Comment est-on embauché à la tête du FMI?

Le directeur général du FMI Dominique Strauss-Kahn, le secrétaire américain au Trésor Timothy Geithner, la ministre française de l'Economie Christine Lagarde et la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, à l'assemblée générale annuelle 2010 du FMI et de la Banque mondiale. REUTERS/Youri Gripas.

Le directeur général du FMI Dominique Strauss-Kahn, le secrétaire américain au Trésor Timothy Geithner, la ministre française de l'Economie Christine Lagarde et la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, à l'assemblée générale annuelle 2010 du FMI et de la Banque mondiale. REUTERS/Youri Gripas.

Age, compétences, soutiens... Comment le Fonds a-t-il présélectionné Christine Lagarde avant de la nommer directrice générale?

Mise à jour 28 juin 2011: Christine Lagarde a été désignée directrice générale du FMI. Elle est la première femme à accéder à ce poste.

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«Suite à départ inattendu, institution financière prestigieuse cherche nouveau directeur général. Expérience économique et bonne capacité d’entente avec équipe internationale exigées. Aimer les voyages et être français serait un plus. Monégasques et plus de 65 ans s’abstenir.»

C’est le genre de petite annonce que le Fonds monétaire international aurait pu publier après la démission avec effet immédiat de Dominique Strauss-Kahn le 18 mai dernier. Le FMI a promis de sélectionner en six semaines, d’ici au 30 juin au plus tard, son nouveau directeur général, poste pour lequel restent officiellement en lice le mexicain Agustin Carstens et la française Christine Lagarde.

Officiellement «ouvert, transparent et fondé sur le mérite», le processus de sélection est très décrié, l’ancien chef économiste du Fonds Kenneth Rogoff dénonçant par exemple des procédures «datées» et un suspense «digne de l’ère soviétique». Revue de détails des paramètres à respecter pour prendre la tête de l’institution.

Remplir le critère d’âge

Il n'existe que deux critères de sélection «absolus»: le règlement du Fonds interdit de nommer un directeur général ayant 65 ans révolus et le processus de désignation adopté en 2007 par le conseil d’administration précise que seuls les ressortissants des 187 pays membres peuvent candidater. Ce second critère écarte les ressortissants des rares pays non-membres (Corée du Nord, Cuba, Liechtenstein, Andorre, Monaco…) tandis que le premier, bien plus important, a conduit le FMI à rejeter lors de la phase de présélection la candidature de l’économiste américano-israélien Stanley Fischer (67 ans) et l’Inde à ne pas présenter celle du directeur adjoint du Commissariat au Plan Montek Singh Ahluwalia (67 ans également).

En revanche, si les statuts du FMI précisent que «le conseil d'administration choisit un directeur général qui n'est ni un gouverneur ni un administrateur du Fonds», cette interdiction ne vaut qu’a posteriori: Christine Lagarde, qui occupe le siège français au conseil des gouverneurs (où siègent pour l’essentiel les ministres de l’Economie de chaque pays), peut se présenter sans problème mais abandonnera ce poste si elle est désignée.

Etre européen…

Hormis deux brefs intérims exercés par des Américains, tous les directeurs généraux du FMI ont été européens. A l’origine de cette coutume de plus en plus critiquée, un accord non écrit conclu à sa création en 1946: les Etats-Unis préféraient prendre la tête de la Banque mondiale car cette institution émettait des titres de dette sur les marchés financiers et car leur candidat probable à la tête du FMI, le haut fonctionnaire du Trésor Harry Dexter White, faisait l’objet de soupçons d’espionnage au profit des communistes.

La présidence de la Banque mondiale revient depuis constamment aux Américains et celle du FMI aux Européens, ce qui ne veut pas dire que n’importe quel candidat soutenu par l’UE est sûr d’être désigné. Les Etats-Unis, avec près de 17% des droits de vote au conseil d’administration, ont par exemple mis leur veto à la reconduction du français Pierre-Paul Schweitzer en 1973 et ont affaibli la candidature de l’allemand Caio Koch-Weser en 2000. Les pays émergents, eux, ont retoqué en 1973 le candidat néerlandais Emile Van Lennep, jugé trop proche des pays riches et remplacé par son compatriote Johannes Van Witteveen.

…voire français

Sur dix directeurs généraux du FMI, quatre Français ont occupé le poste pendant plus de 36 ans: Pierre-Paul Schweitzer (1963-1973), Jacques de Larosière (1978-1987), Michel Camdessus (1987-2000) et Dominique Strauss-Kahn (2007-2011). Une surreprésentation que les connaisseurs de l’institution attribuent à la réputation des hauts fonctionnaires français, plus habitués à côtoyer le monde politique, ainsi qu’à la volonté de Paris de promouvoir avec vigueur ses candidats pour affirmer son statut sur la scène internationale (ce qui vaut pour d’autres institutions comme la BCE ou l’OMC…)

Etre pistonné

Pour officialiser sa candidature, un postulant doit être parrainé par un des 24 administrateurs du Fonds (pour la France, il s’agit de Ambroise Fayolle, qui représente aussi Paris auprès de la Banque mondiale et de la BIRD) ou, depuis cette année, par un des 187 gouverneurs. La coprésidente d’Attac Aurélie Trouvé, qui s’était portée candidate, avait ainsi demandé à Christine Lagarde de parrainer sa candidature mais affirme ne pas avoir reçu de réponse.

Par ailleurs, un candidat n’est pas obligé de se faire parrainer par l’administrateur de son pays: en 2007, l’ancien chef du gouvernement tchèque Josek Tosovsky avait été présenté par la Russie alors que son propre pays soutenait la candidature de DSK.

Aimer voyager

Lors de l’intronisation de Dominique Strauss-Kahn à l’automne 2007, le Fonds s’était félicité des «100.000 kilomètres» parcourus par le candidat pour séduire les gouvernements des pays émergents. Un roadshow qui constituait une première au sein d’un processus de sélection jusqu’ici plutôt feutré. Christine Lagarde et Agustin Carstens ont répété l’opération cette année, avec les grands pays émergents (Chine, Inde…) comme passages obligés. Le Canard Enchaîné, qui s’interroge sur le coût de cette campagne (assumé par l'Etat, comme pour celle de DSK en 2007), a évalué le nombre de kilomètres parcourus par la ministre à la mi-juin à plus de 46.000.

Coller au profil du poste

Dans son CV envoyé aux administrateurs et aux gouverneurs du Fonds le 25 mai, Christine Lagarde vante son ascension au sein du cabinet d’avocats Baker & McKenzie, sa participation en tant que ministre de l’Economie à la gestion de la crise en France ainsi, au plan international, qu’aux réunions du G8, du G20 et des ministres des Finances européens. Une manière de répondre à la fiche de poste publiée par le FMI, qui réclame des candidats «un parcours exceptionnel dans le domaine de la politique économique à un niveau de haute responsabilité», «une remarquable carrière professionnelle» ainsi que les «aptitudes de gestion et de diplomatie requises pour diriger une institution d’envergure mondiale». Des qualités que le conseil d’administration va pouvoir évaluer chez les deux candidats lors d’entretiens dont la date et la structure n’ont pas encore été fixées.

Ce descriptif ne mentionne en revanche pas d’exigences académiques, argument avancé par les adversaires de Christine Lagarde —Agustin Carstens est docteur en économie, comme Dominique Strauss-Kahn, alors qu'elle est titulaire d’un DESS en droit social. Interviewé par le Wall Street Journal, l’éphémère candidat Stanley Fischer a affirmé la nécessité d’une «formation solide» et d’un «cadre intellectuel» pour le poste.

Par ailleurs, ce descriptif est le même qu’en 2007 à une exception près: le Fonds a ajouté que son futur directeur général devait être «fermement attaché à la coopération multilatérale» et disposer d’une «capacité d’objectivité et d’impartialité éprouvée». Là encore, Agustin Carstens a utilisé ce critère pour critiquer son adversaire en affirmant que sa participation à l’élaboration du plan de soutien UE/FMI aux Etats européens en difficulté posait un risque de conflit d’intérêt.

Séduire les recruteurs

Pour être désigné, un candidat doit obtenir la majorité au conseil d’administration: pas celle des administrateurs, mais des 2,5 millions de voix qu’ils détiennent. Huit d’entre eux représentent un seul pays (l’administrateur français détient par exemple plus de 108.000 voix) et les seize autres des groupes de pays, obligés d’attribuer leurs voix en bloc. Avec des résultats parfois étonnants: si l’Espagne préfère Lagarde, ses 41.000 voix iront à Carstens car elle fait partie d’un groupe où siègent le Mexique, le Venezuela et les pays d’Amérique centrale…

En théorie, les administrateurs devraient organiser d'ici fin juin un vote à blanc (straw poll), dont les résultats ne seront pas publiés, avant d’annoncer une nomination par «consensus». En 1986, Michel Camdessus avait ainsi été désigné officiellement à l’unanimité alors qu’il l’avait en fait emporté dans un vote serré (36% contre 29%, selon des indiscrétions de l'époque) contre le néerlandais Onno Ruding. Autre preuve de ce goût du consensus, en 2004 et 2007, le Fonds avait annoncé la nomination du nouveau directeur général sans rappeler le nom des candidats battus.

A l’heure actuelle, Christine Lagarde dispose officiellement du soutien de neuf administrateurs totalisant plus de 36% des voix. Avec le probable soutien des Etats-Unis —le secrétaire au Trésor Timothy Geithner a annoncé qu’ils se prononceraient en faveur d’un candidat et la secrétaire d'Etat Hillary Clinton s'est dite «très partisane» de nommer des «femmes qualifiées» à la tête des institutions internationales—, elle devrait atteindre une claire majorité absolue.

Jean-Marie Pottier

L'Explication remercie Gita Bhatt et William Murray, du département des relations extérieures du FMI, Gérard-Marie Henry, professeur à l'université de Reims, ancien fonctionnaire international à la Banque mondiale et auteur de Le FMI (Poches Studyrama, 2006) et Miles Kahler, professeur de relations internationales à l'université de Californie et auteur de Leadership Selection in the Major Multilaterals (Institute of International Economics, 2001).

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