Economie

Berlusconi, le Chirac italien

Eric Le Boucher, mis à jour le 15.06.2011 à 10 h 35

Comme l'ancien Président français, le Cavaliere a dépensé beaucoup d'énergie pour échapper à la justice et n'a surtout rien fait qui puisse brusquer les rentes établies et les avantages acquis.

Un chiffre dit tout du mal de l’Italie: sa croissance sur toute la décennie passée n’a été que de 0,25% par an et par habitant (1), un quart de pourcent, autant dire zéro. Comme le relève «The Economist» cette semaine, sur la planète, seule le Zimbabwe et Haïti font pire. L’Italie berlusconienne ne croît plus, elle ne bouge plus, elle dort.

Le vote de ce week-end ne portait pas sur l’économie stricto sensu mais sur la situation judiciaire de Silvio Berlusconi, sur une privatisation de l’eau et sur le nucléaire. Pour l’essentiel, après 17 ans de pouvoir, les Italiens se sont mis à ne plus supporter leur chef de gouvernement poursuivi pour fraude fiscale, corruption, abus de pouvoir et prostitution de mineure. Pourtant sur l’économie, le bilan du Cavaliere est celui du plus grand immobilisme. Derrière une gestion a minima des finances publiques, Silvio Berlusconi n’a fait presque aucune réforme.

Au passage, sous l’angle franco-italien, on doit le comparer plus à Jacques Chirac qu’à Nicolas Sarkozy, contrairement à ce qui est fait en général. L’ex-président français qui retrouve incroyablement une aura maintenant qu’il est à la retraite et qui ne sait cacher la nullité de ses mandats qu’en tapant sur son successeur, a été un modèle pour Berlusconi: échapper à la justice et surtout ne rien faire qui puisse brusquer les rentes établies et les avantages acquis. Ne rien faire qui puisse avoir la moindre incidence négative sur l’électorat.

L'indulgence des agences de notations

L’Italie est une France chiraquienne en pire. Ses universités sont désargentées et vétustes, la recherche est faiblarde,  la concurrence est trop faible pour aider les PMI à croître, le marché du travail a besoin d’une réforme, les services publics sont poussifs. La dette atteint 120% du PIB, le double de la France chiraquienne il est vrai, mais aucun des deux dirigeants ne fera le moindre effort de réduction. Une grosse différence porte sur les grands groupes.

Les champions français sont bien gérés et conquérants. Les Italiens, encore vaillants dans les années 90, disparaissent ou se font racheter, à commencer par les Français comme Lactalis qui a repris Parmalat. En France, la perte de compétitivité affecte les PMI, en Italie, les petits s’en sortent mais ce sont les gros qui souffrent. Il a fallu tout le culot et l’habileté de Sergio Marchionne, le PDG de Fiat, pour imposer un nouveau deal social. Il a dû  menacer de déplacer le siège du groupe Fiat, symbole de l’Italie industrielle, aux Etats-Unis.

La crise force Silvio Berlusconi à se distinguer. La dette pèse et après la chute de Lehman Brothers, le plan de relance italien a été l’un des plus faible du monde, justement pour ne pas aggraver la situation déjà très lourde. Du coup, le déficit est contenu, il n’est que de 4% du PIB, contre 7% en France. Autre chance: l’Italie n’a pas eu de bulle immobilière, son endettement privé est correct.

En conséquence, les agences de notation sont indulgentes. L’Italie n’a pas vraiment été attaquée par les marchés financiers lors des crises des dettes souveraines comme la Grèce ou l’Espagne. L’Italie n’est pas le I de PIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne).

Mais s’il tire un bénéfice de son immobilisme sur ce sujet budgétaire, le gouvernement est désormais forcé de bouger: le ministre des Finances, Giulio Tremonti, successeur désigné du Cavaliere, va devoir engager un plan de rigueur de 45 milliards d’euros.

Réduire le déficit ne relancera pas la croissance, le mal profond de l’Italie: l’absence de réformes structurelles qui élèvent la croissance. Mario Draghi, le futur successeur italien de Jean-Claude Trichet à la Banque centrale européenne, n’y est pas allé de main morte: il dénonce «l’échec du gouvernement à rénover l’économie italienne».

Silvio Berlusconi va devoir probablement s’en aller à brève échéance. Il laissera une Italie en très mauvais état.

Eric Le Boucher

(1) la version initiale de cet article omettait la source de la statistique concernant la croissance italienne (The Economist, cité ensuite) — et manquait de préciser qu'il s'agissait de la croissance du PIB par habitant. Merci aux internautes vigilants

Eric Le Boucher
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Cofondateur de Slate.fr
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