Life

Recherche célébrité à interviewer pour 15.000 dollars

Jack Shafer, mis à jour le 21.06.2011 à 17 h 44

Des chaînes de télé et journaux payent leurs sources, ce qui peut poser la question de la fiabilité de l’information. Mais ceux qui informent gratuitement les médias ne donnent pas forcément les tuyaux les plus sûrs.

A Fool and His Money, David Goehring via Flickr

A Fool and His Money, David Goehring via Flickr

Dans son édition du 12 juin, le New York Times consacre 1.200 mots à dénoncer vigoureusement la pratique bien connue des chaînes NBC News et ABC News, qui consiste à payer leurs sources pour diffuser des reportages à sensation, comme celui sur Meagan Broussard, 26 ans, qui a correspondu sur Facebook avec Anthony Weiner, ou encore celui sur Jaycee Lee Dugard, cette jeune californienne séquestrée pendant 18 ans.

«Droits d’exploitation»

Naturellement, les deux chaînes ne parlent pas de «rémunération des sources», elles se cachent derrière ce qu’elles appellent des «droits d’exploitation». De l’argent qui sert pourtant à payer des gens pour les prendre en photo, les filmer chez eux, ou réaliser toute autre vidéo à fort potentiel d’audience.

Il n’est d’ailleurs pas rare que ces chaînes de télé offrent de l’argent à des célébrités ou des politiciens pour les interviewer. Le New York Times rapporte que les «producteurs de l’émission Today (sur NBC) et de GMA se livrent régulièrement lieu à une guerre des enchères pour décrocher des interviews-choc exclusives».

Julie Moos, directrice du site Web de l’institut de journalisme Poynter, écrit que les chaînes payent également des droits d’exploitation à leurs sources pour publier des e-mails ou des enregistrements de conversations téléphoniques.

Comme je l’ai dit dans une de mes chroniques, payer ses informateurs est une pratique nauséabonde, mais cela fait si longtemps qu’elle est parmi nous qu’on finit par s’y habituer. Selon un article du magazine Time publié en 1959, le magazine Life aurait attribué 500.000 dollars aux astronautes du programme Mercury pour publier des reportages exclusifs sur leur mission (ce qui correspond à pas moins de 2,7 millions d’euros d’aujourd’hui).

En 1975, H.R. Haldeman s’est vu offert entre 25.000 et 50.000 dollars pour accorder une interview à CBS News. La chaîne avait justifié cette transaction en disant qu’il s’agissait d’une rétribution contre ses «mémoires», précise le magazine Time.

Payer les sources est devenu monnaie courante

Parmi ceux ayant touché des chèques de CBS News, on peut citer Dwight D. Eisenhower et Lyndon B. Johnson (après avoir quitté leur fonction présidentielle), Alexandre Soljenitsyne, Walter Lippmann et George Gordon Liddy. NBC News a également rémunéré Gerald Ford et Henry Kissinger, affirme la American Journalism Review.

La pratique n’est pas archaïque. Il y a trois ans, le réalisateur Errol Morris a reconnu avoir payé des soldats qui avaient maltraité des détenus d’Abou Ghraib pour qu’ils acceptent de témoigner dans son documentaire Standard Operating Procedure.

Je n’ai pas vraiment changé d’avis sur la question depuis la dernière fois. En Grande-Bretagne, on voit bien les effets néfastes de cette «pratique commerciale»: les tabloïdes achètent littéralement des sources pour pouvoir sortir tel ou tel scandale. Cela encourage une couverture «à sensation» et de bas étage de l’actualité, concernant principalement les peoples et les politiques.

Un spécialiste de l’éthique dénonce ce système qui, selon lui, offre aux riches un monopole sur l’actualité. Tant que les nantis seront prêts payer la somme voulue, ils pourront diffuser les «informations» de leur choix et écarter celles qu’ils ne souhaitent pas rendre publiques.

L’argument moral est réducteur

Cependant, la plupart des discours éthiques défavorables à cette pratique font abstraction d’une importante question: qui sort bénéficiaire des situations où les médias ne payent pas leurs sources journalistiques? Ces médias se procurent de la bonne matière – un reportage sur une ado séquestrée, le conte de fées d’une famille de sextuplés, l’excitation d’un scandale de sexting impliquant un sénateur, etc. – sans débourser la moindre somme.

S’il est contraire à l’éthique que NBC News ou ABC News achète (les droits d’exploitation de) l’histoire de quelqu’un, pourquoi serait-ce plus moral lorsque les éditeurs Little Brown ou Random House achètent la même histoire, confient la rédaction à un nègre avant de faire une jolie couverture de livre (sur laquelle figure le nom de la personne dont il raconte l’histoire)?

Julie Moos et d’autres éthiciens estiment que payer ses sources en échange d’informations porte atteinte à la crédibilité du journalisme: «cela encourage les gens à dire des choses fausses et éventuellement à dramatiser la réalité», explique-t-elle. Le fait est que l’argent n’est pas le seul coupable de l’enjolivement ou de la dramatisation des faits. Il est fréquent que des informateurs non rémunérées mentent ou versent dans la surenchère pour impressionner.

Aux Etats-Unis, même les sources dites «fiables», celles chargées de recueillir des informations au Congrès, à Wall Street ou au Pentagone, ajoutent souvent du sensationnel aux informations qu’ils transmettent aux journalistes – sans toutefois espérer se voir remettre quelques billets en retour.

L’argent, pas le seul ennemi du bon journalisme

Celles et ceux qui informent les journalistes peuvent en retirer toutes sortes de bénéfices non financiers. C’est l’occasion d’attaquer leurs opposants politiques ou leurs concurrents commerciaux, d’apparaître sous leur meilleur jour dans un article ou un documentaire, de se faire de la l'auto-promotion. Sans compter que le fait d’être cité comme source dans un papier augmente leurs chances d’être recontactés par les médias.

L’un des éthiciens de Poynter fait une proposition: si les médias payent leurs sources, qu’ils soient transparents sur le montant perçu, la nature exacte du service fourni et sur l’éventuelle prise en charge de l’hébergement, des déplacements et/ou des repas de leurs informateurs.

Non pas que ce ne soit pas pertinent, mais se focaliser ainsi sur l’argent dénote une conception très réductrice des avantages dont bénéficient les sources. Pour être tout à fait cohérent sur la transparence et la fiabilité des informations, ne faudrait-il pas de surcroît que les journalistes révèlent l’identité de leurs sources?

En outre, si on se méfie systématiquement des sources qui reçoivent de l’argent, les experts judiciaires appelés à témoigner dans les tribunaux ne sont-ils pas tout aussi suspects? Ne devrait-il pas être interdit que la police paye ses indics? (Ah mince, je ne m’étais pas rendu compte que je suis en train de me contredire. Je retire cette dernière phrase!)

Jeux de pouvoir

Le tabou qui entoure cette pratique de paiement des sources journalistiques – et l’opprobre jetée sur les médias qui s’y livrent – sert davantage à maintenir le statu quo pour les vieux groupes médiatiques qu’à promouvoir la «vérité journalistique». Les médias bien établis se servent de leur haute réputation et de la qualité de leur public, de sorte que les sources sont attirées vers eux et leur offrent, de fait, une exclusivité. Les journalistes qui ont déjà couvert une actualité au même moment et au même endroit que le New York Times savent de quoi je parle.)

De fait, les médias réputés sortent plus d’argent pour trouver de la matière que les petits journaux qui payent directement leurs sources (la différence majeure étant que les premiers rémunèrent leurs correspondants basés dans des pays lointains et les actionnaires du groupe, et non pas directement les informateurs). Les vieux groupes de médias ont tout intérêt à ce que l’opinion continue de croire que ce n’est pas bien d’acheter des informations en payant ses sources.

Qu’elles aient été achetées ou non, les informations doivent être vérifiées. Or des sources non rémunérées m’ont à plusieurs reprises raconté des salades. Aussi, je ne vois pas pourquoi celles qui toucheraient des billets ou un chèque devraient être considérés comme plus crédibles.

La seule différence réside dans votre recours. Je m’explique: on peut miser sur la plus grande crédibilité d’une source rémunérée car, si elle vous a menti, vous pouvez toujours engager contre elle une action en justice pour arnaque. Tandis que contre celui ou celle qui vous a «menti gratuitement», vous ne pouvez pas grand-chose.

La confirmation fait autorité

Avec la suprématie du Web et, dans une moindre mesure, la prolifération des chaînes d’information en continu, la vérité journalistique est mesurée autrement. Aujourd’hui, Hillary Clinton peut bien raconter ce qu’elle veut… Quand elle est contredite par une longue série de câbles diplomatiques vendus à un journal, qui confirme l’essentiel de leur teneur tenu pour vraie, on sait à quoi s’en tenir. Désormais, en journalisme, c’est la confirmation qui fait autorité.

Vieux briscard du métier, je suis assez mal à l’aise avec l’idée qu’une source puisse me soutirer un billet en échange d’une information. Mais alors le discours moralisateur des éthiciens me donne carrément la nausée.

Jack Shafer

Traduit par Micha Cziffra

Jack Shafer
Jack Shafer (39 articles)
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