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Masters of Wine, le redoutable examen

Dégustation d'un vin rouge Chateau Smith Haut Lafitte à Martillac, en mars 2009. REUTERS/Régis Duvigneau

Dégustation d'un vin rouge Chateau Smith Haut Lafitte à Martillac, en mars 2009. REUTERS/Régis Duvigneau

Chaque année, un examen théorique et pratique est proposé aux amateurs et professionnels du vin, par l'Institut des Masters of Wine. Vaut-il la peine d'être tenté?

Soixante-quinze œnophiles particulièrement motivés ont cherché, entre le 7 et le 10 juin 2011, à décrocher la plus prestigieuse des distinctions existant dans l'univers des fanatiques de vins: le titre de Master of Wine, ou «MW». Ce n'est pas un concours de boisson: c'est un examen de quatre jours, orchestré par l'Institute of Masters of Wine (IMW), basé à Londres.  

Cet examen annuel se déroule simultanément dans trois villes (Londres, Sydney, Napa), et il est réputé pour sa difficulté: cette dernière décennie, les gagnants n'ont pas été bien nombreux (seules huit personnes par an, en moyenne), et on dénombre moins de 300 Masters of Wine dans le monde. C'est sans aucun doute le club d'œnologie le plus fermé de la planète. L'obtention du titre de MW est un exploit de taille, certes —mais a-t-il une quelconque utilité pratique? L'œnologie a-t-elle vraiment besoin de ces marques de reconnaissance? Le droit d'acheter de l'alcool n'est-il pas suffisant?

D'où vient cet examen?

Vous l'aviez peut-être deviné, mais l'Institut des Masters of Wine a été créé en Grande-Bretagne; il faut sans doute y voir un symptôme supplémentaire de la passion des Britanniques pour les titres. (Si vous signez un article dans une publication œnologique britannique et que vous oubliez d'ajouter les lettres «MW» au nom d'un Master of Wine, pas d'inquiétude: on les rajoutera pour vous.) Il a été créé dans les années 1950, pour élever les niveaux de connaissance des marchands de vins de Grande-Bretagne, et même si l'examen est aujourd'hui ouvert à toutes les nationalités (et à ceux qui ne gagnent pas leur vie en refourguant des bouteilles de vin), la majorité des MW sont toujours de nationalité britannique.

La liste des membres comprend plusieurs grands noms. En fait notamment partie Michael Broadbent, fondateur du département «vins» chez Christie's, qui a joué un rôle central dans le scandale des prétendues bouteilles de Thomas Jefferson. Serena Sutcliffe, qui s'occupe des ventes de vin chez Sotheby's, est elle aussi MW, tout comme son mari, David Peppercorn, spécialiste des vins de Bordeaux. La MW la plus célèbre est sans doute Jancis Robinson, journaliste spécialiste du vin, qui, en 1984, fut la première œnologue n'appartenant pas au monde du commerce à réussir l'examen.

Un examen extrêmement difficile

Sur le site Internet de l'IMW, on nous explique que l'épreuve est «l'examen théorique et pratique le plus complexe de l'univers du vin». La participation à l'examen n'est elle-même pas donnée à tout le monde. Les candidats doivent tout d'abord formuler une demande auprès des MW; s'ils sont acceptés, ils se préparent à l'examen deux ans durant. Au bout de la première année, ils sont soumis à un premier test (on écarte ainsi les candidats les moins doués), et ce n'est qu'au bout de la seconde année qu'ils sont autorisés à passer le grand examen.

Ce dernier comprend une série de dégustations à l'aveugle et de plusieurs dissertations sur la viticulture, la viniculture, le commerce du vin et sa culture (exemple de sujet: «Comment pourrait-on détecter et prévenir les défauts du vin les plus courants? Examinez le rôle que jouent les taux de change dans l'évolution du marché mondial du vin, en vous concentrant tout particulièrement sur la période 2006-2009. En quelle mesure peut-on dire que le vin est un “fléau social”?»).

Les dissertations et les dégustations à l'aveugle sont notées séparément, et il est difficile de réussir les deux épreuves du premier coup. Les candidats sont évalués par des MW et par des spécialistes de diverses disciplines (la viticulture, par exemple). Ils peuvent passer l'examen trois fois, et doivent réussir au moins l'une des deux épreuves; s'ils y parviennent, ils pourront retenter l'épreuve ratée, et ce deux fois.

Une fois l'examen réussi, ils devront rédiger une dissertation de 10.000 mots sur un sujet relatif au monde du vin. Les candidats peuvent retenter cette partie de l'épreuve autant qu'ils le souhaitent; toutefois, après deux échecs consécutifs, on leur conseille généralement de changer de thème. Une fois sa dissertation approuvée, le candidat devient Master of Wine. Il faut donc en général attendre au moins trois ans pour obtenir ce titre.

Un titre qui n'apporte pas grand chose

Un vrai travail d'Hercule, en somme (et ce n'est pas gratuit: rien que pour les frais de scolarités, il vous faudra débourser plus de 6.000 dollars). Certes, une fois le travail accompli, c'est toujours à vous que l'on confiera la carte des vins au restaurant; mais dans la plupart des cas, ce titre ne semble pas apporter grand-chose à son détenteur. Dans un email, le journaliste britannique Tim Atkin (qui a réussi l'examen en 2000) m'explique qu'être Master of Wine lui «a permis d'être engagé pour animer quelques séminaires, et d'avoir accès à des vignobles où personne ne [le] connaissait, par la seule vertu du titre».

Un avantage, donc —mais on ne peut pas dire qu'Atkin fasse preuve d'un enthousiasme débordant. Le titre de MW est sans doute plus utile lorsqu'on souhaite décrocher un emploi chez Sotheby's, Christie's, ou chez un marchand de vin so british (et la plupart des MW travaillent dans le commerce du vin). Ceci mis à part, le titre semble surtout donner à son détenteur le droit de fanfaronner; un droit certes bien mérité.

Les meilleurs n'ont aucune qualification

Certains MW (Robinson, Atkin et leur compatriote Clive Coates) sont des journalistes du vin de renom —mais les meilleurs du métier n'ont aucune qualification. Robert Parker, le critique le plus influent du domaine, est un autodidacte. Il a lancé son premier guide d'achat à la fin des années 1970 sans aucune formation préalable; un palais aiguisé et un instinct d'entrepreneur lui ont été suffisants pour séduire son lectorat. Allen Meadows, Steve Tanzer et Antonio Galloni ont suivi le même chemin solitaire.

Et moi aussi —pour ce que ça vaut: en dehors d'un cours d'initiation au vin suivi voilà bien des années, j'ai presque tout appris par moi-même (manquant souvent, par là même, à mes devoirs de père de famille; payer les factures, par exemple). Certains critiques aiment à étaler leur talent d'œnologues; on a même pu en entendre certains affirmer disposer d'avantages physiologiques. Les journalistes du vin, eux, ne font pas grand cas des titres honorifiques, et n'en ont pas vraiment besoin.

Les critiques ont-ils besoin d'un examen spécial pour exercer?

Mais ces derniers temps, avec l'apparition des blogs spécialisés et la prolifération des pseudo-Robert Parker, certains en viennent à se demander si les journalistes du vin ne gagneraient pas à inventer leur propre diplôme, à la mode Master of Wine. Les critiques gastronomiques, cinématographiques et littéraires n'ont pas besoin d'examens spéciaux pour exercer leur profession; les critiques du vin non plus. Je doute même qu'il soit possible d'évaluer et de hiérarchiser les dons de chacun. Chaque nez, chaque palais a ses qualités et ses défauts; aussi, un examen permettrait peut-être d'écarter les charlatans complets; guère plus.

Par ailleurs —et plus important—, les consommateurs savent dénicher les palais dignes de confiance. Si Robert Parker règne en maître sur la profession, c'est avant tout parce que ses lecteurs ont compris qu'ils pouvaient lui faire confiance. Lorsque ces derniers ont réalisé que Parker n'était pas friand des vins de Bourgogne, ils se sont tournés vers les conseils avisés d'Allen Meadows. J'ai beau être un homme de gauche (caviar), sur ce point précis, je suis un apôtre du libéralisme: l'autorité doit se gagner sur le marché, pas dans une salle de classe.

Attention, je ne suis pas en train d'écrire que les études d'œnologie (cours d'initiation, etc.) sont inutiles. Elles peuvent être extrêmement instructives (enfin, à condition que les professeurs ouvrent de bonnes bouteilles), et si vous voulez acquérir une bonne connaissance de la viticulture (par exemple), vous ne pourrez sans doute pas en faire l'économie. Mais la dégustation du vin est une activité presque entièrement subjective, et si certains palais sont plus aiguisés que d'autres, les critiques des œnologues les plus savants et les plus aguerris ne sont, au final, rien de plus que des opinions personnelles.

L'œnologie n'est pas une science exacte: cette discipline peut se passer de diplômes et de certificats d'aptitude, entre autres types de titres honorifiques. J'ai toujours adoré cette expression française: «amateur de vin»*. Ce titre me suffit.

Mike Steinberger

Traduit par Jean-Clément Nau

* en français dans le texte.

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