Culture

Ce que j'ai appris en faisant du fact-checking pour Cosmopolitan

Slate.com, mis à jour le 14.06.2011 à 18 h 05

Un article qui affirme que «les garces s'éclatent plus au pieu!», ça se vérifie très sérieusement.

La couverture du Cosmopolitan américain d'août 2003

La couverture du Cosmopolitan américain d'août 2003

En entrant dans l’élégante Hearst Tower, où sont installés les bureaux de beaucoup des magazines les plus éminents des Etats-Unis, béate devant ses sols blancs luisants et sa cascade de deux étages, j’étais certaine que ma vie allait changer pour toujours. J’avais 23 ans, je portais une robe de laine grise de chez Bergdorf Goodman donnée par une amie de ma mère, et c’était mon premier jour de travail dans le monde de l’édition: j’allais faire du fact-checking à Cosmopolitan.

En m’installant à New York quelques mois auparavant, j’avais la vague idée que ce que je voulais, c’était devenir journaliste. Je m’étais dégoté des jobs de baby-sitter et de serveuse. Je lisais de façon obsessionnelle des livres sur la manière de proposer des sujets aux magazines, je suivais des cours sur les «secrets de l’édition» et participais sans faillir à toutes les activités de mon réseau d’anciens élèves.

Jusqu’à ce qu’une de ces initiatives incite une responsable des recherches de Cosmopolitan exténuée à m’appeler, un lundi après-midi de janvier. «Y avait-il la moindre chance que je sois disponible pour venir faire du fact-checking sur place toute la semaine, dès maintenant?»

J’explosais littéralement de joie tout en répondant d’un ton aussi mesuré que possible. Oui, après avoir consulté mon emploi du temps, il se trouvait que j’étais disponible pour le reste de la semaine. Elle m’informa que je serais payée 25 dollars de l’heure et me donna l’adresse de la Hearst Tower.

Fact-check quoi?

Mon jour de gloire était arrivé, j’en étais sûre. J’allais rencontrer des rédacteurs en chef! J’allais découvrir le monde de l’édition de l’intérieur! Cosmo appartenait à Hearst, qui possède un tas de publications intéressantes! J’allais travailler dans les bureaux glamour des magazines de luxe! J’avais vraiment un pied dans la place!

Après avoir appelé mes parents pour leur confier en transe cette nouvelle qui allait changer ma vie, la dure réalité commença à s’imposer à moi. Tout d’abord, non seulement je n’avais jamais fait de fact-checking, mais je n’avais qu’une idée assez vague de ce dont il s’agissait vraiment.

J’avais mentionné lors de réunions de réseau que j’avais envie d’essayer, principalement parce que j’étais consciente que je ferais une très mauvaise secrétaire de rédaction et qu’il me semblait que la vérification d’informations serait plus simple. Un léger sentiment de panique m’envahit. Vite, Google.

Le fact-checking, m’apparut-il, consistait à vérifier l’exactitude des déclarations des journalistes en faisant des recherches et en appelant les sources qui avaient été interviewées pour vérifier les citations. Ce qui me sembla entrer dans l’éventail de mes capacités. C’est alors qu’une nouvelle question inquiétante me traversa l’esprit: quel genre de faits Cosmopolitan pouvait-il possiblement avoir à vérifier?

Sex-checking

Cosmo n’était-il pas le plus vendu et le plus populaire de tous les magazines, celui qui arborait des mannequins parfaitement photoshoppées aux décolletés vertigineux et des titres racoleurs du genre «17 tuyaux cul pour lui en mettre plein la vue au lit!» et «Pourquoi les garces s’éclatent-elles davantage au pieu»?

Je n’avais pas les qualités requises pour être une fille Cosmo. Mes incursions au pays des cosmétiques n’avaient jamais dépassé quelques brefs et improbables voyages au rayon maquillage des grands magasins.

Mon sens de la mode manquait cruellement d’orientation. Et les grandes effusions sur ma vie sexuelle, ça n’avait jamais été mon truc. L’association des termes Cosmo et faits provoqua en moi une immédiate dissonance cognitive.

Pourtant, à peine eus-je mis le pied dans l’impeccable Hearst Tower, avec ses ascenseurs préprogrammés et sa vue panoramique sur Central Park et le fleuve Hudson, que je me sentis prête à vérifier n’importe quoi.

La responsable des recherches pour laquelle je devais travailler était une femme minuscule au nom italien. Elle me fit faire au pas de course le tour de bureaux apparemment remplis de femmes à talons aiguille appliquées à éviter mon regard, et me conduisit à mon poste de travail.

«Voici le premier article—c’est sur le mascara. Toute la recherche faite en amont est dans le classeur. Je ne sais pas quel genre de stylos et de couleurs tu utilises, en voici quelques-uns.»

Stylos. Couleurs. Elle doit me tester, là.

«Ah, alors ça va si j’écris directement sur la sortie papier? Avec les stylos couleur?»

Elle me regarda, vaguement perplexe. «Bien sûr, pas de problème. N’hésite pas à venir me trouver si tu as d’autres questions», répondit-elle avec une certaine hésitation dans la voix. Je pouvais deviner la question qu’elle n’osait pas poser. «Tu as déjà fait ça avant?» Et elle savait sûrement déjà que la réponse était non.

Rigueur cosmopolitaine

J’ouvris le classeur avec un enthousiasme qu’aucun mascara n’avait jamais réussi à susciter chez moi. Je compris très rapidement que tous les conseils dispensés dans Cosmo sont fournis par des «experts,» que leur domaine d’expertise concerne les crayons à lèvres ou la liposuccion.

Tout matériel ayant trait de près ou de loin à la santé doit être vérifié par un médecin ou être mentionné dans des publications médicales. Toutes les descriptions de trucs de beauté doivent provenir d’interviews vérifiées deux fois par mail ou par téléphone.

Et l’orthographe ainsi que le prix de chaque produit doivent être contrôlés. Aussi étonnant que cela paraisse, chaque mot, dans Cosmo, est vérifié avec une rigueur professionnelle qui dépasse de loin toutes les publications Internet et les quotidiens papier.

Les jours filèrent. Cahin-caha, je vins à bout de ma première semaine, au terme de laquelle on me demanda de revenir pour d’autres missions de vérification d’informations.

Mes sessions semi-régulières à Cosmo consistaient désormais à rester assise dans un box aménagé dans une grande pièce, à côté d’une chef de bureau affublée tous les jours de leggings en guise de pantalon, à approfondir les question existentielles les plus cruciales: est-il scientifiquement prouvé que quand les hommes passent du temps loin de leur partenaire, le nombre de spermatozoïdes augmente lors de leur orgasme au cours de leurs relations sexuelles suivantes? Est-ce qu’un professeur de biologie pourrait me confirmer que les hommes donnent des coups de rein plus vigoureux et plus rapides en faisant l’amour quand ils soupçonnent leur partenaire d’être infidèle?

En général, les experts à qui je m’adressais se montraient légèrement agacés que leurs si sérieux conseils et explications aient été simplifiés à l’extrême, mais ils savaient aussi que leur dernier livre serait mentionné dans Cosmo juste après leur nom.

Une discussion type

Pendant que les autres jeunes diplômés commandaient des fournitures de bureau et des sandwichs à la dinde, de mon côté du téléphone on entendait ce genre de réflexions:

«Docteur, nous décrivons la technique de "branlette avec torsion qui stimule à la fois le pénis et le point G". Puis-je vous lire notre description de cette technique ?»

«Oh. D’accord. Donc il est inexact de parler de point G. Les femmes sont les seules à avoir un point G? Donc vous me dites qu’il est important de l’appeler un "point G masculin" ou un "point P". OK, je prends note et je passe l’information au journaliste.»

«Alors voici la description: "Avec la main, enveloppez son engin et imprimez doucement un mouvement de va-et-vient de son nombril vers l’extérieur". Est-ce que ce mouvement pourrait se comparer à la manipulation d’un…joystick? Ca vous semble correct?»

«Il est donc juste de dire que "ce geste permet au tissu spongieux de son pénis de se frotter contre la prostate"?»

«Génial. J’ai une citation de vous: "Appuyer sur ces nerfs provoque un effet domino. Cela envahit tous son corps, et intensifie chaque sensation, jusqu’à l’orgasme". C’est bien de vous?»

«D’accord, donc vous me dites qu’il s’agit davantage d’une description de stimulation directe de la prostate, plutôt qu’indirecte, et que cette technique a un effet moins intense?»

«En fait il s’agit plutôt d’enfoncer le pénis à l’intérieur du bassin.»

«Merveilleux. Votre fonction est bien sexologue à goodvibes.com?»

«Merci de m’avoir accordé cet entretien.»

Un émoustillement vite émoussé

Au départ, j’étais partagée entre émoustillement et humiliation. Je collectais mes reportages de guerre dans les tranchées de l’édition, et savourais secrètement l’effet de surprise que je provoquais en laissant tomber, mine de rien, au milieu d’une soirée: «Je vérifie les histoires de cul à Cosmo». Il me semblait entrer dans le rôle de la petite dépravée new-yorkaise qu’en réalité, je ne serais jamais.

Mais l’attrait de la nouveauté de la vérification des tuyaux sexuels ne tarda pas à s’émousser. Ma boîte mail se remplit de messages laconiques envoyés par des rédactrices en chef du genre: «Des problèmes de taille et de vérification d’infos nous obligent à couper le passage sur l’augmentation de la taille des testicules pendant l’orgasme».

Les histoires d’orgasmes à vous dévisser la tête me parurent très rapidement aussi ennuyeux que le jargon d’entreprise sur les fusions-acquisitions. Ce qui était certain, c’est que je n’apprenais rien de nouveau sur le sexe. Tous les conseils semblaient être des variations sur des articles déjà parus et se bousculaient dans ma tête pendant que je disséquais une liste sans fin de tuyaux et autres trucs indispensables à savoir.

Fact-checker des «vrais types»

Au bout de 18 mois de missions sporadiques, je me vis attribuer une toute nouvelle tâche. Il fallait que je vérifie auprès de «vrais types» leurs expériences romantiques et sexuelles sur ce qui les excitait. Au lieu de médecins avec des livres à vendre, je devais appeler et envoyer des mails à des hommes que les journalistes avaient interviewés pour qu’ils me confirment à quel point ils trouvaient sexy que leur copine se soit déguisée en infirmière, par exemple.

Vu que j’avais la liste de leurs vrais noms et de leurs adresses mail avant qu’ils ne soient remplacés par des pseudonymes dans l’article, je ne pus résister à la tentation de faire une petite cyber-enquête. Mais qui étaient ces gens? Tout cela semblait si cochon, personnel et délicieusement voyeuriste.

Cependant, le côté absolument sordide de la chose ne m’échappa pas non plus. Quand je dus m’y mettre pour de vrai, je n’avais vraiment pas envie de me faire confirmer par ces gars l’authenticité de leurs galipettes. Beurk.

Je dus contacter un type pour vérifier une anecdote touchante: sa petite amie lui avait apporté de la soupe quand il était malade. Je lui lus le passage en question, qui faisait une ligne.

«Eh bien, ce n’était pas exactement ma petite amie en fait» corrigea-t-il en ricanant.

«Ah, heu, d’accord» bégayais-je. «Peut-être serait-il plus exact de dire qu’il s’agissait d’une fille que vous fréquentiez?»

«Ha, ben, oui j’imagine qu’on peut l’appeler comme ça. Hey, aussi, vous pourriez ajouter un truc sur ce qu’on a fait après qu’elle a apporté la soupe?»

«Hum. Qu’est-ce que vous voulez dire, ajouter un truc?» m’enquis-je, perplexe.

«Un truc du genre "Elle m’a apporté de la soupe et ça m’a donné la force d’être un homme avec elle toute la nuit" ?»

Même mon silence sembla pris de bégaiement. «Hum, eh bien. Non. Je ne peux pas ajouter ça» répondis-je diplomatiquement. «Ce n’est pas vous qui écrivez l’article, ni moi non plus. J’essaie juste de confirmer l’exactitude de cette citation d’origine à propos de la soupe.»

«Vraiment? Vous ne pouvez pas rajouter ça?» L’indignation perçait dans sa voix. «Vous savez, ma mère va le lire. Je veux que ça ait de la gueule!» se justifia-t-il sans la moindre nuance d’ironie.

Dès que je réussis à m’extirper de cette conversation téléphonique, je ne résistai pas à googler ce Roméo qui voulait impressionner sa mère avec le récit dans Cosmo de ses exploits sexuels. Son profil MySpace me révéla une sombre andouille du New Jersey.


Peu de temps après cette semaine de travail, je décidai qu’il était temps de mettre un terme à ma carrière de fact-checker freelance. Ce ne fut pas le fait de devoir appeler des étalons du New Jersey qui hâta ma décision, mais la perception que je m’étais éloignée du style de travail que j’étais venue faire à New York.

Ceci dit, je n’oublierai jamais les 13 manières créatives d’utiliser mon boa en plumes.

Katherine Goldstein

Traduit par Bérengère Viennot

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