Monde

Quel sera le degré de stabilité des nouvelles démocraties arabes

Fred Kaplan, mis à jour le 16.06.2011 à 6 h 57

Contrairement à ce que pensait George W. Bush, le plus dur n'est pas de devenir une démocratie mais d'en rester une.

Une manifestation de soutien au mouvement de protestation du Bahreïn au Liban, REUTERS/STR New

Une manifestation de soutien au mouvement de protestation du Bahreïn au Liban, REUTERS/STR New

Alors que printemps arabe s’envole, ralentit, cafouille et s’arrête, certaines sociétés se rapprochent doucement d’un nouvel ordre civil, d’autres sombrent dans le chaos, et d’autres demeurent à la croisée des chemins. La seule surprise demeure que nous soyons surpris par ce qui arrive.

Les révolutions sont généralement désordonnées et longues, et les révolutions politiques qui agitent le Proche-Orient et l’Afrique du Nord ont débuté il y quatre mois seulement – une éternité à l’époque des médias numérique, mais un simple claquement de doigts à l’échelle des livres d’histoire. Il n’est donc pas étonnant que les récits qui en sont fait soient si désordonnés et que le cours de ces révolutions, sans parler de leur dénouement, apparaisse comme incertain.

Si la disparition d’un tyran (ceux qui ont déjà été renvoyés) offre de bonnes raisons de se réjouir, il existe une raison profonde d’être inquiet sur l’issue de ces évènements.

Démocratie et pacifisme

Il est une école de pensée, particulièrement populaire chez les néo-conservateurs, voulant que la propagation de la démocratie tende à rendre le monde plus pacifique. S’il est vrai que les démocraties matures tendent à être pacifiques et ne font presque jamais la guerre à d’autres démocraties, les démocraties émergeantes sont généralement plus violentes et agressives que tous les autres types de régime – et sont bien plus susceptibles de basculer dans la guerre civile ou de revenir à un système autocratique.

Telle est, en tout cas, la triste conclusion d’un livre publié en 2005 et intitulé Electing to fight: Why Emerging Democracy Go To War, rédigé par deux spécialistes des sciences politiques, Edward Mansfield, de l’Université de Pennsylvanie et Jack Snyder de l’Université de Columbia.

Les exceptions à cette règle abondent, naturellement. Mansfield et Snyder, travaillant à partir d’une base historique exhaustive, posent les conditions d’une démocratisation bien huilée et réussie. Parmi ces conditions, une population alphabétisée, une économie prospère et diversifiée, des institutions potentiellement démocratiques (un système judiciaire en état de marche, une presse libre, une police honnête, etc.) et un appareil d’Etat capable de s’interposer en cas de dispute entre différents groupes sociaux ou politiques en compétition – et de régler ces disputes.

La liberté n'est pas naturelle

Selon ces critères, les perspectives de succès des révolutions arabes vont du correct (Tunisie et Egypte) au mauvais (presque tous les autres pays), au moins à brève ou moyenne échéance.

C’est précisément ce que George W. Bush n’est pas parvenu à saisir lorsqu’il faisait de la promotion de la démocratie la pièce centrale de sa politique étrangère. Il a régulièrement affirmé – et, manifestement, il le pensait – que la liberté était le don de Dieu envers l’humanité. Cette croyance implique que la liberté est le mode de vie par défaut de l’humanité et, donc, qu’une fois un tyran renversé, la démocratie ne peut que surgir, telle la lave d’un volcan réveillé.

Lors de son second discours d’investiture, Bush pouvait donc saluer les différentes révolutions qui semblaient bourgeonner un peu partout – celle du Cèdre, au Liban, la révolution orange en Ukraine, les élections libres en Irak – comme des signes évidents que «la liberté était en marche». Mais il se contenta de les saluer, hélas. Il ne fit que très peu pour permettre à ces régimes fragiles d’éclore (après tout, les lys de la vallée ne font aucun effort pour pousser et ne partent pas en vrille), qui finirent par pourrir sur pied.

Condoleeza Rice et Moubarak

À la fin de son mandat, Bush avait pour ainsi dire abandonné son «programme en faveur de la liberté». Sa ministre des affaires étrangères, Condoleezza Rice, qui avait déclaré, en 2005, à des étudiants du Caire que, dorénavant, les Etats-Unis préféraient la liberté à la stabilité – et leur avait promis que «toutes les nations libres se tiendr(aient) à leurs côtés lorsqu’ils pourr(aien)t jouir en fin de leur propre liberté» - retourna au Caire deux ans plus tard afin de remercier le président Hosni Moubarak, lors d’une conférence de presse publique, «de (l)’avoir reçue et d’avoir passé autant de temps avec (elle) pour évoquer les questions d’intérêt commun.» Elle ajouta:

«Il est évident que la relation avec l’Egypte est une relation stratégique importante et à laquelle nous attachons beaucoup de valeur.»

Depuis le début de l’histoire américaine, et particulièrement depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, nos présidents et diplomates ont dû faire face à des contradictions entre nos valeurs morales et nos intérêts matériels. La différence entre George W. Bush et Barack Obama est que le premier a fait comme si cette contradiction n’existait pas (les démocraties sont pacifiques; la paix est dans notre intérêt; nos valeurs et nos intérêts se rejoignent donc), alors qu’Obama a pour le moins conscience de ce tiraillement.

Obama comme Bush?

À l’issue du discours prononcé le 19 mai par Obama au département d’Etat (les Affaires étrangères), où il évoqua le Printemps arabe et ses implications pour la politique étrangère des Etats-Unis, de nombreux néo-conservateurs ont claironné qu’Obama venait d’adopter l’intégralité des idées de George W. Bush. Dire qu’il s’agit d’une exagération, c’est passer à côté de l’essentiel.

Il est vrai qu’Obama a déclaré :

«Les Etats-Unis auront pour politique de promouvoir les réformes dans la région et de soutenir les transitions démocratiques […] Nous avons l’opportunité de montrer que l’Amérique accorde plus de valeur à la dignité d’un vendeur des rues de Tunisie qu’à la puissance brutale d’un dictateur […] il ne doit pas faire de doute que les Etats-Unis d’Amérique accueillent avec plaisir un changement permettant de faire progresser l’autodétermination et d’accroître les opportunités.»

L’idée forte n’est pas que nos intérêts et nos valeurs sont identiques, mais plutôt, comme il le déclare, que «les intérêts de l’Amérique ne sont pas hostiles aux espérances des peuples» (c’est moi qui souligne). Nous pouvons conserver «le noyau d’intérêts» qui est le nôtre depuis des décennies – contre-terrorisme, contre-prolifération nucléaire, commerce, stabilité et sécurité d’Israël – et, dans le même temps, être à l’écoute des aspirations des peuples.

Considérations matérielles et morales

La raison qui le pousse à élargir la politique étrangère américaine en ce sens, naît de questionnements pratiques autant que de valeurs morales. «Le statu quo n’est pas tenable», a déclaré Obama. «Les sociétés comprimées par la force et la répression peuvent offrir l’illusion temporaire de la stabilité, mais elles sont érigées sur des bases factices qui, tôt où tard, s’effondrent.» Le monde arabe est en plein changement: les Etats figés qui, depuis des décennies, en forment la constellation, s’écroulent; ils seront renversés ou ne survivront qu’en se réformant en profondeur, obéissant aux exigences des manifestants. Aussi, ignorer ces exigences et le rôle qu’elles pourraient jouer dans les jeux politiques futurs de la région ne pourrait sans doute que renforcer la «spirale de la division entre les Etats-Unis et le monde arabe.»

Ce distinguo est subtil, mais ne signifie pas nécessairement que son analyse soit correcte. Il se pourrait bien, pour donner un seul exemple, que, si le président syrien Bachar el Assad continue de tuer son propre peuple, il «continuera d’être contesté en interne et se trouvera isolé à l’international» et, ainsi, qu’il devra «soit mener cette transition vers la démocratie, soit s’en aller.» Mais tel pourrait ne pas être le cas. Des tyrans bien plus monstrueux se sont accrochés bien plus longtemps, et tous ne se trouvaient pas à la tête d’un territoire aussi crucial stratégiquement que la Syrie. (Cette importance stratégique explique pourquoi Obama et les alliés de l’OTAN n’ont pas traité Assad comme un nouveau Kadhafi –et pourquoi d’autres pays pourraient bien continuer de soutenir le régime en place.)

Bahreïn

La partie la plus étrange du discours d’Obama est celle de la justification de son immobilisme face à ce qui se déroule au Bahreïn: c’est «un partenaire de longue date», «nous sommes engagés à maintenir sa sécurité», «nous savons que l’Iran a tenté de tirer partie des troubles qui s’y déroulent», etc. (Il n’a pas jugé utile de mentionner un fait majeur: Bahreïn sert de port d’attache à la 5e Flotte américaine.) Mais si tout cela est important et vrai, ce qui est clairement le cas, est-il également vrai que nous accordons plus d’importance à la dignité d’un vendeur des rues qu’à la puissance brutale d’un dictateur? A quel moment la puissance brutale l’emporte-t-elle sur la dignité du vendeur? Si un vendeur bahreïni, et non tunisien, s’était immolé par le feu après avoir été molesté par un flic, nous en serions-nous préoccupés? (Et, n’oublions pas de poser cette question: al-Jazeera, avec ses nombreux liens dans les monarchies du Golfe, aurait-elle consacré autant de temps d’antenne à l’incident et à ses suites?). Obama a ajouté qu’il avait malgré cela encouragé le gouvernement du Bahreïn à relâcher les prisonniers et à dialoguer avec eux. Son message, à l’adresse de ces dirigeants autoritaires réticents, dit-il, «est simple: si vous êtes prêts à prendre le risque de réformes, vous obtiendrez le soutien complet des Etats-Unis.»

Mais le gouvernement du Bahreïn semble considérer qu’il est plus prudent de continuer d’arrêter les manifestants et de compter sur les chars saoudiens en cas de problème. Une des leçons que les familles royales de tous types ont apprises ces vingt dernières années, c’est qu’une concession en appelle une autre. Si cette leçon porte en elle des dangers, il est bien difficile de voir comment les Etats-Unis pourraient faire pression dans le sens contraire – comme on voit mal en quoi pourrait consister le «soutien complet» des Etats-Unis si les balles commençaient à fuser en direction du palais royal.

Au moins, Obama a-t-il conscience que les Etats-Unis doivent agir et ne pas se contenter de mots. Dans son discours, il a parlé d’offrir à ces démocraties émergeantes – l’Egypte et la Tunisie, en particulier – une annulation partielle de la dette, des fonds à destination des créations d’entreprise, des programmes d’échanges universitaires et des partenariats commerciaux. Tout ceci est fort bien, et bien meilleur que tout ce qu’a pu faire Bush. Mais est-ce assez (en admettant que le Congrès accepte de financer ces offres)? Et le «soutien complet» des Etats-Unis a-t-il la même signification qu’autrefois? Est-ce bien de cela dont les partis émergeants et les nouveaux dirigeants veulent? Obama déclare que «l’Amérique respecte le droit de toutes les personnes pacifiques et respectueuses de la loi à être entendues, même si nous ne partageons par leur avis.» Mais que se passera-t-il si nous sommes en désaccord avec les décisions de leurs dirigeants élus?

Obama tente donc de mettre en place, comme il l’explique «un engagement fondé sur des intérêts et un respect mutuels.» Mais cela est bien difficile surtout, comme Snyder et Mansfield l’affirment en conclusion de leur ouvrage, si l’on considère que les démocraties émergeantes sont plus enclines à la violence et aux déstabilisations que tous les autres régimes politiques. Obama semble en avoir conscience. C’est une bonne chose que le président ait conscience des limites et des possibilités du pouvoir. Mais, hélas, cela ne simplifie pas nécessairement la situation.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

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