France

Procès Colonna: le grand déballage n'a pas eu lieu

Bastien Bonnefous, mis à jour le 10.06.2011 à 18 h 27

Yvan Colonna s'est expliqué sur une lettre de menaces qui lui est prêtée, affirmant que c'est « un faux ».

Salle de la cour d'assises spéciale de Paris, par Laura Paoli, http://lawra.fr

Salle de la cour d'assises spéciale de Paris, par Laura Paoli, sur Lawra.fr

L'affiche était alléchante, mais les dialogues n'ont pas été à la hauteur de l'attente. Imaginez donc: Yvan Colonna, Pierre Alessandri et Alain Ferrandi réunis de nouveau devant la cour d'assises spéciale de Paris avant la fin des débats et le début des plaidoiries prévu vendredi.

Les «trois doigts de la main» selon l'expression de l'accusation, les trois leaders présumés du groupe des Anonymes, auteur du plasticage de la gendarmerie de Pietrosella en septembre 1997 et de l'assassinat du préfet Erignac six mois plus tard à Ajaccio. D'anciens amis qui aujourd'hui se détestent et se retrouvent autour d'une lettre, celle versée aux débats à la dernière minute, au dénouement de la semaine de témoignages du commando, et qui aurait été écrite en détention par Yvan Colonna et envoyée à Pierre Alessandri.

Une lettre – une photocopie de lettre en réalité, la nuance est de poids – dans laquelle le berger de Cargèse reprocherait à son ancien compagnon nationaliste de l'avoir «balancé», traitant au passage Alain Ferrandi d'«ordure» et de «merde».

L'accusé a attendu ce mercredi pour s'exprimer sur ce courrier mystère révélé le 27 mai dernier. Tardivement, mais fortement. «Le contenu, je vous le confirme, c'est mon écriture, ce sont mes mots, mes expressions, mais cette lettre je ne l'ai pas écrite, c'est un faux», pose-t-il en préambule, debout face à la cour. Interrogé quelques minutes plus tard, Alessandri affirme, lui, n'avoir «jamais vu, jamais eu» cette lettre «dans (sa) cellule».

A sa suite, Ferrandi, questionné sur les qualificatifs peu amènes à son égard figurant dans la troublante missive, préfère ne pas commenter. «Je n'ai rien à dire, vous ne voulez pas que je l'invective?», lance-t-il sans un regard pour Colonna mais un sourire carnassier aux lèvres.

La forme avant le fond

Le grand déballage n'a donc pas eu lieu. A l'inverse du dialogue à trois, Yvan Colonna a préféré le monologue pendant une heure afin de terminer cette séquence épistolaire, avant l'entrée en scène des deux condamnés. Et comme souvent, au pied du mur, il se révèle son meilleur avocat. «Paradoxalement, j'avais un peu peur que cette lettre soit écartée», confie-t-il à ses juges.

S'il a tardé à s'expliquer sur son contenu, c'est parce qu'il avait convenu avec ses conseils d'une stratégie préalable sur le contenant. «D'abord purger la forme avant d'aborder le fond.» Sur la forme, la défense a démontré mardi qu'«avec une photocopie, tout est possible», produisant un faux revendiqué comme tel, reprenant les mêmes mots que la première photocopie mais en leur donnant un tout autre sens grâce à un montage différent.

Sur le fond, Yvan Colonna estime que cette lettre «est forcément une manipulation, je ne sais pas de qui, on a pris des bribes de mes phrases et on a fait un faux». Détenu depuis huit ans, le quinquagénaire écrit beaucoup en cellule. «J'écris à mon frère, à ma sœur, mon fils, mon père, des amis...» Et il est facile selon lui de récupérer ses courriers car étant «DPS» (détenu particulièrement surveillé), ceux-ci sont interceptés par l'administration pénitentiaire.

La « rage » et la « haine »

Dans ses courriers à ses proches, il l'avoue, il «utilise parfois des termes peu élogieux à l'égard de certaines personnes». Car si lors de ses trois procès publics comme durant ses auditions en instruction, son langage est «policé», en privé, son parler est tout autre. «Ce qu'ils m'ont fait depuis douze ans, à moi et à ma famille, ça passe pas», précise Colonna à propos des membres condamnés du commando. «Vous ne pouvez pas imaginer ce que je ressens vis à vis de ces gens-là. Je vis avec la rage, avec la haine depuis douze ans, ça me ronge et des fois ça sort... Par lettres, au parloir, avec mes avocats, avec d'autres prisonniers...».

Colonna ou les siens ont-ils, selon l'esprit de la lettre photocopiée, pu menacer des conjurés ou leurs entourages? «Jamais!», répond l'accusé, fatigué qu'on puisse lui prêter de telles intentions. «Je suis coincé: je leur parle, on dit que je les intimide, je dis rien, on dit que j'ai peur de leurs réactions. Mais moi, j'ai peur de rien! Je veux juste qu'ils disent la vérité, mais qu'est-ce qu'il faut que je fasse? Que je les torture? Que je les insulte?».

Ni torture, ni insulte face à Alessandri et Ferrandi. Simplement une mise au point. «J'ai dit ce que je pense de toi et des autres, je te laisse imaginer. Je voulais que tu le saches, pour pas que tu l'apprennes par les journaux», dit-il à chacun des deux hommes avant qu'ils ne s'en aillent. Définitivement cette fois. Baissée de rideau.

Bastien Bonnefous

Illustration: salle de la cour d'assises spéciale de Paris, par Laura Paoli.

Bastien Bonnefous
Bastien Bonnefous (65 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte