France

Procès Colonna: atelier Photoshop au tribunal

Bastien Bonnefous, mis à jour le 09.06.2011 à 19 h 18

La cour a décidé de verser aux débats une lettre de menaces attribuée à l'accusé. Qu'importe, la défense a produit par l'absurde son propre montage du courrier. Coup pour coup.

Extrait de la lettre atribuée à Yvan Colonna, retravaillée par ses avocats. DR

Extrait de la lettre atribuée à Yvan Colonna, retravaillée par ses avocats. DR

Après une escapade lundi à Ajaccio pour tenter une reconstitution difficile des faits, les débats devaient reprendre dans la quiétude mercredi devant la cour d'assises spéciale de Paris, chacun attendant la fin programmée de ce troisième procès et le début des plaidoiries prévu vendredi. Sauf qu'il se passe toujours quelque chose au procès d'Yvan Colonna.

Saisie par des conclusions de la défense, la cour s'est prononcée sur le versement ou non aux débats de la fameuse lettre mystère attribuée à Yvan Colonna et contenant des menaces directes contre son «ami» Pierre Alessandri si celui-ci ne le défendait pas de manière plus convaincante que lors des deux précédents procès en 2007 et 2009. L'incident intervenu tard dans la soirée du vendredi 27 mai, avait sensiblement modifié, au détriment de l'accusé, la fin de ce procès-fleuve commencé le 2 mai.

Prise à partie, la cour a décidé de rejeter la demande de retrait de ce courrier, estimant que «l'origine du document litigieux ne permet pas de l'écarter». Mauvaise pioche. Car le dit-courrier est une simple photocopie et n'a donc pas pu être formellement authentifié. Ses origines comme son acheminement jusqu'au procès sont inconnus. De l'aveu même de Christian Lothion, directeur central de la police judiciaire et messager dans cette affaire de la lettre à la cour, «avec une photocopie, tout est possible». Cuisiné par les avocats d'Yvan Colonna le 31 mai, le «grand flic» avait carrément fini par déclarer que si ce courrier était «un faux», il serait prêt à «assumer».

La défense l'a donc pris au mot. Aussitôt l'arrêt de la cour rendu, Me Eric Dupond-Moretti, avocat de Colonna, se lève:

«Excusez-moi monsieur le président, mais j'ai ici une lettre que je voudrais verser aux débats. Elle m'a été remise par un certain Roger, je ne vous dirai pas où ni quand. Mais c'est la même lettre que l'autre, avec les mêmes mots, la même calligraphie, mais son sens est totalement différent. Vous verrez qu'avec une souris et quelques clics, on peut faire dire ce qu'on veut, vous verrez comme elle est belle notre photocopie!»

Lettre Defense Version Corse

C'est en quelque sorte la réponse du berger corse à la bergère judiciaire. Durant le week-end, la défense a pris ses ciseaux et son petit pot de colle. Sauf que comme le rappelle Me Antoine Sollacaro, «nous sommes au 21e siècle, à l'ère de l'informatique, du scanner et de la photocomposition». Résultat, les cinq avocats reconvertis en faussaires le temps du pont de l'Ascension, ont fabriqué informatiquement à partir de la première photocopie du courrier rédigé en Corse, une nouvelle missive. Et dans celle-ci, Yvan Colonna ne promet plus notamment «la guerre» à Pierre Alessandri, bien au contraire. «Si tu choisis la guerre, aie le courage de me le faire savoir rapidement, que je puisse me préparer», écrit le faux Colonna à son faux ami.

Lettre Colonna Trad Defense

Un pourvoi express en cassation

La démonstration par l'absurde serait donc faite: avec une photocopie, tout est bien possible et la première lettre, «un torchon produit par un poulet», s'indigne Me Sollacaro, qui adore ça. Hervé Stephan, le président de la cour, cache mal son embarras. D'autant que la défense pousse l'avantage et dépose par la voix de Me Philippe Dehapiot un pourvoi en cassation «immédiat» contre l'arrêt rendu par la cour. «Vous avez pris vos risques, nous prenons nos responsabilités», explique le pénaliste spécialiste de la procédure. 

L'examen du pourvoi, s'il ne suspend pas la poursuite des débats, pourrait en revanche les prolonger. L'occasion pour Me Yves Baudelot, le conseil de la famille Erignac, de dénoncer un énième «processus procédural qui n'est pas prêt de se terminer» de la part de la défense. « Ultime volte-face ! Exemple extraordinaire de reniement!», s'énerve cet avocat généralement calme, rappelant que trois des cinq avocats d'Yvan Colonna avaient «authentifié de manière claire et nette» la première lettre dans la foulée de sa révélation. 

Le silence d'une femme

Sur le terrain juridique, difficile de se prononcer avant la décision de la chambre criminelle de la Cour de cassation. Sur la scène théâtrale en revanche, la défense a une fois de plus marqué un point. Un point qui peut semer le trouble dans l'esprit des magistrats, mais qui surtout a fait oublier pendant quelques minutes, l'audition le matin-même de Jeanne Finidori, l'ancienne épouse d'Alain Ferrandi, le chef présumé du commando Erignac.

Cette femme ne voulait pas venir témoigner une nouvelle fois aux assises. La cour l'y a contrainte, ayant en tête ses déclarations accablantes contre Yvan Colonna lors des gardes à vue de mai 1999. Elle avait notamment raconté en détail aux enquêteurs l'arrivée chez elle le 6 février 1998 au soir, peu après l'assassinat du préfet Erignac, de son mari accompagné de Pierre Alessandri et Yvan Colonna.

Pendant une heure, Jeanne Finidori, inflexible à la barre, n'a eu qu'une phrase à la bouche : «Je n'ai rien à dire». Rien à dire sur cette soirée de février il y a treize ans, rien à dire sur ses propos en garde à vue. «Rien à dire» non plus sur l'implication d'Yvan Colonna dans cette affaire.

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