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Contre la sécheresse, des pipelines d’eau

Gilles Bridier, mis à jour le 11.06.2011 à 15 h 24

Si les années de sécheresse doivent revenir plus souvent, une nouvelle gestion de l’eau s’imposera, justifiant de nouveaux investissements. Faudra-t-il faire communiquer des bassins pour répartir la ressource?

Pipeline d'eau en République Dominicaine Eduardo Munoz / Reuters

Pipeline d'eau en République Dominicaine Eduardo Munoz / Reuters

 Il y a belle lurette qu’on ne considère plus les ressources en eau comme illimitées (et donc gratuites) pour satisfaire aux besoins des hommes.  Même en Europe occidentale, pourtant bien arrosée, la ressource doit maintenant être gérée. Ce qui a un coût, et lui donne un prix. Et en période de sécheresse, lorsque la ressource est plus rare, le prix à payer pour couvrir les besoins est plus élevé. Normal. Dans ces conditions, il faudrait peut-être de changer d’approche.

Bien qu’on y soit très attentif, on exploite de plus en plus ces ressources, mettant en péril certains équilibresPour l’ensemble des besoins, la France prélève plus de 36 milliards de m3 d’eau par an, dont environ 60% pour le secteur énergétique, 18% pour le résidentiel, 12% pour l’irrigation et 10% pour l’industrie. Toutefois, une grande partie de l’eau utilisée pour l’énergie est ensuite restituée (après refroidissement des réacteurs nucléaires).

Les centrales nucléaires menacées

On voit très vite quelles peuvent être les conséquences d’une sécheresse, notamment pour le fonctionnement des centrales nucléaires. L’eau sert à refroidir les réacteurs. Si les circuits de refroidissement ne peuvent assurer normalement leur fonction, c’est tout le système de sûreté qui peut être pris en défaut. C’est d’ailleurs un aspect important du cahier des charges des tests de résistance auxquels les centrales doivent être soumises par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). En-dessous d’un certain débit des fleuves sur lesquels sont installées les centrales, les rejets de l’eau ayant servi à refroidir les réacteurs font monter la température dans les lits des cours d’eau. Tout le monde se souvient des poissons de la Loire flottant le ventre en l’air pendant la sécheresse de 2003, à cause du réchauffement de l’eau et du manque d’oxygène. C’est tout l’écosystème qui est alors menacé.

Normalement, EDF doit alors réduire la production d’électricité de ces centrales, voire en arrêter certaines. Le problème est aujourd’hui clairement posé avec la diminution des débits de la Loire et de la Vienne. En 2003 et 2006, l’électricien avait bénéficié d’autorisations pour déroger aux limites thermiques liées aux effets des rejets afin d’augmenter la disponibilité des centrales. On n’avait pas manqué d’électricité, mais on se souvient du résultat désastreux pour l’environnement. Par ailleurs, l’IRSN s’interroge sur la pertinence des volumes des réservoirs de stockage dans lesquels ces rejets peuvent être dirigés lorsque le débit des fleuves est inférieur aux limites autorisées. Dans certains cas, il conviendrait d’en augmenter les capacités. L’alternative est donc simple: soit détruire les écosystèmes, soit manquer d’électricité.

EDF réagit. Par exemple, l’électricien peut concentrer la production sur les réacteurs refroidis à l’eau de mer, mais il manque alors de capacités. Il peut aussi économiser les réserves hydrauliques en amont des centrales pour conserver des capacités de refroidissement, mais c’est alors la production d’électricité d’origine hydraulique qui s’effondre. Même avec des dispositifs pour pallier les effets du manque d’eau, il n’en reste pas moins que l’exposition à la sécheresse est un talon d’Achille du système global de production d’électricité en France. Avec des réserves d’eau limitées en mai dernier à 49% du stock théoriquement disponible  (elles étaient à 42% en 2003, alors que la moyenne se situe au-dessus de 60% pour les années normales), 2011 sera sans aucun doute possible une année à problème.

Réinventer l’aqueduc

Toutefois,, il pleut toujours quelque part. Cette année, le sud-est de l’Hexagone a été plus arrosé que l’ouest et le nord. De sorte que la situation hydrographique des sept bassins de la métropole est «hétérogène», commente le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) qui surveille le niveau des nappes d’eau souterraine: si 58% des réservoirs affichaient un niveau inférieur à la normale en avril, 30% étaient en hausse.

Certes, les bassins en question (Adour-Garonne, Artois-Picardie, Corse, Loire-Bretagne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée, Seine-Normandie) sont délimités par des lignes de partage des eaux. Par définition, ils ne communiquent pas entre eux. On ne peut donc puiser dans les réserves de l’un pour alimenter celles de l’autre. En tout cas, pas par des moyens naturels. En revanche, on pourrait fort bien imaginer de créer des infrastructures qui permettraient à ces bassins de communiquer. C'est-à-dire, réinventer l’aqueduc.

Il ne s’agit pas d’imaginer un saut de quelques dizaines de siècles dans le passé, pour revenir au temps de la Rome la bâtisseuse. On sait aujourd’hui construire des réseaux de pipelines de plusieurs centaines de kilomètres. Le territoire français est maillé par plus de 50.000 kms de tuyaux dont plus de 36.000 kms servent au transport de gaz et d’hydrocarbures, les autres étant utilisés pour l’hydrogène, l’oxygène ou l’azote. La différence avec l’eau, c’est que ces produits ont une valeur marchande élevée et justifient donc de lourds investissements pour la réalisation de ces infrastructures.

Le prix de l’eau induira le montant des investissements

Pour ce qui concerne l’eau, des problèmes qui ne sont que conjoncturels n’ont pas justifié jusqu’à présent d’envisager ce genre d’équipement. Mais les situations de sécheresse devraient être de plus en plus fréquentes si on en croit les climatologues pour qui l’année 2011 pourrait préfigurer une année normale du milieu du 21e siècle. Dans ces conditions, désenclaver les bassins hydrauliques pour obtenir une gestion plus équilibrée des réserves d’eau pourrait se révéler indispensable. Et pas seulement au niveau de l’Hexagone, mais même au niveau européen. Ce que le génie civil a pu concevoir pour des hydrocarbures ou des produits chimiques serait même plus simple à réaliser, sans craindre les effets d’une pollution en cas de fuite (comme en 2009 lorsque 4.000 m3 s’échappèrent dans la Crau du pipeline qui relie Fos-sur-Mer à l'Allemagne). Avec l’eau, pas de problème… ce qui réduirait considérablement les investissements à consentir.

Certes, le débit d’un pipeline ne suffirait pas à assurer le refroidissement de centrales nucléaires, ou à irriguer les cultures d’une région frappée par la sécheresse. Mais il pourrait contribuer à l’alimentation et au remplissage de réservoirs secondaires comme le réclame la FNSEA. Ces réservoirs pourraient alors être utilisés aussi bien pour le refroidissement des réacteurs nucléaires que pour l’irrigation des cultures. Il ne s’agirait pas des premières retenues d’eau artificielles aménagées sur le territoire. Celles-ci permettraient de stocker en priorité l’eau de ruissellement. Et lorsque les niveaux deviendraient trop bas, un réseau de pipeline approprié assurerait une répartition des réserves entre les bassins déficitaires et ceux en excédent.

L’Institut national de recherche agronomique (INRA) considère que de tels bassins de stockage ne sont pas à la hauteur des besoins et des enjeux. Il préconise plutôt de travailler sur de nouvelles variétés de cultures, plus résistantes à la sécheresse.Mais lorsqu’on doit faire face à des baisses de rendement de 30% pour le blé et de 50% pour les cultures fourragères dans certaines régions, on peut imaginer des solutions qui se complètent. Et en alimentant ces bassins de retenue d’eau par des apports provenant d’autres bassins, on corrigerait un peu le décalage entre les besoins et les disponibilités. L’idée, finalement, n’apparait pas plus saugrenue que de tracter des icebergs de l’Antarctique à l’Arabie saoudite pour fournir de l’eau potable. Tout est une question de volonté et de… retour sur investissement.

Gilles Bridier

 

Gilles Bridier
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Journaliste
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