Monde

A Singapour, l'évolution est en marche

Carrie Nooten, mis à jour le 22.06.2011 à 18 h 11

Dans la cité-État, les gens ne sont pas descendus dans la rue: ils ont juste eu à rester les yeux rivés sur leurs écrans. Lors des dernières élections, le débat est né sur Internet et le parti au pouvoir a recueilli le pire score de son histoire.

Un meeting du Parti des travailleurs, opposition singapourienne, le 7 mai 2011. REUTERS/Tim Chong

Un meeting du Parti des travailleurs, opposition singapourienne, le 7 mai 2011. REUTERS/Tim Chong

Impossible de se douter, lorsqu’on se promène entre les palmiers et les centres commerciaux ultra propres d’Orchard Road à Singapour, que le pays le plus prospère d’Asie du Sud-Est est en train de vivre un séisme politique.

Jusque-là gérée d’une main de fer, l’ancienne colonie britannique qui, sur le papier est une république, était de fait sous le contrôle d’un parti quasi unique depuis l’indépendance en 1965, le Parti d’action populaire (PAP) –les dissensions y étaient peu tolérées, le discours politique inexistant en public, ou alors tout juste chuchoté. Jusqu’à la campagne des dernières élections législatives, le 7 mai dernier.

Traditionnellement, la période de campagne quinquennale se restreint à neuf jours de relative liberté d’expression. Là, elle a été pour la première fois autorisée sur Internet et a pris une toute autre ampleur: les badauds à l’air insouciant des centres commerciaux s’en sont en fait donnés à cœur joie via les médias sociaux —et ont fait vaciller la base du système.

Le débat a enfin trouvé sa place dans la cité-Etat. Rien à voir avec ce qui se passe au Moyen-Orient: les Singapouriens n’ont même pas eu à descendre dans la rue, juste à rester les yeux rivés sur leurs écrans… ici on parle «d’évolution de l’orchidée» par opposition à «la révolution du jasmin».

Une bombe à double explosion

Aux élections, le PAP a recueilli l’un de ses pires scores (60%) et l’opposition a fait une percée historique en récupérant une circonscription-clé. Une semaine plus tard, le «père fondateur» de la cité-Etat, Lee Kwan Yew, a annoncé quitter le gouvernement, où il siégeait depuis 52 ans. Une petite bombe.

En deux semaines, en manifestant virtuellement, les Singapouriens, qui ont été «élevés» dans la crainte de la violence, ont réussi à se faire entendre et modifier le cours politique de leur pays. Ils ont mis à mal le décalage souvent repris lorsqu’on évoque l’île de 5 millions d’habitants, et rappelé par Jean-Louis Margolin, chercheur à l’IRSEA-CNRS:

«Si on met à part quelques petits pays très particuliers qui ne doivent leur richesse qu’au pétrole, Singapour est le seul pays que l’on peut considérer comme étant une économie développée, avec une population qui jouit d’un niveau de vie comparable à celui des pays les plus avancés, mais qui garde un régime autoritaire.»

La mèche: la hausse du coût de la vie relayée par une campagne pour une fois autorisée sur internet

Depuis quelques semaines, le web singapourien grondait. «Les sujets qui récoltaient le plus de commentaires étaient ceux sur le prix des logements, l’immigration, la hausse du coût de la vie, explique Andrew Loh, l’un des fondateurs du site de journalisme citoyen The Online Citizen (TOC). On ne ciblait pas des personnes, seulement des sujets, c’était le seul moyen de ne pas s’attirer d’ennuis.»

«Aux élections de 2006, ces sujets concernaient seulement la classe basse de la société, là, la classe moyenne s’est sentie entièrement concernée d’où leurs réponses aux articles sur internet», renchérit Alan Soon, rédacteur en chef des pages actualités de Yahoo-Asie du Sud-Est.

En cinq ans, la crise est passée par là, les politiques en faveur des étrangers ont été très mal prises par les locaux, et les médias sociaux se sont considérablement développés.

Théoriquement, il y a cinq ans, tout commentaire politique sur Internet était illégal et passible de poursuite. En 2009, deux lois ont restreint encore plus le cadre: le «Public Order Act», qui donne tout pouvoir à la police pour effacer n’importe quelle photo ou vidéo de qui que ce soit, et un amendement au «Films Act», qui interdit de filmer des actes illégaux (comme des manifestations) – et donc de les poster ensuite sur You Tube.

Mais, surprise, juste avant les élections, le gouvernement a autorisé la campagne à être relayée sur le web, grâce à la loi «Election Advertising Act», passée pour permettre aux partis de faire un peu de publicité.

Il faut dire que Singapour a toujours roulé pour la technologie; l’impulsion a été donnée dès 1992 avec le plan IT2000 qui devait transformer la cité en «île intelligente».  

Mission accomplie: les technologies de communication y ont la part belle, les infrastructures fonctionnent et les Singapouriens sont connectés en permanence au web. «Ils sont en avance sur tout le monde, affirme Rakesh Kumar, de la société d’études de marchés sur Internet Firefly, qui considère le pays comme le marché le plus mature du globe en ce qui concerne les médias sociaux. Deux millions d’habitants sur cinq sont des utilisateurs actifs de Facebook.»

«Les sociétés asiatiques sont plus collectivistes qu’individualistes, explique encore Rakesh Kumar. Les médias sociaux sont pris d’assaut car les gens y trouvent une façon de s’exprimer en tant qu’individu.»

Le déclencheur: une vraie opposition

Ça a en tous cas tweeté sec lors du «Nomination Day», le 27 avril, qui a marqué le coup d’envoi de la campagne: ce jour-là, les politiciens n’ont que quelques heures pour déposer leurs candidatures. The Online Citizen suit «en live» les successions d’arrivées de dossiers dans les différentes circonscriptions.

Là, les sept partis d’opposition se sont entendus, ils ont même usé de stratégies qui seront dévoilées plus tard par Sgpolitics.net par exemple. Des ruses nécessaires, car jusqu’à présent, depuis 1965, seuls cinq candidats de l’opposition ont réussi à se faire élire, la faute au mode de scrutin largement favorable au PAP en place, et aussi à la faiblesse de l’opposition: depuis 1991, plus de la moitié des circonscriptions sont remportées par le PAP sans qu’il n’y ait le moindre vote, faute de candidats.

[Pour en savoir + sur le mode de scrutin]

L’opposition paraît organisée et solide, contrairement aux élections précédentes où elle pouvait être dispersée, perdait dans des triangulaires, se décrédibilisait ou, tout simplement, se faisait museler par le pouvoir. Et elle présente un nombre historique de challengers.

Unique dans l’histoire de Singapour, plus de 90% des sièges du Parlement vont être contestés. Des citoyens de 30, 40 ou 50 ans vont pouvoir voter pour la première fois de leur vie. L’excitation monte. Les partis d’opposition s’empressent alors de communiquer leurs idées et leurs programmes sur Internet à ces nouveaux électeurs en quête d’information.

Le minuteur: un apprentissage de la démocratie online

Ce qui est sûr, c’est que ça a ravivé le débat, plutôt morne comme le montre un rapport de l’Unesco, car tenu par les médias étatiques prompts à l’autocensure.

«Nous sommes plus intéressés qu’avant, parce qu’avec Facebook ou Twitter, les gens peuvent échanger des opinions, partager des liens de sites, des lettres, des vidéos… Il est difficile de rester indifférent avec tous ces débats autour de nous, expliquait Sheryl Lim, 22 ans, rencontrée à la sortie d’un meeting d’un parti de l’opposition. Au moins, tout le monde a un avis maintenant.»

Le web a joué un rôle pédagogique également. «Il a permis de combattre cette peur irrationnelle qu’avaient jusque-là les Singapouriens, qui pensaient que lorsqu’on mettait la politique sur la table, on ne pouvait obtenir le job, l’appartement ou l’école convoités», avance Andrew Loh. Une vidéo sur YouTube a connu son petit succès (115.000 vues) pour garantir aux électeurs que leurs votes resteraient secrets.

L’opposition a bien sûr profité d’une plus forte médiatisation: d’habitude boudée par les médias établis, ceux-ci ont bien dû s’aligner un peu plus sur ce qui se passait sur Internet.

Impossible pour eux désormais de passer à côté de nouveaux visages à la popularité dopée par l’effet médias sociaux: le meilleur exemple est celui de cette jeune candidate Nicole Seah, 24 ans et dont la Facebook fan page a récolté 104.281 «likes» en quelques jours. Peau pâle et boucles brunes, omniprésente sur le terrain avec une intelligence et un charisme certains, «Nicole» est devenue l’icône de la jeune génération.

«Ces élections ont montré que les gens n’ont plus peur de parler», renchérit Andrew Loh. Son site The Online Citizen a quadruplé son nombre de pages vues pour atteindre 100.000 visiteurs uniques par jour pendant la campagne. Il est classé 46e site le plus visité au palmarès dressé par Alexa.com.

Temasek Review, un autre site un peu plus musclé dans ses critiques, est lui placé en 30e position. Chez Yahoo, on se concentre sur deux autres données: les «share on Facebook», tout d’abord, qui vous permettent d’afficher un article directement sur votre mur, sont passés de 100 à 200 en moyenne par temps normal à 8.000/9.000 pour les articles électoraux. Quant aux commentaires, qui ne dépassent jamais la trentaine d’habitude, ils étaient au minimum de 500 par reportage. Sur leurs propres pages Facebook, les jeunes Singapouriens se sont mis à poster des chroniques et des analyses politiques de leur plume.

Il ne s’agit généralement pas de critiques directes, mais plutôt de requêtes raisonnables pour élargir le débat sur la scène politique singapourienne: on reconnaît aisément que le PAP a fait du bon travail en faisant passer l’île marécageuse de pays du tiers-monde à pays industrialisé en une génération seulement, et on se dit aussi que l’opposition n’est pas assez mature pour prendre le flambeau seule, immédiatement.

Nombreux sont ceux aussi qui mettent en garde contre les dangers de critiques gratuites. Deux épisodes récoltent tout de même des critiques vives: la candidature de Tin Pei Ling pour le parti au pouvoir, 27 ans, et dont «le côté bling-bling, les interviews légères et les propos creux» ont fortement agacé la blogosphère. Des internautes, convaincus qu’elle a été pistonnée (son mari est le secrétaire particulier du Premier ministre), ont même créé une page Facebook pour réclamer sa démission dès le lendemain des élections.

La deuxième flambée de commentaires sur Internet a été réservée à Lee Kwan Yew, pourtant publiquement vénéré jusqu’ici: lorsque le fondateur du système singapourien a menacé les électeurs qui envisageraient de voter pour l’opposition et leur a prédit qu’ils «se repentiront pendant cinq ans», le web a explosé. Certains disent même que c’est là que les élections se sont jouées.

L’extraordinaire rôle joué par le web n’a pas été tout de suite compris par la classe dirigeante. Le ministre de l’Information et la Communication lui-même, Lui Tuck Yew, a pris de haut ces voix dissidentes, «que du bruit» selon lui.

Channel News Asia, un média étatique, persiste et signe le lendemain même des élections: il analyse le succès des «nouveaux médias» en se contentant de citer les versions internet des médias officiel, et se gardant bien de citer les sites alternatifs, les vrais vainqueurs de cette campagne.

Le gouvernement avait pourtant pris une précaution en janvier dernier: obliger The Online Citizen à se constituer association politique –ce qui complique de facto les donations. Rien en revanche pour Temasek Review, qui cultive le secret et dont les créateurs font tout pour rester anonymes (TR n’a pas donné suite à notre demande d’interview).

«Ils pensaient que nous allions fermer, car cela ferait peur aux gens», confie Andrew Loh, du Online Citizen. Au final, le site d’information citoyen est passé de 14 journalistes bénévoles à 50 en neuf jours –des étudiants et des entrepreneurs essentiellement. TOC s’est adapté, s’est formé auprès d’un avocat pour être sûr de ne pas commettre le moindre impair légal qui les enverrait au tribunal et signerait la fin du site. Reste que TOC n’a jamais été bloqué ou censuré, des méthodes bien connues un peu plus au nord, en Chine.

Un impact encore mal défini

L’impact de ces deux semaines qui ont ébranlé Singapour est encore incertain. Si Lee Kwan Yew s’est retiré du gouvernement, il est toujours député de sa circonscription. Mais son retrait est un symbole si fort qu’on peut y voir un signe affirmant aux électeurs, aux plus jeunes essentiellement, qu’ils ont été entendus.

En même temps, le débat, lui, est toujours là. Il ne s’est pas éteint avec la campagne comme il l’aurait dû: la fausse interview post-scrutin de l’ours Danny, mascotte du Parti démocratique de Singapour (SDP), aurait été impensable il y a encore quelques semaines.

L’ours explique franchement que la cité-Etat a toujours été prête pour la démocratie: «On est prêts depuis le premier jour! Pourquoi croyez-vous que nous nous sommes débarrassé des Britanniques? Mais voilà, quelqu’un a grimpé en haut et tiré l’échelle à lui.» Il est difficile en tous cas de penser que les autorités puissent faire marche arrière.

Une chose est sûre, l’impact fait peur à un pays qui voulait tant s’inspirer de Singapour, ce modèle alliant capitalisme à tout crin et politique autoritaire: la Chine. Les médias chinois ne supportent pas le traitement médiatique des élections de la cité-Etat, et fustigent l’attitude des journalistes occidentaux, qui ont largement relayé l’importance des médias sociaux.

Carrie Nooten

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