Culture

Les meilleurs rôles sont souvent joués par des acteurs inconnus

Jessica Winter, mis à jour le 13.06.2011 à 17 h 52

Les acteurs encore ignorés du public incarnent mieux leurs personnages que les stars hollywoodiennes.

Jessica Chastain lors de la promotion de The Tree of Life à Los Angeles/ Mario Anzuoni / Reuters

Jessica Chastain lors de la promotion de The Tree of Life à Los Angeles/ Mario Anzuoni / Reuters

Dans son poème symphonique si personnel, The Tree of Life, Terrence Malick fait apparaître plusieurs aspirant-stars, dont trois adorables garçons (qui jouent les fils d'un Brad Pitt forcené) et quelques dinosaures virtuels un peu moins sympathiques. Mais parmi les nouvelles têtes, la plus surprenante est peut-être Jessica Chastain, dans le rôle de la mère, Mrs. O'Brien.

Aussi placide et silencieuse qu'une image, Jessica Chastain dégage l'aura d'une maîtresse de maison emplie de béatitude, impression renforcée par son teint éblouissant et sa chevelure soyeuse d'un beau blond vénitien. La productrice du film, Sarah Green, a déclaré qu'ils avaient recherché pour le rôle de Mrs. O'Brien «une femme qui respire l'amour et incarne la grâce et qui, dans l'idéal, soit donc relativement inconnue du public.»

Il semblerait ainsi que la personnification de l'amour et de la grâce ne soient pas compatibles avec les défilés sur tapis rouge ou les scènes de la vie quotidienne immortalisés par les magazines people, ni avec le moindre marqueur de célébrité.

L'un des piliers de Hollywood est le star system: l'écran doit présenter un visage et un nom connus. Pourtant, jouer un rôle consiste à s'effacer au point d'aspirer son image publique. Ce tour de force est d'autant plus faisable qu'il n'y a pas d'image publique. Et si l'acteur ou l'actrice y parvient – et se retrouve en couverture du magazine W comme Chastain, ou décroche une nomination aux Oscars comme Jennifer Lawrence cette année pour Winter's Bone , il sera plus difficile de disparaître à nouveau, car c'est cette première disparition de soi qui permet justement d'être révélé(e) au public.

Le rôle qui lance une carrière n'arrive qu'une fois. Et, comme nous allons le voir au fil de ces exemples, plus un rôle est exigeant en termes de composition et de technique, et plus il est générateur d'Oscars, mieux il est servi par un acteur ou une actrice qui n'est encore qu'une page blanche.

Naomi Watts dans Mulholland Drive

Le rôle qui a révélé Watts est double: dans Mullholland Drive (2001), elle est Betty, jeune femme enthousiaste fraîchement débarquée à Los Angeles qui veut devenir actrice (et qui joue les détectives amateurs); et Diane, femme aigrie qui ourdit une sombre vengeance.

Mais avant que ce double toxique sorte de l'ombre et que le film de David Lynch bascule, Watts nous fait percevoir cette possible dualité dans la célèbre scène de l'audition, au cours de laquelle la douce et joyeuse naïve se mue en femme fatale dans les circonstances les moins propices (scénario aberrant, vieux beau salace en guise d'amant, etc.). Le plus fantastique dans cette révélation des talents de la comédienne Betty est qu'à l'époque, le public ne connaissait pas encore les talents de l'actrice Watts.

[extrait: l'audition de Betty]

 

Hilary Swank dans Boys Don't Cry

Hilary Swank n'en est pas à son premier coup d'essai quand elle est choisie par Kimberly Peirce pour jouer dans Boys Don't Cry (1999): on l'a vue dans le navet Miss Karaté Kid , et elle est apparue brièvement dans la série Beverly Hills période post-Shannen Doherty.

Cependant, peu sont ceux qui la reconnaissent avec ses cheveux courts et son corps osseux et musculeux dans le rôle de Brandon Teena, jeune fille qui se fait passer pour un garçon – et plutôt tombeur qui plus est – dans la petite ville de Falls City dans le Nebraska, au début des années 1990. Démasquée par des voyous du coin, elle finit violée et tuée.

Grâce à un jeu charmeur, blessé et troublant, Hilary Swank exprime toute la peur et l'euphorie que donne la sensation de vivre une vie secrète, en cachant et en façonnant en même temps sa véritable identité. A cette époque, l'actrice était comme un livre à écrire, ce qui la prêtait d'autant plus à cette histoire d'invention de soi.

[extrait: «T'es une fille ou pas?»]

Leonardo DiCaprio dans Gilbert Grape

Comme Swank, DiCaprio frôle les radars de reconnaissance quand la comédie dramatique de Lasse Hallström sort en salles. On l'a déjà vu dans la série Quoi de neuf, docteur? et, surtout, dans le film adapté de l'autobiographie de Tobias Wolff, Blessures secrètes. Mais cette célébrité naissante est encore loin d'être flagrante quand DiCaprio interprète un jeune handicapé mental aux côtés de Johnny Depp dans Gilbert Grape (1993). Le Washington Post félicitera l'acteur pour «cette performance extraordinaire, totalement candide».

Aujourd'hui, la mégastar qu'est devenue DiCaprio ne pourrait pas se glisser avec succès dans un rôle si typiquement «oscarisable», pas même après avoir rappelé, avec la complicité de Scorsese, toute la force de son talent. Il aurait tout simplement l’air d’un acteur qui fait des échauffements pour se faire remarquer, à l'image d'un Sean Penn dans Sam, je suis Sam (2001). (Ce qui soulève une intéressante question: si Sean Penn avait tenu le rôle de cet adulte handicapé mental avant de devenir Sean Penn, verrions-nous ce film différemment?)

[Extrait : «Papa est mort!»]

Ralph Fiennes dans La Liste de Schindler, Christoph Waltz dans Inglourious Basterds

Il est déconseillé aux acteurs célèbres d'enfiler le costume nazi, sous peine de se retrouver projeté dans un monde diabolique un peu factice où la langue commune est un mauvais accent allemand. Le rôle de nazi sera plus utile aux vidéos de démo des acteurs en herbe nommés aux Oscars (Fiennes dans La Liste de Schindler, 1993), ou comme encart publicitaire pour les acteurs européens spécialisés dans les seconds rôles (Waltz dans Inglorious Basterds, 2009).

[extrait : «Si un rat...»]

 

Emily Watson dans Breaking the Waves

À propos de nazis, Lars von Trier a dirigé Emily Watson dans son premier rôle au cinéma, qu'elle a décroché après qu'Helena Bonham Carter se fut retirée du jeu en phase de pré-production. Outre la difficulté de travailler avec le célèbre réalisateur, Watson est venue à bout d'une tâche inouïe: la Bess qu'elle incarne dans Breaking the Waves (1996) est une simple d'esprit aux yeux en soucoupes qui discute en tête à tête avec un dieu grognon et sévère, et qui se prostitue dans le fol espoir d'aider son mari à se remettre de blessures graves.

Ce n'est pas faire injure à Helena Bonham Carter que de penser qu'il était sûrement plus facile pour le public d'accepter dans ce rôle de femme de ménage écossaise en liaison directe avec le Seigneur une Watson anonyme (et brillante) plutôt que la princesse corsetée des productions Merchant-Ivory.

[extrait: Le talent de Bess]

Gabourey Sidibe dans Precious

Quand Gabourey Sidibe a été invitée au talk-show The View (sur ABC) après sa nomination aux Oscars pour son rôle dans Precious, la présentatrice Barbara Walters a jugé utile de clarifier: «Certains pensent peut-être que vous êtes excellente dans ce film parce que c'est l'histoire de votre vie. Mais ce n'est pas vrai! (...) Precious, ce n'est pas vous!»

Si décalés soient ces propos, ils soulignaient le gouffre immense entre la montagne de souffrance bredouillante que jouait Sidibe dans le film de Lee Daniels (2009) et la femme charmante et pétillante qui faisait la promotion du film. Si l'on avait rencontré la lumineuse Gabourey avant Precious, cette jeune fille gauche, illettrée et affreusement maltraitée aurait semblé trop fictive. Mais en rencontrant d'abord Precious, on ne voyait qu'elle.

[extrait: «Ici.»]

 

Emilie Dequenne dans Rosetta

Le cinéma d'auteur entretient une jolie tradition qui consiste à utiliser non seulement des inconnus, mais aussi des non professionnels. C'est ainsi que pour l'un des films les plus appréciés de l'an dernier, le drame en HLM d'Andrea Arnold Fish Tank, la novice Katie Jarvis a obtenu le premier rôle après qu'un directeur de casting l'eut aperçue en pleine dispute avec son petit ami dans un train. (Avis aux apprentis acteurs râleurs!) Le réalisateur polonais-britannique sous-estimé Pawel Pawlikowski, qui a fait connaître Emily Blunt avec le rôle de la petite bourgeoise rebelle dans My Summer of love (2004), a bien résumé cet attrait pour les amateurs dans un entretien avec le Village Voice: «J'ai une légère répulsion à l'idée de travailler avec des acteurs dont j'ai déjà pu voir le sac à malices dans d'autres films.»

Abbas Kiarostami, Jafar Panahi et d'autres réalisateurs iraniens de renom partagent peut-être cette répulsion, vu leurs habitudes de casting. Il en va de même des frères Luc et Jean-Pierre Dardenne, deux des cinéastes les plus chéris des festivals, qui trouvent nombre de leurs acteurs et actrices au moyen des petites annonces. Dans Rosetta, vainqueur de la Palme d'Or en 1999, les frères ont ainsi révélé Emilie Dequenne, qui a remporté le prix de la meilleure actrice à Cannes pour sa personnification inoubliable de puissance et d'énergie d'une jeune Belge désocialisée dont le désir féroce de trouver et garder un emploi devient destructeur.

[extrait: Rosetta]

Sans vouloir généraliser, les performances inimitables telle celle de Dequenne font se demander, le temps d'un instant, si le jeu d'acteur est vraiment la vocation d'une vie, ou si ça ne ressemble pas plus à un baptême, à la perte de virginité ou à la naissance, bref, à quelque chose qui ne peut être qu'une première fois.


Jessica Winter
Traduit par Chloé Leleu

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