se faire passer pour des lesbiennes sur Internet.

Après enquête, des journalistes ont révélé que, sous les traits de la blogueuse syrienne et lesbienne, et soi-disant kidnappée, Amina Arraf, qui tenait le blog Une fille gay à Damas , se cachait en réalité Tom MacMaster, un Américain de 40 ans, étudiant de troisième cycle, marié et vivant en Écosse.

Les articles d'Amina étaient reproduits sur un blog d'actualités lesbiennes, Lez Get Real (site en cache), qui affirme avoir aidé Amina à créer son blog. Après avoir confondu MacMaster, les fins limiers ont dévoilé une supercherie similaire en la personne de Bill Graber, habitant l'Ohio et propriétaire de Lez Get Real, qui intervenait sous le pseudonyme de Paula Brooks.

Shakespeare, l'inventeur des fausses lesbiennes

La mascarade sexuelle est aussi vieille que l'humanité, et se faire passer pour une lesbienne en est tout simplement une variante naturelle. La pratique dynamise autant les auteurs que leurs lecteurs. William Shakespeare a réveillé les ardeurs de son public –et probablement aussi les siennes– en concevant fréquemment des personnages féminins travestis en hommes.

Dans La Nuit des rois, une femme du nom de Viola, qui se fait passer pour un homme, attise les sentiments amoureux d'une autre femme. Sur ces entrefaites, Viola tombe amoureuse d'un homme qui, lui, est rongé d'amour par cette même femme, et Viola lui sert d'intermédiaire pour la séduire.

Les deux Gentilshommes de Vérone, et Le Marchand de Venise, mettent d'autres mascarades sexuelles en scène, même si elles sont moins compliquées, mais dans Comme il vous plaira, Rosalind se fait passer pour Ganymède qui se fait passer pour Rosalind. Et un personnage féminin tombe amoureux de lui/elle.

En tous cas, selon les théories d'un universitaire, Shakespeare a truffé ses pièces de personnages lesbiens. Et pour compliquer encore davantage les choses, rappelez vous qu'à l'époque du théâtre élisabéthain, tous les personnages étaient joués par des hommes.

Fausses identités et mensonges

Dans les premiers temps de l'univers connecté, dans les années 1980, il n'était pas rare que ses utilisateurs endossent dans les salons de tchat d'autres identités de genre, surtout après l'arrivée d'AOL. Des sites tels Second Life ont même rendu la confusion des genres encore plus facile, ou même, devrais-je dire, plus réaliste.

Mais le besoin de changer de genre et d'orientation sexuelle dans un espace virtuel est encore plus étonnant. MacMaster, comme Graber, justifient leurs canulars par le fait que, s'ils avaient exprimé les mêmes opinions, mais sous des plumes masculines, les lecteurs ne les auraient pas pris au sérieux.

Autant je déteste être d'accord avec des imposteurs, autant ils ont probablement raison. Les observations de MacMaster sur les troubles en Syrie auraient certainement été ignorées si les lecteurs avaient su qu'elles venaient d'un Américain expatrié en Écosse. Et quelle lesbienne aurait pu tenir compte de Graber et de son «point de vue d'une lesbienne sur le monde», la description de son site, en sachant que la lesbienne avait en réalité un point de vue masculin?

Si Graber ne s'est rendu coupable que d'un menu larcin, en modifiant son genre pour défendre les droits des lesbiennes de l'autre côté du placard, MacMaster, lui, est un faussaire en série. En mettant au point un travestissement élaboré et abusif, il emmena son «personnage» américano-syrien à 4.000 km de chez lui, où il la fit prendre part à une tragédie sanglante et réelle.

«J'ai souhaité qu'Amina soit lesbienne pour améliorer mon travail de création littéraire», a-t-il déclaré au Washington Post. Dans son mea culpa, sur son blog, MacMaster explique qu'il a toujours voulu écrire de la fiction, mais que divers refus l'ont conduit à «multiplier les exercices» sur des sites de rencontres, où il endossait une personnalité autre que la sienne.

Amina Arraf a commencé à «prendre vie», écrit-il, et à mener une existence propre en quelque sorte, après sa création. Elle a laissé des commentaires sur des sites, s'est trouvé sa propre adresse mail, et s'est inscrite à des listes de diffusion. C'est une histoire bien jolie, mais une telle explication est, en soi, aussi bidon qu'Amina Arraf.

Les mensonges nous viennent par ennui ou par nécessité. D'autres mensonges s'ajoutent ensuite pour camoufler nos premiers mensonges, et des mensonges encore plus grandiloquents visent à captiver notre public, si nous en avons un. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'escalade mystificatrice de MacMaster, et pas par la débilité d'une Amina qui «prend vie». Peu disposé à admettre son imposture, il n'a fait que l'aggraver.

Masturbation en ligne

Selon le Guardian, MacMaster a échangé un millier d'e-mails avec une Franco-canadienne, qui pensait avoir une relation amoureuse avec Amina. En quoi le fait de duper cette femme était-il censé faire avancer les qualités littéraires de MacMaster, je ne sais pas trop. Il a aussi volé la photographie d'une Londonienne, Jelena Lecic, l'a faite passer pour un portrait d'Amina, et l'a publiée sur son blog, A Gay Girl in Damascus.

Il a aussi décrit, à la première personne, le coming out d'Amina: «Ensuite, tout ce dont je me souviens, c'est de mes lèvres sur sa bouche, puis elle m'embrasse à son tour, et nous voilà nous embrasser, un baiser de deux affamées qui n'en pouvaient plus d'attendre. J'ai senti ses mains se poser sur mon dos nu et attirer mon corps vers le sien, puis j'ai senti qu'elle touchait ma poitrine, mes seins ont frémi.»

Ce n'est pas de la création littéraire. C'est de la pornographie soft. Ou de la masturbation en ligne. En devenant lesbiennes, MacMaster et Graber ont doublement capitalisé: une fois sur la classe opprimée des femmes, et une seconde sur le statut minoritaire des lesbiennes. Et MacMaster, avec sa grosse ambition de fabuliste, a même étendu la supercherie en incluant des caractères ethniques et religieux, car Amina était syrienne et musulmane par son père.

Je suis sûr que, s'il avait eu la possibilité de continuer l'imposture, il aurait fini par mettre Amina dans un fauteuil-roulant, l'aurait fait passer par les alcooliques anonymes, puis l'aurait hospitalisée pour anorexie. Les deux blogs reposent sur un prémisse identique: si vous avez une identité sociale ou politique rare, alors le monde trouvera vos observations socio-politiques plus intéressantes et plus pertinentes.

Le revers de ce prémisse, c'est que si vous soulevez des questions qui n'ont rien à voir avec votre identité –comme la guerre, les impôts ou le cadastre– le monde ne voudra pas entendre parler de vous, tout simplement. MacMaster et Graber savaient qu'en assignant leurs remarques à un ghetto, ils allaient être crédibles, ce qui devrait tous nous faire réfléchir. Que MacMaster et Graber aient communiqué l'un avec l'autre, tout en pensant que l'autre était une lesbienne, ajoute une inévitable dimension shakespearienne à l'histoire.

Selon le Washington Post:

«Sous les traits de Paula Brooks, Graber a correspondu sur Internet avec Tom MacMaster, en pensant qu'il avait affaire à  Amina Arraf. Amina a souvent flirté avec Brooks, et aucun des deux hommes n'a réalisé que l'autre se faisait passer pour une lesbienne.»

Si seulement nous pouvions faire en sorte que Viola et Rosalind tombent amoureuses d'Amina et de Paula, et sortent ensuite des coulisses pour embrasser MacMaster et Graber, et que tout ce beau monde se marie dans une scène finale, la farce deviendrait une comédie romantique.

La leçon à retenir de ces fausses blogueuses lesbiennes –s'il y en une– porte sur les restrictions que la technologie impose sur l'identité sociale et politique. Si le Web nous permet de devenir n'importe qui, si nous pouvons tous être lesbiennes, ou syriennes, ou musulmanes, en tapant sur les bonnes touches de notre clavier, alors l'identité commence à perdre de son unicité. S'il y avait un Test de Turing pour les lesbiennes, les événements de la semaine dernière prouvent qu'aujourd'hui, nous sommes tous des lesbiennes.


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Grâce au miracle du cache Google, vous pouvez lire les excuses grotesques que Lez Get Real a présentées pour avoir publié les faux articles d'Amina «Tom MacMaster» Arraf. Quelqu'un pourrait peut-être en faire une comédie musicale. Envoyez-moi la partition et le livret à slate.pressbox @gmail.com. Ou sifflez-moi sur mon Twitter. (Les mails reçus pourront être nommément cités dans «The Fray», le forum américain des lecteurs de Slate.com; dans un futur article, ou ailleurs à moins que leurs auteurs ne s’y opposent. Slate est la propriété du Washington Post Co.)

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Jack Shafer  

Traduit par Peggy Sastre

Jack Shafer
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