Monde

Le Pakistan, une perle pas si précieuse au collier de la Chine

Foreign Policy, mis à jour le 23.06.2011 à 14 h 07

Le battage médiatique autour du port construit par la Chine en mer d’Oman en dit plus long sur le désespoir d’Islamabad que sur les ambitions impériales de Pékin.

Le Premier ministre pakistanais Yusuf Raza Gilani parle au Premier ministre chinois Wen Jiabao à Pékin, Reuters/ Jason Lee

Le Premier ministre pakistanais Yusuf Raza Gilani parle au Premier ministre chinois Wen Jiabao à Pékin, Reuters/ Jason Lee

Les visites d’Etat entre pays amis laissent peu de place aux surprises ou aux moments impromptus. Des hauts responsables pakistanais ont pourtant pris de court leurs homologues à la suite d’un récent voyage en Chine.

De retour à Islamabad, le ministre pakistanais de la Défense, Ahmed Mukhtar, a annoncé deux choses à faire froncer les sourcils: petit un, Pékin a accepté de prendre en charge l’exploitation du port de Gwadar au Baloutchistan; petit deux, il a invité les Chinois à construire une base navale sur place. Visiblement pris au dépourvu par ces déclarations, les dirigeants chinois ont immédiatement démenti ces informations .

Cependant, les remarques apparemment improvisées d’Ahmed Mukhtar ont relancé le débat sur les ambitions chinoises en Asie du Sud. Un éditorial du Wall Street Journal au titre provocateur «China Breeds Chaos» [«La Chine engendre le chaos»]  soutenait que «la Chine veut prendre part au jeu des grandes puissances maritimes en exploitant des ports dans tout l’océan Indien». Le port de Gwadar est-il un cas isolé, ou constitue-t-il une plateforme majeure qui permettrait à la Chine de projeter son influence dans la région?

Ces dix dernières années, une théorie baptisée le «Collier de perles» a fait son chemin. Ses partisans suggèrent que Pékin cherche à renforcer son rayonnement international en développant une «chaîne» de ports commerciaux et de stations d’écoute (des «perles», donc) à travers l’océan Indien. Le terme semble avoir été inventé par Booz Allen Hamilton, société de conseil militaire, dans le rapport «Energy Futures in Asia» datant de 2005. Cette théorie a par la suite été développée par des dizaines de stratèges de salon.

En 2006, une étude réalisée par l’école de l’US Army de l’école militaire américaine décrivait cette stratégie présumée comme une «manifestation de l’ambition chinoise d’atteindre le statut de grande puissance et de s’assurer un avenir d’autonomie, de pacifisme et de prospérité» et saluait le développement du port de Gwadar comme une «perspective gagnant-gagnant pour la Chine et le Pakistan».

Gwadar reflète-t-il l’ambition miliaire chinoise?

On conçoit aisément que la Chine se montre enthousiaste pour construire et exploiter un port au sud-ouest du Pakistan. L’emplacement stratégique de Gwadar, au carrefour des échanges mondiaux d’énergie –face au détroit d’Ormuz, à l’embouchure du Golfe persique–, offre à Pékin un terminal de transit avantageux pour ses importations d’énergie depuis le Moyen-Orient.

Cette région devrait rester le principal exportateur de brut vers la Chine; une part non-négligeable de ce pétrole continuera donc de transiter par l’océan Indien. Par conséquent, la Chine a un intérêt évident à y détenir des voies maritimes. Et puis, un port commercial est un moyen peu ou prou légitime d’assurer sa sécurité énergétique.

D’aucuns ont poussé un peu plus la logique du «collier de perles», estimant qu’il existe en plus des enjeux militaires. Certains observateurs ont notamment déclaré (sans toutefois étayer leur propos avec des preuves) que les bases navales chinoises de Gwadar s’inscrivent dans un objectif plus large.

Selon l’article de Robert D. Kaplan dans Foreign Affairs (2009):

«Le gouvernement Chinois a déjà adopté une stratégie de “collier de perles” dans l’océan Indien […] Il construit une grande base navale et une station d’écoute à Gwadar, au Pakistan, […] un poste de ravitaillement sur la côte sud du Sri Lanka […] et un terminal de conteneurs avec un très large accès maritime et commercial à Chittagong, au Bangladesh.» (Depuis, l’auteur semble toutefois avoir revu son analyse.)

En théorie, pourquoi pas? Une base navale au Pakistan serait un atout stratégique pour la Chine. En tant que puissance montante, être capable de projeter sa suprématie au Moyen-Orient et dans certaines régions d’Afrique –dont les ressources naturelles lui sont quasi indispensables– ne peut être qu’alléchant. Une base navale renforcerait par ailleurs l’influence de la Chine en Asie centrale, autre région de plus en plus stratégique pour Pékin.

En outre, à cause des relations américano-pakistanaises sous tension et du retrait des troupes américaines qui doit débuter en 2014, certains observateurs soutiennent que la Chine cherchera à profiter de la moindre occasion pour combler un vide de pouvoir. C’est du reste le point de vue relayé par Nayan Chanda dans un article récemment paru dans le Times of India.

Au cœur de l’instabilité, Pékin marche sur des œufs

En réalité, Pékin fait preuve de prudence, et à juste titre. Il existe une conjonction d’incontournables facteurs économiques, politiques et sécuritaires qui font d’un port commercial pleinement opérationnel –sans parler d’une base militaire opérationnelle– une perspective encore lointaine.

L’instabilité endémique de la province du Baloutchistan est le premier obstacle au développement. Bien qu’elle soit la plus grande (et sans doute la plus riche en minéraux) des quatre provinces du Pakistan, le Baloutchistan est victime de décennies de négligences de la part du gouvernement central.

Encore largement sous-développée, cette province est en proie à une insurrection (de faible ampleur) menée par les nationalistes baloutches. Autant dire que la situation «sur le terrain» s’est considérablement aggravée ces dernières années. Les Baloutches en veulent à Islamabad d’exploiter de façon éhontée leurs ressources naturelles et de mépriser les intérêts locaux.

Si au départ l’essentiel des griefs visaient le secteur énergétique, Gwadar aussi est maintenant pointé du doigt. Les habitants du coin pensaient que la construction du port engendrerait des opportunités de développement et leur donnerait du travail. Ils ont vu leurs espoirs réduits à néant: la plupart des emplois créés sont revenus à d’autres groupes ethniques. De plus, pendant la phase de construction du port, la bureaucratie militaire et civile pakistanaise s’est approprié de vastes étendues de terres côtières voisines à fort potentiel, révèle un rapport  de l’International Crisis Group.

Le mécontentement généralisé a régulièrement dégénéré en violences. En 2004, trois ingénieurs chinois ont été assassinés à Gwadar. Trois ans plus tard, dans la ville méridionale de Hub, une bombe a fait exploser un bus qui transportait des ingénieurs chinois. Cette agitation qui touchait le Baloutchistan n’a fait qu’empirer ces dernières années, à mesure que l’insurrection s’est étendue aux zones non tribales –telles que la région semi-désertique du Makran, où se situe Gwadar. Désormais, tous les visiteurs étrangers doivent obtenir l’autorisation d’Islamabad pour accéder à la région. Une démarche qui s’avère souvent difficile, mais pas impossible.

Le manque d’infrastructures modernes au Baloutchistan constitue un autre obstacle. Quel que soit le degré de sophistication ou d’efficacité que puisse atteindre un jour ce nouveau port, son utilité pour Pékin dépendra, en fin de compte, des conditions de transport des marchandises sur les quelque 2.000 km qui séparent le port de la frontière chinoise. (L’absence de liaisons routières entre Gwadar et le reste du Baloutchistan nuit déjà à l’activité commerciale.)

En janvier 2010, un reportage pakistanais faisait remarquer que le gouvernement avait été obligé de subventionner le coût élevé du transport des marchandises du port vers d’autres régions du pays. Sachant que l’économie du pays dépend du financement extérieur, cet état de choses n’augure rien de bon pour l’avenir de Gwadar.

Même si la Chine reprend les choses en main en finançant elle-même une route reliant Gwadar à la capitale provinciale Quetta, la sécurité restera un défi majeur, comme l’a justement souligné, l’an dernier, Maha Atal  dans le magazine Forbes.

La Chine joue la temporisation

Il n’est donc pas étonnant que les activités commerciales à Gwadar et ses environs n’aient pas décollé. La vision ambitieuse de l’ancien président pakistanais, Pervez Musharraf, à savoir transformer le port de Gwadar en une plaque tournante du commerce, à l’image de Dubaï ou de Singapour, semble avoir fait long feu. Gwadar est ouvert au commerce, mais seulement jusqu’à un certain point.

Devenu opérationnel peu de temps après que les Chinois eurent achevé sa première phase de développement en 2007, le port n’a accueilli son premier cargo commercial que presque deux ans plus tard, en juillet 2009. Depuis, il a très peu servi… au point que certains équipements du port ont déjà commencé à rouiller, comme l’expliquait l’année dernière un journal national. Une seconde phase de développement était prévue (toujours sous la houlette de la Chine), mais n’a toujours pas débuté. Ce qui laisse supposer que Pékin pourrait avoir d’autres priorités.

En effet, des considérations de natures financière et diplomatique risqueraient de dissuader la Chine de miser trop gros sur Gwadar. Que Pékin cherche à installer sur place une présence militaire semble par conséquent peu probable, et ce à double titre.

Le coût non défini (mais vraisemblablement substantiel) de l’installation d’une base navale dans une région instable a un effet dissuasif évident. Un tel engagement financier nécessite dans un deuxième temps un engagement politique à durée indéterminée. L’un de ceux que les stratèges chinois ne prendraient pas à la légère.

En outre, Pékin ne voudrait pas détériorer des relations sino-américaines déjà tendues. Le Pentagone, déjà agacé de voir un budget militaire chinois croissant et la suprématie navale de l’Empire du milieu dans la mer de Chine méridionale, ne verrait pas d’un bon œil que la Marine de l’Armée populaire de libération jette l’ancre à Gwadar. 

La détente avant toute chose

Se pourrait-il que la Chine cherche un jour à asseoir une présence navale à Gwadar pour protéger ses lignes stratégiques de ravitaillement d’énergie et, éventuellement, pour défier la domination maritime de l’Inde? Serait-ce par-dessus tout dans cette optique que la Chine a construit ce port? Tout semble indiquer que le détroit de Taïwan et la mer de Chine méridionale demeureront au cœur de la stratégie maritime des Chinois dans un avenir proche.

Pour le moment, les dires audacieux du Pakistan selon lesquels la Chine s’est engagée à développer Gwadar tiennent moins des ambitions diplomatiques de Pékin que du désir d’Islamabad de montrer à Washington que le Pakistan a d’autres alliés puissants. Quelque peu humilié et aigri après l’action unilatérale des Etats-Unis, début mai, qui a abouti à la mort d’Oussama Ben Laden au Pakistan, Islamabad a voulu jouer sa «carte chinoise» – maladroite manœuvre visant manifestement à sauver la face. En témoignent les rebuffades de Pékin.

En public, les responsables politiques chinois ont exprimé leur solidarité à leur allié sud-asiatique après l’assaut donné à Abbotabad. Toutefois, The Economist nous apprend qu’en privé, la Chine avait pressé le gouvernement pakistanais de coopérer avec les Etats-Unis pour sécuriser le pays. Alors même que le gouvernement chinois joute avec l’administration américaine sur une série de dossiers –allant des taux de change à la libre navigation dans la mer de Chine du Sud–, il n’a aucun intérêt à chercher d’autres conflits.

Pour Pékin, le Pakistan reste un allié crucial. Mais les enjeux de la Chine sont bien trop importants pour qu’elle se laisse entraîner dans le feuilleton des relations américano-pakistanaises.

Urmila Venugopalan
Ancienne correspondante asiatique de Jane's Intelligence Review, elle vit actuellement à Dubai

Traduit par Micha Cziffra

 

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