France

Des casques bleus dans nos banlieues

Dominique Albertini, mis à jour le 11.06.2011 à 6 h 57

Les Casques bleus, notre armée de terre ou les gendarmes: quelles forces militaires peuvent répondre à l’appel de Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, où s'affrontent des bandes rivales?

Villiers-le-Bel, 2007. REUTERS/Pascal Rossignol

Villiers-le-Bel, 2007. REUTERS/Pascal Rossignol

A Corbeil-Essonnes, les enfants ont été priés de «rentrer chez eux». A Sevran, ils ont été privés de récréation. Punition collective? Non : mesure de sécurité. Dans ces deux villes de banlieue parisienne, les affrontements de groupes avec la police ou entre eux imposent des mesures de confinement. Alarmé par cette «crise extrême», le maire de la ville, Stéphane Gatignon (EELV) a même souhaité l’intervention dans sa ville «de forces d’interposition, de casques bleus, comme ceux qu’on envoie à l’étranger pour empêcher les belligérants de s’entre-tuer».

Provoc’? Sans doute, mais qui en dit long sur le sentiment d’impuissance des maires des communes de banlieue les plus déshéritées. Prenons Stéphane Gatignon au mot: sa commune est-elle éligible à une «opération de maintien de la paix», onusienne ou nationale?


L’option internationale

Voici ce qu’en disent les textes officiels, et plus précisément à l’article 39 de la Charte des Nations Unies :

«Le Conseil de sécurité constate l'existence d'une menace contre la paix, d'une rupture de la paix ou d'un acte d'agression et fait des recommandations ou décide quelles mesures seront prises conformément aux Articles 41 et 42 pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales».

Où apparaît un premier obstacle à l’envoi de Casques bleus dans le «9-3»: il faut que les événements en question menacent «la paix et la sécurité internationales». Les fusillades du quartier Montceleux menacent sans aucun doute la paix et la sécurité de ses habitants, mais pas de nos voisins européens. Il s’agit donc d’une affaire interne dans laquelle l’ONU n’a théoriquement pas vocation à intervenir — pas plus qu’elle ne l’a fait pour les émeutes de Harlem (New York) dans les années 1960 ou de Soweto en Afrique du Sud en 1976.

Quid alors des cas ivoiriens et libyens? Deux conflits a priori purement nationaux pour lesquels l’ONU a autorisé une intervention. «Le fonds de l’affaire, c’est la nécessité de protéger les citoyens, explique Yves Berthelot, ancien sous-secrétaire général de l’ONU et auteur de “L’ONU pour les nuls” (éditions First). En 2005, un sommet des chefs d’Etat a produit une déclaration selon laquelle, en cas de défaillance d’un Etat, la communauté internationale peut intervenir pour protéger la population».

Toutefois, précise Yves Berthelot, même dans ces cas de figure, c’est le risque d’une déstabilisation internationale qui est mis en avant par la résolution de l’ONU. On ne peut pas en dire autant des canailles de Sevran. 

Imaginons alors que la ville soit frontalière, disons de l’Allemagne, et que les troubles finissent par impliquer des bandes des deux côtés de la frontière, des déplacements de population, bref une certaine idée du chaos. Dans ce cas, une intervention de l’ONU devient alors possible, si le Conseil de sécurité en décide ainsi. Or, d’une part, en vertu du principe de subsidiarité, l’organisation internationale considérerait certainement que l’Europe a les moyens de résoudre la crise elle-même. «Il est explicitement prévu dans les texte que le Conseil considère la possibilité de faire intervenir des troupes régionales», explique Yves Berthelot.

D’autre part, on imagine que la France ne serait pas très enthousiaste à l’idée d’une intervention internationale sur son sol - qui soulignerait la défaillance de la 5e puissance mondiale, capable d’intervenir militairement dans le monde entier, à maintenir l’ordre sur son propre sol. Sauf à être au bord du gouffre, notre pays s’opposerait donc sans doute à un envoi de Casques bleus. Quitte à faire usage du droit de veto que lui confère son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité.

L’armée à l’assaut des cités?

Si l’intervention de l’ONU est donc écartée, peut-on en dire autant de l’armée française? Lors des émeutes de 2005, déjà, plusieurs voix politiques —Philippe de Villiers, le socialiste Michel Pajon...- avaient réclamé une intervention militaire dans les banlieues. Selon un spécialiste de la question, «la question a bel et bien été mise sur la table au sommet de l’Etat. L’armée a failli entrer en jeu, cela s’est joué à quelques heures».

Sans en arriver à cette extrémité, le gouvernement de Dominique de Villepin avait tout de même déclaré l’état d’urgence. Une mesure à connotation militaire, dont les précédents emplois remontaient à la guerre d’Algérie puis à l’insurrection en Nouvelle-Calédonie (1988). Elle a notamment permis aux maires d’instaurer des couvre-feux dans leurs villes - une mesure qui évoque elle aussi des situations de guerre.

L’intervention de l’armée ne serait que partie remise, d’après le journaliste et chercheur indépendant Hacène Belmessous, auteur du livre «Opération Banlieue : comment l’Etat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises» (éd. La Découverte). «Le livre blanc de la défense de 2008 crée un “Conseil de défense et de sécurité nationale” sous l’autorité du Président de la République. Il prévoit aussi la mobilisation de 10.000 hommes en cas de crise nationale grave. Dans le même temps, la police devient un acteur majeur des opérations de rénovation urbaines : on supprime les “points aveugles”, les coursives, les toits plats, on crée des voies d’accès...».

Stéphane Gatignon aurait-il simplement anticipé sur ce scénario? Hélas pour le maire de Sevran, le ministère de la Défense l’écarte catégoriquement. «L’hypothèse n’a jamais été envisagée. Le maintien de l’ordre est du ressort exclusif de la police et des gendarmes», réagit le service de communication. En ajoutant d’un ton un peu las que «M. Gatignon raconte beaucoup de choses...». 

Les gendarmes sont déjà là

Alors à quelles forces armées l’élu de Sevran fait-il référence? Le 3 juin, il a précisé sa pensée sur son blog:

«Je demande au Ministre de l'Intérieur d'envisager une présence de l'armée « 24 heures sur 24 » dans le quartier Montcelleux, avec une fonction de force d'interposition».

La place Beauvau n’a pas autorité sur l’armée... sauf en ce qui concerne les gendarmes, passés sous sa tutelle en 2009 tout en ayant conservé leur statut militaire.

Quels types d’unités de gendarmerie sont susceptibles d’intervenir dans les banlieues? Sur quels types d’incidents peuvent-elles être mobilisées? Le service de presse de la gendarmerie a «le regret de nous informer qu’il n’est pas possible de répondre favorablement à [notre] demande dans les délais impartis». Non sans avoir précisé, au téléphone, que le sujet est «sensible».

On sait tout de même que les gendarmes mobiles interviennent sur les incidents les plus graves, comme en 2005, ou encore à Villiers-le-Bel en 2007. Le centre d’entraînement de Saint-Astier (Dordogne) reproduit d’ailleurs une petite ville pour enseigner aux gendarmes les techniques de l’affrontement urbain.

C’est le préfet du département, associé au préfet de la zone militaire concernée et au ministère de la Défense, qui décide de l’envoi de gendarmes mobiles. «Et ce en cas d’urgence et de besoins exceptionnels, explique-t-on à la préfecture du 93. Il s’agit d’intervention ponctuelles qui n’ont pas vocation à se prolonger». Pour la présence 24h/24, Stéphane Gatignon devra repasser.

Nous n’avons pas réussi à joindre le maire de Sevran. Mais il s’est ouvert au Point.fr sur les raisons de ses propos: «Depuis août 2009, Sevran a connu huit morts violentes. J'ai écrit au préfet, j'ai demandé une présence policière permanente il y a deux mois... Et tout le monde s'en fout.»

Finalement, Stéphane Gatignon n’a pas fait de demande officielle de renforts militaires, et a obtenu une présence permanente de CRS. «D'ici quatre ou cinq ans, si le manque d'effectif policier persiste, les forces armées seront envoyées dans les banlieues», prédit-il toutefois. Qui peut dire s’il s’agira seulement, alors, de «s’interposer»?

Dominique Albertini

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