Monde

Chômage des jeunes Européens: étudier plus pour gagner moins?

Daphnée Denis et Bénédicte Lutaud , mis à jour le 27.06.2011 à 14 h 26

En Espagne, au Portugal et en Grèce, la révolte gronde. En France, en Grande-Bretagne et en Allemagne, la contagion ne gagne pas. Et pourtant, les causes sont les mêmes: la jeunesse —et la jeunesse diplômée— est condamnée à la précarité.

Manifestation du 12 mars au Portugal/Reuters/Jose Manuel Ribeiro

Manifestation du 12 mars au Portugal/Reuters/Jose Manuel Ribeiro

Dans un rapport publié en août 2010, l’Organisation internationale du travail constatait le plus haut niveau de chômage mondial des jeunes jamais enregistré et évoquait un risque de «génération perdue [...] de jeunes gens [sans] espoir de pouvoir travailler pour gagner décemment leur vie.» La révolte des jeunes Espagnols qui manifestent contre précarité et austérité dans leur pays depuis le 15 mai est le symbole de cette «génération perdue».

Au-delà du web —sur Twitter, le hashtag #spanishrevolution a fait des émules: #italianrevolution, #frenchrevolution #europeanrevolution, etc— la «grippe espagnole» ne s'est pas encore véritablement propagée en l’Europe. Les symptômes sont pourtant semblables dans beaucoup de pays du vieux continent. Tour d’Europe de l'emploi –et absence d’emploi– des jeunes.  

Espagne: génération «mileurista»

Manifestants devant le ministère du Travail, Madrid Reuters/Andrea Comas

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 44% des jeunes actifs
  • chômage total: 20,5%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

Le nombre de jeunes Espagnols sans emploi a explosé avec la crise: il était élevé, mais en-dessous de la barre des 20% en 2007 [PDF].

La crise économique n’est pourtant qu’un déclencheur du mouvement social espagnol, affirme Carlos Gomez Bahillo, professeur de sociologie à l’université de sciences économiques de Saragosse. Le vrai problème est lié au marché du travail en général: les jeunes qui ont «fait l’effort d’obtenir un diplôme ne trouvent pas d’emploi, ou pas d’emploi au niveau de leurs qualifications»; quand ils trouvent un travail, il n’est souvent que temporaire: 58% des jeunes actifs espagnols sont en CDD ou en intérim selon l’OCDE. «Il s’agit souvent de contrats à la semaine ou journaliers», précise Amparo Serrano Pascual, professeur de sociologie à l’université Complutense de Madrid. Le salaire des jeunes travailleurs est même à l’origine d’un néologisme en espagnol: «mileurista»: diplôme ou non, leur salaire ne dépasse que difficilement les 1.000 euros.

Résultat: faute de sécurité financière, plus de la moitié des espagnols entre 18 et 34 ans vivent encore chez leurs parents. Certes, les enfants partent très tard du foyer familial, tradition oblige, mais aujourd’hui ils n’ont simplement pas le choix de faire autrement. Certains y emménagent même avec leur conjoint(e), explique Carlos Gomez Bahillo. Face à un marché du travail sclérosé, l’absence de réponse adaptée du gouvernement de centre-gauche de Zapatero donne une impression de vacuité du projet politique. 

Le mouvement 15M reflète ce sentiment de désillusion, mais le succès des manifestations est lié au large soutien qu’ont obtenu les premiers occupants des «plazas», constitué de toutes les couches de la population. Ces manifestations ont pourtant été initiées par la jeunesse sur les réseaux sociaux: elles sont la marque d’une «transformation du rapport des jeunes à la politique: moins exprimé dans les urnes [...] mais susceptible de se mobiliser pour des causes ponctuelles», souligne Bruno Cautrès chercheur au Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (Cevipof).


Les jeunes Portugais impuissants

Lisbonne, 1 avril 2011 Reuters/Hugo Correia

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 27,7% des jeunes actifs
  • chômage total: 12%
  • moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

C’est en fait le Portugal qui a enclenché le mouvement de protestation contre la précarité: les jeunes Portugais ont décidé d’appeler via Facebook à un «soulèvement spontané» qui a rassemblé le 12 mars un demi-million de personnes à travers tout le pays. Le Portugal n’avait pas vu une telle marche depuis la révolution des Œillets de 1974.

Cette manifestation a donné le jour au «M12M», mouvement du «15M», se définissant comme «informel, non hiérarchique, sans parti, laïque et pacifique et qui défend le renforcement de la démocratie(...)». Le M12M récolte en ce moment des signatures afin de proposer une «initiative législative de citoyens» au Parlement. Ce projet de loi obligerait les employeurs à signer des contrats de travail en règle et interdirait les abus des agences d’emplois temporaires. «Ici, un actif sur deux est chômeur ou précaire», déplorait à Libération.fr Paula Gil, 27 ans, animatrice du M12M.

Le FMI, l’Union européenne ou la Banque centrale européenne, surnommés «troïka», sont devenues l’ennemi numéro 1 des jeunes Portugais. Le 28 mai, ils n’étaient  pourtant que 300 à manifester contre l’intervention du FMI et de l’UE au Portugal, répondant à l’appel d’un autre mouvement inspiré par les «indignés» espagnols: «Démocratie réelle maintenant». Peu nombreux aussi à se rendre aux urnes lors des élections législatives du dimanche 5 juin. Si la droite a vaincu face à la majorité sortante socialiste, c’est surtout le taux d’abstention record (41%) qui illustre le sentiment d’impuissance des jeunes.


En France, chômeurs à durée indéterminée 

«#FrenchRevolution»/Joseph Paris via FlickR CC Licence By

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 20,9% des jeunes actifs
  • chômage total: 9,5%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

Commençons par les bonnes nouvelles: les jeunes Français qui ont un travail sont à 61% satisfaits de celui-ci, selon une récente étude Fondapol. Ils sont également parmi les plus impliqués au sein de leur entreprise, affirme l’institut de marketing Gfk dans une étude menée dans 29 pays.

En outre, le taux de chômage des jeunes en France est élevé, mais sa progression depuis le début de la crise a été plus lente que celle des autres pays européens. L’analyste principale de l’emploi à l’OCDE Anne Sonnet estime pourtant que ce dernier facteur n’est pas représentatif de progrès faits en matière d’emploi en France. «Cela fait trois décennies que le taux de chômage des jeunes Français tourne autour de 20%», signale-t-elle: le sous-emploi se maintient, donc, au lieu de baisser.

Les statistiques de l’OCDE marquent par ailleurs la précarité du travail des 15-24 ans: plus de 55% des personnes embauchées avaient des postes temporaires au dernier trimestre 2010. Comme en Espagne, on distingue des «débutants en mal d’insertion», explique Anne Sonnet, même si les emplois «sont plus temporaires en Espagne.»

Et avant de passer par la case CDD ou intérim, certains diplômés accumulent encore les stages, non rémunérés ou peu rémunérés: la loi française n’oblige un employeur à rémunérer un stagiaire qu’au bout de trois mois. Selon une estimation du Conseil économique et social, les stagiaires Français étaient 1,5 million en 2010, et près de trois étudiants d’université sur dix ont suivi un stage en 2008-2009, dont 42% non gratifiés.

Des mesures sont bien prises pour l’insertion des jeunes dans la vie active, comme les formations en alternance, mais elles ciblent trop souvent «les personnes les mieux loties sans s’adresser aux “laissés pour compte”», remarque Anne Sonnet. Une part croissante des jeunes n’est «ni en emploi, ni scolarisée, ni en formation» (13,1% en 2010, un taux au-dessus de la moyenne européenne).

C’est là le plus grave problème posé par le travail des jeunes en France, selon l’OCDE, «plus que la question de l’emploi des diplômés, qui se pose davantage en Italie, au Portugal en Grèce ou en Espagne». En mars, Nicolas Sarkozy a affirmé vouloir encourager les apprentissages, avec une aide de 500 millions d’euros.

Malgré les problèmes d’insertion professionnelle, les rassemblements inspirés de la #spanishrevolution n’ont pas eu beaucoup de succès en France. Reste que selon Bruno Cautrès, «les dernières enquêtes du Cevipof (Baromètre de la confiance politique), attestent de l'ampleur du sentiment de désillusion et de défiance des Français vis-à-vis des responsables politiques, des partis politiques et même des syndicats». Un «malaise démocratique» qui va au-delà de la jeunesse.


Les «Tanguys» italiens, chômeurs et attentistes

Manifestation, Rome, décembre 2010. Reuters/Laura Berardi

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 28,3% des jeunes actifs
  • chômage total: 8,3%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

Lundi 13 juin, les Italiens ont voté oui aux référendums abrogatifs des lois sur l’immunité judiciaire de Silvio Berlusconi, sur le nucléaire et sur la privatisation de l’eau. Une défaite que le président du Conseil italien a reconnu publiquement. Or, sans la mobilisation des jeunes Italiens sur les réseaux sociaux, la participation au vote n’aurait pas été aussi importante. 15 jours auparavant, déjà, les Italiens avaient exprimé leur mécontentement en élisant un maire de gauche à Milan, pourtant fief du pouvoir berlusconien. 

«Un vrai signe de mal-être de la part des jeunes», dit Franco Garelli, professeur de sociologie à l’université de Turin. Quand ce n’est pas le chômage, c’est la précarité qui guette les jeunes à la sortie de l’université: «Les entreprises préfèrent leur faire enchaîner des contrats à durée limitée ou des stages, ce qui leur revient moins cher», explique Franco Garelli.

Le 14 décembre dernier, un vent de révolte avait déjà soufflé dans la péninsule italienne. Des vidéos montraient de véritables images de chaos à Rome: camions en flamme, manifestants blessés par des coups de matraques de policiers, cocktails molotov... Depuis, les jeunes ont remplacé la révolte de la rue par le vote citoyen.

Pourquoi la rébellion ne prend elle pas en Italie? Un article de The Economist daté du 28 mai 2011 explique qu’en Italie, les jeunes sont divisés. Une grande partie d’entre eux –les plus diplômés– préfèrent partir à l’étranger pour y trouver un emploi, tandis qu’une autre a tendance à garder espoir en s’imaginant travailler plus tard dans la fonction publique.

Franco Garelli pointe deux autres raisons:

«Les jeunes restent très tard chez leur parents. Pendant longtemps, ils vont donc profiter des ressources de la famille. Ensuite, c’est un fait culturel : beaucoup d’entre eux n’arrivent pas à faire de choix net. Ils vont souvent combiner l’université avec des petits boulots. Ils mettent beaucoup de temps à savoir ce qu’ils veulent faire dans la vie.»

Le temps de se décider, la révolution peut attendre...


Les jeunes Grecs sacrifiés

Manifestation Place Syntagma, 6 juin 2011. Reuters/Pascal Rossignol

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 36,1% des jeunes actifs
  • chômage total: 14,1%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

En Grèce, la place Syntagma d’Athènes où en 1843 la foule avait réclamé une Constitution, vit désormais au rythme des manifestations: les jeunes y sont au premier rang, avec un taux de chômage de plus de 36%. 

Le dimanche 29 mai, ils étaient encore plusieurs dizaines de milliers, au cinquième jour d’une mobilisation autour d’un campement d’une quinzaine de tentes. La classe politique y est également mise en cause. Le rassemblement, inspiré de celui de la Puerta del Sol à Madrid, a été organisé via Facebook notamment, sous un seul mot «les Indignés», qui rassemble à droite et à gauche. Lundi 6 juin, la page Facebook «Indignez vous à Syntagma» comptait 131.657 fans.

Pour Glenda Quintini, économiste à l’OCDE et spécialiste de la politique de l’emploi des jeunes en Europe, la situation en Grèce et en Espagne est assez similaire:

«Dans les deux pays, il y a un gros problème de déficit, donc des coupes budgétaires, donc pas de création d’emploi et un taux de chômage très élevé. Ensuite, c’est un problème de précarité. Je ne parle pas forcément de CDD, mais aussi de stages, ou de “faux emplois”: on demande à un jeune de travailler officiellement à son propre compte alors qu’en réalité, il travaille pour un employeur qui ainsi, ne paie pas de charges.»

La ministre du travail grecque Louka Katseli a récemment défendu la mise en place d’une mesure qui diminue le salaire des travailleurs de moins de 25 ans de 20% (passant de 839 euros à 592 euros mensuels) et permet leur licenciement sans indemnités pendant les trois premières années d’embauche. «Le taux de chômage des 18-25 ans est de 40%, a-t-elle justifié selon l’agence EFE. La mesure n'a pas pour but de réduire le coût du travail, mais d'inciter les entreprises à créer des emplois pour ceux qui, aujourd'hui, n'ont aucun revenu.»


Les Britanniques surqualifiés sont sous-employés

Manifestation étudiante, Londres 30 novembre 2010. Reuters/L. Macgregor

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 19,7% des jeunes actifs
  • chômage total: 7,6%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

Les jeunes Britanniques viennent de repasser en-dessous du taux de chômage moyen des jeunes en Europe: il avait dépassé les 20% au dernier trimestre 2010, causant l’inquiétude de Downing Street. Même s’il a baissé, le taux de chômage des jeunes Britanniques représente toujours plus du double du taux de chômage total outre-Manche. Le gouvernement de coalition a parlé de chiffres «scandaleux», et vient de mettre en place une aide de 60 millions de livres (68 millions d'euros) destinée à financer 250.000 contrats d’apprentissage et 100.000 stages en entreprise.

La mesure reste «peu satisfaisante» pour l’opposition qui rappelle la suppression du «Fonds pour futurs emplois», une aide d’un milliard de livres pour la réinsertion des jeunes chômeurs. Pour David Bell, professeur à l’université de Stirling et spécialiste de l’économie de l’emploi, les difficultés les plus importantes sont liées à l’«isolation des sans-diplôme» qui évoluent dans des «communautés où le chômage est omniprésent.»

Selon des statistiques gouvernementales, le nombre de chômeurs diplômés a également doublé. Un taux qui «reste inférieur à celui des non diplômés», souligne David Bell, mais dont découle la surqualification de beaucoup de jeunes travailleurs britanniques. Ceux-ci acceptent des emplois qui auraient pu revenir à des personnes n’ayant pas fait d’études, ce qui met en place un engrenage vicieux.

En novembre, la jeunesse britannique a pris la rue pour protester contre l’augmentation des frais d’inscription universitaires. Mais un mouvement similaire à celui de la «Spanish revolution» est difficilement envisageable pour David Bell: le taux de chômage est «loin d’être aussi catastrophique qu’en Espagne ou au Portugal» et «motive moins les jeunes que la question des coupes budgétaires au financement de l’éducation supérieure».


Les apprentis modèles allemands

Reuters/Johannes Eisele

Statistiques de l’OCDE au premier trimestre 2011:

  • chômage des 15-24 ans: 8,3% des jeunes actifs
  • chômage total: 6,3%
  •  moyenne européenne pour le chômage jeune: 20,6%

Comme souvent, l’Allemagne est la bonne élève du vieux continent. Le taux de chômage des jeunes enregistre une légère baisse malgré la crise, et le rapport jeunes/adultes sans emploi est extrêmement réduit.

Ces résultats sont notamment dûs à l'usage massif des formations en alternance. Le professeur David Bell explique ainsi que «l’Allemagne organise une transition technique qui marche» pour les jeunes qui entrent dans la vie active. Près de deux tiers d’entre eux passent encore par ce sytème dit «dual»: la moitié de leur temps en entreprise, l’autre moitié dans une école professionnelle, et ce pendant environ trois ans.

L’Allemagne est le pays européen qui offre la meilleure réponse au besoin de formation pratique, les compétences spécifiques faisant encore l’objet d’une demande importante sur le marché du travail. En mai 2011, le Centre d’analyse stratégique (CAS) a préconisé aux pouvoirs publics français de prendre exemple de l’Allemagne en favorisant le recours à l’apprentissage pour les jeunes.

Mais depuis quelques années, de plus en plus d'entreprises se sont désengagées de ce système. Motif invoqué: des coûts trop élevés et un niveau souvent insuffisant chez les jeunes. En outre, la transition apprentissage-recrutement ne va pas toujours de soi: en moyenne, seulement la moitié des «azubis» (apprentis) diplômés obtiennent un CDI. Et les disparités restent importantes entre l'ouest du pays et l'ex-République démocratique allemande, toujours à la traîne près de vingt ans après la réunification.

Daphnée Denis et Bénédicte Lutaud


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