France

Réquisitoire en stéréo au procès Colonna

Bastien Bonnefous, mis à jour le 15.06.2011 à 19 h 47

L'accusation a réclamé la perpétuité assortie de 22 ans de sûreté contre Yvan Colonna, au terme d'un double réquisitoire alternant intelligence et indigence.

Détail d'une planche sur le procès Colonna dessinée par Laura Paoli.

Détail d'une planche sur le procès Colonna dessinée par Laura Paoli.

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Annie Grenier est avocat général au procès d'Yvan Colonna devant la cour d'assises spéciale de Paris. Avec son collègue Alexandre Plantevin, c'était donc à cette magistrate plutôt en retrait depuis le début des débats que revenait mercredi la lourde tâche de requérir au nom de la société contre l'accusé jugé pour l'attaque de la gendarmerie de Pioetrosella en septembre 1997 et l'assassinat du préfet Erignac le 6 février 1998 à Ajaccio.

Pendant deux heures, Annie Grenier a donc porté l'accusation. Mais problème pour elle comme pour le dénouement de ce procès-fleuve, personne ne l'a entendue. Inaudibles, laborieux et plats, sa voix et son raisonnement n'ont atteint ni les bancs du public, ni ceux de la presse, et à peine ceux de la défense –quant à la cour, plus proche physiquement, on espère qu'elle a pu saisir l'essentiel...

Dans son box, Yvan Colonna lui-même a concédé à son avocat, Eric Dupond-Moretti, excédé, entendre «un peu» le réquisitoire.

Une situation du plus mauvais effet alors qu'Annie Grenier a requis contre lui la peine la plus lourde du code pénal: la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une période de sûreté de 22 ans. Sur quels fondements? Impossible à préciser puisque la salle n'a pu grapiller que des bouts de phrase imparfaits.

Le parquet général invoquera sans doute un bug technique et microphonique pour expliquer ce fiasco, n'empêche que le symbole est là dans cette affaire vieille de treize ans et qui en est déjà à son troisième procès d'assises.

Le «dogme» de l'innocence

Heureusement pour l'accusation, l'autre avocat général, Alexandre Plantevin, a également requis dans la matinée avant Annie Grenier. Le contraste entre les deux prestations a été saisissant.

Pendant presque trois heures, le magistrat, âgé de 36 ans et procureur de la République adjoint au tribunal de Meaux, a minutieusement déminé les arguments de la défense, avec deux atouts de poids par rapport à sa consœur: une voix qui porte et une connaissance pointue du dossier.

Alexandre Plantevin a rappelé qu'il y a «treize ans et quatre mois, Claude Erignac a été assassiné». Un «temps passé» qui selon lui «participe rarement à l'œuvre de justice». Depuis 1998, la gendarmerie de Pietrosella soufflée un an plus tôt a été «rebâtie»; le restaurant Kalliste à Ajaccio devant lequel est mort le préfet «n'existe plus»; un des témoins Joseph Arrighi «est mort»; Jeanne Ferrandi, l'ancienne épouse d'Alain Ferrandi, chef présumé du commando, «ne veut plus rien dire»; et Pierre Alessandri, un des conjurés qui s'accuse désormais d'être l'assassin, a «prématurément vieilli». «Le temps qui passe a été pour beaucoup un temps perdu», estime le magistrat.

Sauf pour Yvan Colonna pour qui ce temps a été «utile». Utile notamment pour dénoncer sans relâche de prétendues manipulations de l'enquête policière et une instruction uniquement à charge. Utile pour bâtir «le dogme de l'innocence bafouée au nom de la raison d'Etat». Alexandre Plantevin prévient la cour:

«La défense veut faire de cette procédure un monstre judiciaire! Les enquêteurs sont tous gangrenés, les magistrats tous comploteurs (…) et si vous condamnez Yvan Colonna, vous deviendrez vous aussi un rouage de ce complot.»

Le «sens» des mots

L'un après l'autre, le magistrat a repris, pour mieux les tordre, les principaux arguments des avocats de l'accusé.

«Oui, il y a eu des erreurs, des fautes et des errements dans cette procédure, mais la seule question qui vaille est de savoir si ceux-ci sont mesure de vicier tout ce qu'il y a de bon, de solide et de permanent», estime l'avocat général.

Il reconnaît à mi-mot une guerre des polices et regrette que certains enquêteurs n'aient pas mis «un mouchoir sur leur carrière et leur ego». De la même manière, il règle son sort à l'ancien commandant de la DNAT, Georges Lebbos, un des piliers de l'enquête antiterroriste qui a détourné à des fins intimes des commissions rogatoires.

Alexandre Plantevin:

«Si je vous dis que je n'aime pas ce policier, on prétendra que j'adopte une posture artificielle. Si je tente de le sauver en disant que nous pouvons tous un jour traverser des difficultés personnelles sans remettre en cause tout notre parcours professionnel, on fustigera ma complaisance.»

Car au goût du magistrat, l'essentiel de ce dossier n'est pas dans cette «soupe immangeable» que tente de servir la défense en «instillant le doute par l'utilisation de l'amalgame».

Pour Alexandre Plantevin, l'essentiel reste «le sens des mots». «Six hommes ont été condamnés en 2003 (lors du procès du commando – NDLR) et n'ont jamais fait appel, et cinq d'entre eux ont dit que le septième est Yvan Colonna», rappelle-t-il avec force. 

L'avocat général l'admet, il n'y a contre Colonna aucun élément matériel, tant pour l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella que pour l'assassinat du préfet Erignac.

«Pas d'ADN, pas d'empreintes, pas de vidéosurveillance, pas de témoins directs.»

Mais les aveux du groupe des Anonymes en garde à vue, «le poids des accusations réitérées» devant les policiers puis chez les juges d'instruction pendant près de deux ans, sont à ses yeux la pierre angulaire de l'accusation.

Le «QCM» de la défense

Face à ce tableau du «bon sens», Colonna et ses avocats multiplient des «lignes de défense incohérentes et contradictoires». «C'est un véritable questionnaire à choix multiples, un QCM, que la défense nous propose. Les membres du commando ont donné le nom d'Yvan Colonna car:

  • A- ils ont subi la pression des enquêteurs
  • B- ils ont voulu sauver leurs proches ou eux-mêmes
  • C- ils ont voulu protéger d'autres membres du groupe non arrêtés
  • D- ils ont nourri du ressentiment contre lui car il les a balancés
  • E- il les a laissés tomber.

La défense est bonne fille, vous pouvez cumuler!», lance, vachard, l'avocat général. Avant de pointer son dernier argument choc: le poids des déclarations des épouses et compagnes de conjurés qui elles aussi ont incriminé l'ancien berger de Cargèse. «Les femmes, ce sont les pires accusatrices contre Yvan Colonna car elles n'ont aucune raison de lui en vouloir», assène Alexandre Plantevin.

Alors, si Colonna est dans le box des assises, c'est parce que, «terrible ironie» du sort selon le magistrat, «dans cette société corse qui est de tradition orale, ce sont les mots de ses proches et de ses amis qui ont fondé sa condamnation». «Confucius a dit “le silence est un ami qui ne vous trahit jamais”», cite-t-il, ajoutant aussitôt au sage chinois la phrase prêtée à l'accusé dans la lettre qu'il aurait écrite à Pierre Alessandri:

«Je me serais fait tuer pour toi et tu m'as balancé.»

Bastien Bonnefous

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