Monde

Le macho espagnol est l'avenir du mâle français

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 16.06.2011 à 10 h 02

Malgré son image de pays machiste, cela fait plusieurs années que l’Espagne tente de mettre en place des mesures pour lutter contre la discrimination et la violence sexiste.

L'acteur espagnol Javier Bardem Fred Prouser / Reuters

L'acteur espagnol Javier Bardem Fred Prouser / Reuters

L’affaire DSK aura peut-être de nombreuses conséquences dans la société française. Et pas uniquement politiques. L’une des plus surprenantes est peut-être le retour de la question du machisme dans les mœurs de la classe politique et, plus largement, dans les comportements quotidiens des Français. Un débat qui semblait clos mais que le traitement de l’affaire DSK par les médias et les dérapages de ces dernières semaines semblent avoir rouvert, faisant émerger un combat contre le «machisme ordinaire» français.

Une question que d’autres pays se sont curieusement déjà posés. Parmi eux, l’Espagne qui a engagé, depuis quelques années déjà, une lutte frontale et claire contre ce machisme quotidien et (faussement) anodin.

Une campagne à tous les niveaux

Peut-être est-ce l’image du «macho ibérico» que le pays colportait qui a poussé les politiques, les médias et la société à réagir. Quoi qu’il en soit, le processus a été clair: prévenir, dénoncer et stigmatiser toute forme de violence ou d’inégalité faite aux femmes. C’est presque devenu une saine habitude d’entendre TOUS les JT espagnols dénoncer «un nuevo caso de violencia de género» (un nouveau cas de violence de genre) presque quotidiennement. Un (bon) comportement, qui a permis à l’Espagne de ne pas oublier les 71 femmes mortes en 2010 à cause de ce fléau.

La violence faite aux femmes est devenue un sujet de société essentiel en Espagne. En plus d’en faire des sujets de reportages, les chaînes privées et publiques diffusent depuis plusieurs années des spots pour dénoncer ce phénomène. 

La société civile s’est aussi mobilisée et nombreuses sont les associations qui luttent contre la violence conjugale et les discriminations que peuvent subir les femmes en Espagne. Le collectif Yo grito, par exemple, montre bien le poids de cette problématique dans le débat. Ce mouvement contre la violence sexiste compte parmi ses représentants de nombreuses personnalités espagnoles comme des chanteurs/euses (Edurne), des actrices (Olivia Molina, Carmen Ruiz) ou des présentatrices télé (Sandra Naviu).

Les administrations régionales et locales mettent aussi en place des dispositifs symboliques et pratiques. La communauté de Madrid par exemple diffuse depuis plusieurs années des spots chocs pour sensibiliser les gens à ce problème.

On se souvient aussi de cette curieuse campagne de la mairie madrilène dans 3.000 salons de coiffure où étaient distribués des tracts rappelant le numéro d'urgence pour les victimes de violence (012).

Prise de conscience politique

L’effort est aussi politique. Les deux mandats du gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero ont été très largement marqués par cette question. Il suffit de se rappeler de la décision du Premier ministre espagnol d’instaurer la parité dans son gouvernement en 2004 (le seul avec la Suède à ce moment-là). Un pari qui, déjà à l’époque, avait provoqué une grande polémique à cause de l’image de la femme que ces ministres avaient véhiculé après avoir posé ensemble dans le magazine Vogue.

En mars 2008, pour son deuxième mandat, le même Zapatero créa le premier ministère de l’Egalité de l’histoire de l’Espagne, dirigée par Bibiana Aído. Avant cela, le gouvernement avait déjà approuvé la «Ley de igualdad efectiva de hombres y mujeres» (Loi d’égalité effective entre les hommes et les femmes), en 2007, et surtout la première loi de «Medidas integrales contra la violencia de género» (mesures intégrales contre la violence de genre) en 2004, pour lutter contre la discrimination envers les femmes.

Un nouvel outil légal qui a permis d’enregistrer plus d’un demi-million de plaintes, d’emprisonner 5.117 personnes accusées de violence conjugale, de protéger près de 96.000 femmes en Espagne et mettre en place 106 tribunaux spécialisés, comme le rappelait récemment Leire Pajín, ministre de la Santé, de la Politique sociale et de l’Egalité. Fin 2008, le gouvernement Zapatero durcissait encore un peu plus cette loi en autorisant l’utilisation du bracelet électronique pour protéger les victimes de violences sexistes. Une législation qui fait de l’Espagne l’un des pays les plus sévères et protecteur dans ce domaine.  

La «Ley de Igualdad de Trato» (Loi d’Egalité des chances) qui devrait être approuvée dans les prochains mois pourrait même aller jusqu’à permettre la fermeture des entreprises qui seraient reconnues coupables de discrimination «d’une importance extraordinaire» (la loi ne se réfère pas uniquement au caractère sexuel).

Des symboles

Au-delà des campagnes, des lois et autres décisions pratiques, c’est l’image de la femme qui est en train de changer dans la société espagnole. Le meilleur exemple est la nomination de Carme Chacón comme ministre de la Défense du gouvernement Zapatero en 2008. La politique catalane a été la première femme à passer en revue les militaires et cela même au moment le plus visible de sa grossesse.

Un impact presque aussi grand que celui du «Caso Neira» qui secoua la société espagnole il y a quelques années, du nom de ce professeur qui tomba dans le coma après avoir été agressé par le partenaire violent d’une femme qu’il tentait de défendre. Quand il se remit de ses blessures, Esperanza Aguirre, présidente de la communauté de Madrid, le nomma président du Conseil de l’observatoire régional contre la violence de genre. La presse people espagnole, très influente dans le pays, en fit un héros et disserta sur le «Caso Neira» pendant des mois. Et ce malgré l’image de la femme que donne souvent cette «prensa rosa» (seul espace qui semple résister à cette évolution des mœurs en Espagne).  

Les Espagnols ne comprennent pas les Français

Dans ce contexte, les médias espagnols, comme leurs compères anglo-saxons, n’ont pas manqué de s’indigner des réactions de plusieurs socialistes français au moment de l’explosion de l’affaire DSK. On est loin du l’opposition «modèle européen-modèle américain» dans le traitement de l’information que l’on entend comme argument ces jours-ci en France.

A vrai dire, la presse espagnole se situe plutôt du côté de l’accusatrice de l’ex-patron du FMI. Dans un article du journal El Pais (Iguales ante la Ley) Joaquina Prades et Rosario G. Gómez remarquent «qu’un délit n’est jamais une question privée» et critiquent les réactions de Jack Lang ou Gilles Savary, eurodéputé socialiste, au moment de l’affaire. L’article rappelle aussi les déclarations de Bibiana Aído qui affirmait «être toujours du côté des victimes et compromise contre toute violence de genre: physique, sexuelle ou verbale. On est face à un délit présumé d’une extrême gravité», rappelait-elle.

Beaucoup plus sévère était Ricardo de Querol, dans le blog (dédié aux femmes) de ce même journal, où il se moquait des accusations de puritanisme que les Français lançaient contre les Américains et rappelait le faible impact médiatique qu’avait eu l’affaire du livre de Frédéric Mitterrand en France il n’y a pas si longtemps. Selon lui, certains «s’accrochent au mythe du bon vivant, de la petite aventure amoureuse, du latin lover pléthorique, du mâle alpha qui jouit des applaudissements de ses copains lors de ses succès» au lieu de se demander si «les rideaux qui protègent notre intimité [dont se réclament presque tous les médias français, doit vouloir dire Querol] ne cachent pas souvent des abus, des viols, des harcèlements sexuels».

Des propos durs, mais qui montrent bien que ce sujet a été pris très au sérieux en Espagne. Peut-être l’affaire DSK servira-t-elle aussi pour que la France, à son tour, entame cette profonde réflexion.  

Aurélien Le Genissel

Aurélien Le Genissel
Aurélien Le Genissel (64 articles)
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