Y a-t-il une bombe nucléaire à Fukushima?
C'est ce que suggère un chercheur du CNRS dans un livre qui vient de sortir.
- Le 15 mars 2011 à Nihonmatsu au Japon, REUTERS/KYODO Kyodo -
L’opuscule Fukushima: l’Apocalypse et après? paru en mai est un livre fort étonnant. Son auteur, Christophe Sabouret, ingénieur d’études au CNRS et historien de formation, nous livre une révélation détonante. Le réacteur n°4 de Fukushima, officiellement en arrêt au moment du séisme du 11 mars, serait selon lui en fonctionnement pour fabriquer une bombe nucléaire[1]. L’information laisse sans voix. D’autant que rien ne permet de la vérifier. Christophe Sabouret ne fait d’ailleurs que suggérer l’idée:
«Dans la bataille qui fait rage autour de la planète politico-industrielle, il est un secret bien gardé: celui de l’existence d’un secteur recherche et développement du nucléaire militaire. C’est du moins ce que laissent entendre des journalistes japonais installés à l’étranger. Que faisait-on au juste avec le réacteur n°4 de Fukushima?»[2]
Interrogé sur France Inter par Bernard Thomasson à ce sujet, l’historien n’est guère plus prolixe: «On a tout lieu de penser qu'il servait à autre chose qu'à faire de l'électricité. On a tout lieu de penser qu'un programme militaire est en marche, car explique-t-il dans son livre, à la fin de 1944, les Japonais étaient sur le point de découvrir la bombe atomique.» Un peu court pour prouver l’existence d’un programme de recherche militaire à Fukushima, plus de soixante ans après la fin de la Seconde guerre mondiale.
On ne peut donc qu’être très sceptique. Qui sont donc ces mystérieux «journalistes japonais installés à l’étranger» qui «laissent entendre» qu’un programme de recherche nucléaire militaire serait en cours? D’où Christophe Sabouret tient-il cette information capitale sur le réacteur n°4?
Yoichi Clark Shimatsu
En cherchant bien, le seul article paru sur ce sujet est signé par un certain Yoichi Clark Shimatsu, un journaliste japonais installé à Hong Kong. Il y exprime ses doutes sur l’accident nucléaire de Fukushima dans un article au titre évocateur «Is Japan's Elite Hiding a Weapons Program Inside Nuclear Plants? » [L’élite japonaise cache-t-elle des armes atomiques dans ses centrales nucléaires?].
Sous un vernis pseudo-scientifique, le journaliste avance des arguments des plus fantasques. Evoquant le réacteur n°4, il croit comprendre que l’incendie qui s’y est déclaré montre par sa taille qu’il ne venait pas de la piscine de refroidissement mais du «réacteur en marche pour autre chose que la production d’électricité.». Le réacteur n°4, «rayé de la liste des réacteurs en fonctionnement» servirait ainsi à «enrichir de l’uranium, première étape vers la confection d’une bombe nucléaire.»
L’idée est séduisante et ferait sans doute un bon épisode de série télé. Mais voilà le problème: l’enrichissement de l’uranium ne peut absolument pas se faire dans un réacteur. Il y a pour cela un site dédié, une usine d’enrichissement, disposant de centrifugeuses, qui relève d’une technologie complètement différente. A quoi servirait aux Japonais de se cacher alors qu’ils disposent déjà de stocks d’uranium enrichis et de plutonium largement suffisant pour produire des armes nucléaires? On mesure ici l’ignorance de l’auteur sur l’industrie nucléaire civile.
La théorie du complot, version japonaise
Yoichi Clark Shimatsu n’en est pas à ses premiers essais en terme de conspirationnisme. Ancien éditorialiste du journal en langue anglaise Japan Times Weekly, il laissait déjà entendre en 1999 que le grave accident de criticité de Tôkai-mura était en fait un attentat terroriste orchestré par la secte Aum. Obsédé par cette secte, il exprime à la même époque ses doutes sur la culpabilité des membres de la secte dans l’attentat au gaz sarin de 1995 et évoque un possible complot international.
Moins drôle, mais tout aussi fantaisiste, en 2003 il exprime ses doutes sur l’accident de la navette spatiale Columbia. Un des membres de l’équipage, Ilan Ramon, est Israélien, et il n’en faut pas plus pour mettre la puce à l’oreille de ce vaillant investigateur. Dans un long et encombrant article, il explique que ce pilote avait en fait pour mission d’observer le sol irakien à la recherche d’armes de destruction massive, à l’aide d’une caméra multi-spectrale fonctionnant à l’énergie nucléaire. C’est cette caméra qui aurait explosé et provoqué l’accident selon lui. En 2010, filmé par un étudiant américain, il explique que le Dalaï-lama est un criminel nazi et qu’il devrait être exécuté.
Les articles de Shimatsu sont relayés via le site de Jeff Rense, un conspirationiste niant le génocide des Juifs par les nazis. Un site qui mélange théorie du complot sur le 11-Septembre, Protocoles des sages de Sion, dossier sur le nucléaire ou les ovnis. Un journaliste que Yoichi Shimatsu connaît bien puisque depuis le 11 mars, il lui a accordé plusieurs interviews.
Selon toute probabilité, c’est donc de ce curieux personnage que Christophe Sabouret tire ses informations. S’il existe d’autres sources plus sérieuses justifiant ses doutes sur le réacteur n°4, il était indispensable de les fournir au lecteur. La catastrophe nucléaire qui frappe aujourd’hui le Japon est déjà suffisamment grave pour que l’on ne badine pas avec. D’autant plus que Christophe Sabouret met le doigt sur quelque chose d’essentiel en évoquant la question du nucléaire militaire.
Entre mythe et réalité
Débarrassée de ses scories conspirationnistes, la question du nucléaire militaire au Japon mérite en effet d’être posée. On connaît l’antienne qui voudrait que le Japon soit capable de fabriquer une bombe en quelques semaines. Entre mythe et réalité, où en est réellement le Japon par rapport à la bombe?
Si les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki restent gravés dans les mémoires, peu de personnes savent que le Japon chercha aussi à se doter de l’arme nucléaire. Un réacteur fut en effet construit pendant la Seconde guerre mondiale à Hungnanm, en actuelle Corée du nord. Les recherches visant à fabriquer une bombe nucléaire furent menés par l’Institut de recherche physique et chimique du Japon (Riken). Mais les Japonais ne réussirent jamais à mettre sur pied la bombe. A la fin de la guerre, les Russes démontèrent le réacteur et récupérèrent ainsi de précieuses informations sur la technologie de fission nucléaire[3]. Fin du premier Acte.
Sous l’occupation, les Américains interdirent aux dirigeants japonais de mener des recherches sur la technologie nucléaire. Mais dès la fin de l’occupation en 1951, la recherche reprend son cours[4]. En 1954, le Meti est sur le point de lancer un programme nucléaire civil, encouragé par le discours d’Eisenhower «Atoms for peace».
Transfert de technologie
Ce programme de recherche est lancé par Nakasone Yasuhiro, jeune député qui fait entre 1951 et 1954 la navette entre Tôkyô et Washington pour obtenir des accords et les futurs transferts de technologie: les premières centrales sont construites dans les années 1960 par des groupes américains, à l’instar de Fukushima-Daiichi. Nakasone Yasuhiro deviendra plus tard Premier ministre du Japon (1982-1987). En 1970, à la tête de l’Agence de la défense, il sera aussi le premier à proposer que le Japon dispose de petites armes nucléaires.[5]
Cependant et malgré les velléités de la droite japonaise, le pacifisme est officiellement inscrit dans le marbre avec la Constitution de 1946. A partir de 1967, le premier ministre japonais Eisaku Satô énonce les «trois principes antinucléaires», qui interdisent au Japon de produire, d’utiliser ou d’accueillir sur son territoire des armes nucléaires. Bien que les Américains s’en soient toujours défendu, la présence d’armes nucléaires dans les bases militaires US, notamment à Okinawa, est un secret de Polichinelle.
Bien que le débat sur l’acquisition de l’arme nucléaire revienne régulièrement sur le tapis au Japon, cette option est jugée «improbable» par Guibourg Delamotte, spécialiste de l’armée japonaise. Le Japon selon elle dispose déjà d’une dissuasion nucléaire assez particulière «qui consiste à entretenir chez les autres gouvernements la conviction qu’il choisit de ne pas se doter de l’arme, mais pourrait le faire en très peu de temps. Le Japon, ajoute-t-elle, peut en quelque sorte prétendre disposer d’un arsenal nucléaire latent.»[6]
Nucléaire civil et militaire, des frères siamois
Concrètement, pour faire une bombe A, il faut de l'uranium 235, obtenu par une usine d'enrichissement d'uranium, et du plutonium 239, produit par la fission dans un réacteur nucléaire. Potentiellement, n'importe quel réacteur civil, en produisant du plutonium, peut donc servir à fabriquer une bombe A. C'est d’ailleurs pour cela que les dirigeants occidentaux et israéliens s'alarment du programme nucléaire civil iranien. Et c’est aussi pour cela que les antinucléaires pointent régulièrement le risque de prolifération qu’engendre la dissémination de la technologie nucléaire civile à travers le monde.
Il n’est, en fait, nul besoin d’imaginer un programme de recherche militaire secret ou de réactiver n’importe quelle théorie du complot. Le Japon n’a tout simplement pas besoin d’un site caché pour produire une bombe: ses éléments constitutifs sont déjà là, produits en permanence par l’industrie civile depuis des dizaines d’années.
Mathieu Gaulène
[1] D’après les informations données par Tepco et l’Agence de sécurité nucléaire et industrielle (Nisa), le réacteur n°4 serait en arrêt, déchargé de ses combustibles. En revanche, la piscine de refroidissement placée au dessus du réacteur est elle bourrée à craquer de 1300 combustibles usagés et neufs, trois fois sa capacité normale.
[2] Christophe Sabouret, Fukushima :l’apocalypse et après ?, Pascal Galodé éditeurs, Paris, 2011, p.82-83.
[3] Edward Behr, Hiro Hito : l’empereur ambigu, Robert Laffont, Paris, 1989, p. 365.
[4] Shigeru Nakayama (ed.), A Social History of Science and Technology in Contemporary Japan. Volume 2: Road to Self-reliance (1952-1959), Trans Pacific Press, Melbourne, 2005, p. 8.
[5] Jean Esmein, Alexandre Sheldon-Duplaix, « Les forces armées », in Jean-Marie Bouissou. Le Japon contemporain. Fayard, Paris, 2007, p. 533-551.
[6] Guibourg Delamotte, La politique de défense du Japon, PUF, Paris, 2010, p.283-284.
Mis à jour le 15/06/2011 à 7h06















































Pour plus de renseignements, je vous conseille la lecture de cet article. Grunden, Walter E. (1998). "Hungnam and the Japanese Atomic Bomb: Recent Historiography of a Postwar Myth". Intelligence and National Security 13 (2): 32–60
@MohamedDZ : Une bombe atomique ne servirait certainement pas contre les États-Unis qui sont depuis la fin de la guerre l'allié principal du Japon dans la région. Les partisans de la bombe nucléaire évoquent plutôt la menace, réelle ou supposée, que ferait peser la Corée du Nord sur le Japon.
@dop25 : Vous avez entièrement raison. Il s'avère en effet, après consultation de l'article de Walter E. Grunden, que l'existence d'un réacteur nucléaire dans le complexe industriel de Hungnam ne soit qu'un mythe. De même que son démantèlement par les Soviétiques. Le Riken possédait bien deux cyclotrons, mais sur l'Archipel et n'a jamais été capable de mettre sur pied ne serait-ce qu'une usine d'enrichissement d'uranium, en partie par manque de volonté politique. Le budget alloué pour l'équipe du docteur NISHINA Yoshio en charge des recherches sur l'arme nucléaire ne dépassait pas le million de dollars, quand celui du Projet Manhattan coûta près de deux milliards de dollars.
J'avais trouvé cette information dans la biographie de l'empereur Hiro-Hito du journaliste Edward Behr. Publiée en 1989, il a du s'appuyer sur l'ouvrage "Japan's Secret War: Japan's race against time to build its own atomic bomb" (1985) de Robert K. Wilcox qui a remporté un certain succès à l'époque et a été réédité en 1995. Le mythe originel de la bombe atomique japonaise est apparu dès 1946 (http://www.reformation.org/atlanta-constitution.html). Dans un article de l'"Atlanta Constitution", le journaliste David Snell y évoquait un essai nucléaire japonais qui aurait eu lieu dans la baie de Hungnam le 12 août 1946, soit six jours après le bombardement d'Hiroshima. Snell disait tenir cette information d'un officier du renseignement militaire. Ce mythe a eu pour fonction, comme l'indique Walter E. Grunden de justifier les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki. Il est donc très utile de le réfuter, et l'auteur vous en remercie. Dans la mesure du possible, l'article sera modifié.