Culture

Comment la pellicule super 8 Kodak a révolutionné le cinéma

Elizabeth Weingarten, mis à jour le 19.06.2011 à 9 h 50

Plus performante, plus simple d'utilisation et moins coûteuse, cette caméra,apparue en 1975, a permis de développer le cinéma d'auteur et de révéler de grands talents.

Sound Super Zoom-Super8 Camera/ Barbara Mazzarella via Flickr CC License by

Sound Super Zoom-Super8 Camera/ Barbara Mazzarella via Flickr CC License by

En 2003, James Cameron a téléphoné à un certain Lenny Lipton pour le remercier d’avoir écrit le livre qui a suscité sa vocation de devenir réalisateur. En 1975, Lipton avait publié The Super 8 Book, un guide d’utilisation du super 8, la nouvelle pellicule bon marché qui allait permettre à toute une génération d’apprentis cinéastes de réaliser leurs premiers films.

Cet appel a fait très plaisir à Lipton, même s’il ne l’a pas vraiment surpris. «On me remercie souvent d’avoir écrit ce livre», m’a-t-il confié. Ainsi, Joel Silver, le producteur de Matrix et Piège de cristal, l’a récemment contacté pour lui exprimer sa gratitude. Et il ne serait pas étonnant que J.J. Abrams, dont le film Super 8 sort vendredi aux États-Unis, lui passe bientôt un coup de fil.

Commercialisé par Kodak en 1965, le super 8 était, et reste aujourd’hui, la pellicule la moins chère du marché. Une bobine coûtait cinq dollars et les caméras commençaient à moins de 30 dollars. Beaucoup de familles américaines et européennes se mirent à acheter des caméras pour filmer les barbecues et les anniversaires, mais ces appareils étaient suffisamment petits et légers pour être utilisés par des enfants. Très vite, les gamins se transformèrent en cinéastes en culotte courte.

Selon Rhonda Vigeant, la directrice marketing de Pro8mm, une société californienne spécialisée dans la vente et la réparation de caméra ainsi que dans le développement et la numérisation de pellicule, de nombreux réalisateurs aujourd’hui célèbres ont fait leurs  débuts en super 8. «On en sait quelque chose: on numérise leurs vieux films,» explique-t-elle avec un air conspirateur. Ainsi, Vigeant a vu passer, entre autre, les films super 8 de Ron Howard, Steven Soderbergh, Sam Raimi, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, et, bien sûr, J.J. Abrams.

Aujourd’hui, Abrams rend hommage au vénérable format de Kodak. Situé dans une petite ville à la fin des années 1970, Super 8 raconte les aventures d’un groupe d’adolescents dont la passion est de tourner des films d’horreur. Récit initiatique, le film s’inspire de la jeunesse d’Abrams, qui reçut sa première caméra super 8 à 12 ans et se mit très vite à tourner en recrutant ses acteurs parmi les membres de sa famille.

«La plupart de ces tentatives étaient des prétextes pour faire des essais, pour expérimenter», a-t-il déclaré au Time. «Ensuite, j’ai commencé à construire des histoires, même si les personnes qui ont vu ces films n’emploieraient pas forcément ce terme

Plus simple d'utilisation et plus performant

Avant l’apparition du super 8, les cinéastes en herbe filmaient en 8mm normal. Mais le 8mm, que Kodak produisait depuis 1932, était beaucoup plus compliqué à utiliser. A la différence du super 8, qui était vendu dans une boîte hermétique qu’il suffisait d’insérer dans la caméra, la pellicule 8mm devait être introduite manuellement dans le chargeur.

Les perforations du super 8 étaient plus petites, ce qui le rendait plus solide et permettait d’avoir une image plus grande, donc plus précise. On pouvait charger la pellicule en plein jour sans risque, alors qu’avec le 8mm une telle opération pouvait exposer accidentellement jusqu’à 20 % de la bobine.

Les objectifs des caméras super 8 avaient une meilleure ouverture, des zooms plus puissants, des obturateurs plus large et, en conséquence, produisait une meilleure image, notamment dans un environnement faiblement éclairé. Enfin, les caméras super 8 étaient équipées d’un système d’exposition automatique qui en simplifiait considérablement l’utilisation et assurait une qualité minimum aux prises de vue.

La démocratisation du cinéma amateur

Pour Keith Anderson, propriétaire de Yale Film & Video, également situé en Californie et spécialisé dans le traitement du super 8, l’invention de ce format est comparable «à celle de la cassette par rapport aux bandes huit pistes.» Ce sont ces améliorations, et un coût nettement inférieur, qui ont considérablement accéléré le développement du cinéma amateur.

Par exemple, un article publié en 1968 dans le magazine Popular Science encourageait ses lecteurs à se lancer dans le cinéma et leur conseille la caméra super 8. «De nos jours, des artistes underground aux enfants de 9 ans, tout le monde fait des films. N’est-ce pas le moment de vous jeter à l’eau ? [...] Si vous hésitez à cause des défauts de l’ancien équipement 8mm, rassurez-vous. Le super 8 est autrement plus performant.» En 1969, Boys Life suggérait différents modèles de caméras super 8 à offrir aux enfants pour Noël.

La stratégie marketing de Kodak consista à cibler le public le plus large possible. Une publicité figurant dans le magazine Life de juin 1967 présentait en ces termes la caméra miniature Instamatic M12, qui se vendait pour moins de 30 dollars : « La nouvelle caméra de Kodak est si simple d’utilisation que vous réussirez même vos premiers films. Nous avons inventé le super 8, vous pouvez vous lancer dans le cinéma. »

Une pellicule révélatrice de talents et propice aux expérimentations

Pour les réalisateurs qui ont grandi dans les années 1970 et 80, c’est le super 8 qui leur a permis de découvrir la passion de leur vie. L’obsession de Steven Soderbergh pour ce format commença à 13 ans, pendant un cours d’animation auquel son père l’avait inscrit, mais qu’il suivait sans enthousiasme.

«Très vite, je me suis mis à utiliser la Nizo [une caméra super 8 de fabrication allemande] pour tourner en décors réels», raconte le réalisateur dans Outsider Features: American Independent Films of the 1980s. Pendant son enfance passée à Houston, Wes Anderson engagea ses deux frères et les fit jouer dans des décors en carton. Chris Nolan décida qu’il serait réalisateur dès qu’il s’empara de la caméra super 8 de son père, à l’âge de 7 ans. Tim Burton «construisait des maquettes, jouait avec et les brûlait en filmant avec sa caméra super 8.»

Les spécificités de ce format ont-elles influencé ces réalisateurs ? Il est certain que son faible coût encourageait l’expérimentation. «On pouvait tester de nouvelles idées sans s’inquiéter, on avait l’impression qu’on pouvait tout essayer, s’amuser très librement», se souvient Claude Kerven, co-directeur du programme cinéma à la New York Film Academy.

Cependant, les bobines ne duraient que deux minutes et demie, ce qui obligeait les amateurs à bien réfléchir avant chaque prise. La légèreté des caméras donnait une réelle liberté de mouvement. «Cela permettait de se libérer un peu de l’idée que tout devait être stable, verrouillé [sur un trépied]», ajoute-t-il. «Cela vous encourageait à imaginer de nouvelles manières de déplacer la caméra.»

Dans le livre du réalisateur John Russo, Making Movies: The Inside Guide to Independent Movie Production, Sam Raimi recommande à tous les jeunes réalisateurs de commencer avec le super 8.

«Ce format permet d’aborder tous les aspects d’un tournage professionnel, ce qui vous donne la possibilité d’améliorer votre maîtrise de la technique», explique Raimi en racontant qu’il a fait ses premiers films en super 8 au lycée. «Il faut écrire un scénario, décider des placements de caméra, des mouvements, des angles et de l’objectif employé. Et il faut diriger les acteurs et leur donner leurs marques exactement comme sur un tournage en 35mm.»

La pellicule "rétro" de la génération numérique

Une des leçons les plus précieuses du super 8 venait en fait après le tournage. Le jeune réalisateur devait envoyer les bobines à Kodak pour les faire développer, ce qui pouvait prendre entre quatre jours et plusieurs semaines. Attendre avant de découvrir le fruit de ses efforts exigeait de la patience, un trait de caractère qui n’est pas exactement encouragé par l’instantanéité des technologies numériques.

«La nouvelle génération est très différente», explique Anderson. «Très peu d’entre eux utilisent de la pellicule parce qu’ils veulent tous que les images soient prêtes pour hier

La netteté et la précision du numérique ont contribué à faire vieillir les images super 8 qui, même lorsqu’elles ont été tournées il y a une semaine, évoquent en nous un fort sentiment de nostalgie pour l’époque où est né ce format. L’image super 8 est granuleuse, toujours un peu floue. Les couleurs sont chaudes et légèrement passées, avec des tons très doux.

Cependant, Vigeant écarte sans peine l’idée selon laquelle ce format serait dépassé. Le marché du super 8 reste en effet dynamique et Pro8mm participe à environ 1000 projets par an pour la télévision, les clips vidéo et la publicité. Des célébrités comme Christina Aguilera et Aaron Eckhart ont fait filmer leur mariage en super 8 pour son côté rétro.

Le sénateur John Kerry et la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton ont eu recours au super 8 pendant leur campagne afin de se donner une image plus chaleureuse et proche des gens. Lorsqu’ils veulent imiter des images d’archive, où donner l’impression que la scène se déroule dans un passé lointain, les réalisateurs utilisent souvent le super 8.

Quant aux jeunes cinéastes qui se voient comme les héritiers des grands, il leur arrive de plus en plus souvent de rompre avec la froideur stérile du numérique pour renouer avec l’esthétique plus brouillonne et vivante qui a nourrit leurs maîtres.

«On peut dire que le super 8 fait son grand retour», affirme Amos Poe, qui enseigne le cinéma à la New York University. «Mes étudiants adorent ce format. Je pense qu’ils ont compris qu’il pourrait disparaître un jour et ils tiennent à en profiter avant que cela n’arrive

 

Elizabeth Weingarten

Traduit par Sylvestre Meininger

Elizabeth Weingarten
Elizabeth Weingarten (7 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte