Economie

La bombe démographique

Eric Le Boucher, mis à jour le 11.06.2011 à 6 h 59

L'extrême droite aveugle très dangereusement les Européens sur l'immigration. En prétendant résoudre le problème par le rejet à la mer des boat people et la fermeture des frontières, elle l'aggrave en croyant à tort pouvoir arrêter les forces démographiques à l'oeuvre.

Immigrants africains recueillis par un bateau espagnol Juan Medina / Reuters

Immigrants africains recueillis par un bateau espagnol Juan Medina / Reuters

L'ONU vient de publier une révision à la hausse de ses projections sur l'évolution de la population mondiale à l'horizon 2100. Nous sommes 7 milliards de Terriens, nous serons 9,3 milliards en 2050 (plus 150 millions par rapport aux projections précédentes) et 10,1 milliards en fin de siècle (1 milliard de plus). Les nouveaux calculs reposent sur des évaluations plus fines de la fertilité, facteur très difficile à prévoir mais déterminant. Une faible variation entraîne des mouvements considérables: une fertilité inférieure de 0,5 enfant par femme par rapport à la tendance moyenne conduirait à une population mondiale de 6,2 milliards en 2100 et à une fertilité supérieure de 0,5 enfant à 15,8 milliards.

Si l'on reste sur le scénario médian, on apprend que le nombre d'enfants par femme dans les pays à faible fertilité (les Etats-Unis, l'Europe, la Russie plus la Chine et le Brésil) devrait croître de 1,6 à 1,8 vers 2050 et à 2 en 2100. Mais ce niveau restera inférieur au seuil de remplacement et donc les populations de ces pays vont régresser de 20% durant le XXIéme siècle, passant de 2,9 à 2,4 milliards. Les pays à forte fertilité (plus de 1,5 fille par femme, de façon à ce que la mère ait au moins une fille qui aille jusqu'à l'âge de la reproduction) vont voir leur population tripler et passer de 1,2 à 4,2 milliards. Or, 39 des 55 pays concernés sont en Afrique.

La tectonique démographique dessine une Europe vieillissante et en partie déclinante, séparée par la mer Méditerranée d'une Afrique devenue bombe démographique: 416 millions d'habitants en 1975, 1 milliard aujourd'hui, 2,2 milliards en 2050. A la sortie de la seconde guerre mondiale, l'Europe était trois fois plus peuplée que l'Afrique, le rapport sera inversé en 2050.

L'explosion démographique africaine - la plus rapide jamais observée dans l'histoire - intervient dans un continent qui cumule les handicaps: pauvreté, manque d'eau, agriculture prémoderne, piteux score démocratique. Les débats sur le contrôle des naissances, écartés dans les années 1970, pourraient renaître dans ces pays, comme le note Pierre Buhler dans le New York Times, tant les problèmes sont lourds: comment gérer une Tanzanie, par exemple, qui passera de 45 millions d'habitants aujourd'hui à 138 millions dans quarante ans? Les jeunes (40% des Africains ont moins de 15 ans) représentent un potentiel bénéfique autant qu'un défi gigantesque.

Devant cet inévitable, l'Europe devrait, toutes affaires cessantes, se doter d'une politique africaine d'ensemble. Un déséquilibre global et à telle échelle est inédit entre, d'un côté, des pays à la démographie explosive mais à l'économie et à la politique défaillantes, et de l'autre des pays, à l'inverse, avec une économie avancée et une démocratie solide, mais une démographie insuffisante. Les chiffres de l'ONU soulignent l'urgence d'un nouveau dialogue euro-africain sur l'économie, l'énergie, sur l'agriculture et sur les flux migratoires.

Hélas, l'immigration mobilise seule les esprits et bloque le débat dans le protectionnisme. L'Afrique est à quelques dizaines de kilomètres. L'Union européenne a absorbé 26 millions d'immigrés mais l'opinion publique est devenue hostile: l'intégration des secondes générations d'immigrés se passe mal, le marché du travail est sous pression, la générosité est limitée par les profonds déficits des organismes sociaux. L'Europe aiguise cette hostilité car elle a attiré une immigration peu qualifiée (5% seulement) quand les Etats-Unis ont su accueillir 55% des émigrants mondiaux éduqués. Une évolution récente ouvre pourtant des perspectives favorables: pour la première fois, l'an dernier, la moitié des immigrés mondiaux étaient des femmes (51% en Europe). Le changement pourrait être souriant: comme les ouvriers dans les années 1950, ces femmes correspondent aux besoins actuels des économies de services (soins des enfants, santé...) des pays développés.

Mais se limiter au seul chapitre des migrations ne suffira pas à désamorcer la bombe africaine. Le printemps tunisien et égyptien, et le prix des matières premières, qui dynamise l'économie africaine, imposent de renouveler le regard.

Eric Le Boucher

Cet article est également paru dans Les Echos.

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Cofondateur de Slate.fr
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