Monde

Les indignados de la Puerta del Sol composent avec leurs contradictions

Gaëlle Lucas, mis à jour le 09.06.2011 à 14 h 54

Alors que le Mouvement du 15-M cherche (et trouve) de nouveaux modes d’actions, les campeurs de la Puerta del Sol composent avec la rigidité du système qu’ils ont mis en place pour faire évoluer le campement et résoudre les problèmes d’organisation interne.

Des touristes se prennent en photo Puerta del Sol, le 2 juin 2011. REUTERS/Susana Vera

Des touristes se prennent en photo Puerta del Sol, le 2 juin 2011. REUTERS/Susana Vera

On lève le camp, ou bien? Depuis dix jours, l’Acampada de la Puerta del Sol, épicentre de la contestation du Mouvement 15-M, était empêtrée dans des questions d’organisation interne: restructuration du campement? Réduction de son périmètre? Levée du camp?

L’Acampada en perdait presque de vue sa vocation première, relayer les revendications du Mouvement spontané du15-M: une réforme du système électoral, lutte contre la corruption, séparation effective des pouvoirs et des mécanismes de contrôle par les citoyens des actions des politiques.

Finalement, le 7 juin au soir, l’assemblée générale a décidé de lever le camp de Puerta del Sol le 12 juin. Une solution accouchée dans la douleur, après plus de quatre heures de débats, et avec un bémol: ceux qui le voudront pourront rester, mais, si leurs raisons (qu’ils exposeront prochainement en assemblée) ne conviennent pas aux autres Indignés, ils le feront à titre personnel.

Indécision

«Je suis pour la levée du camp car celui-ci est un moyen, pas une fin», opine Guillermo. «L’Acampada servait de point de rendez-vous et attirait les visiteurs. Aujourd’hui, avec la décentralisation vers les quartiers, le campement n’est plus aussi indispensable. On pourrait se contenter d’un point d’information permanent sur Sol», renchérit Iñigo. Le membre de la Commission Economie reprend ainsi une idée secondée par de plus en plus d’Indignados. Depuis plus d’une semaine, la plupart des Indignés interrogés sont en faveur du départ. 

Pourtant, alors qu’à Barcelone la levée du camp a été décidée sans heurts le 29 mai dernier, Madrid est restée dix jours les deux pieds dans le mortier, incapable de prendre une décision sur son avenir.

La pluie, qui a provoqué l’annulation de plusieurs assemblées générales, n’a pas aidé, mais le système de démocratie participative établi par les campeurs de Sol s’est aussi heurté à ses propres limites: l’obligation d’un consensus unanime ralentit les prises de décisions sur l’avenir du campement.

La décision de lever le camp a ainsi été bloquée par quelques irréductibles pas vraiment préoccupés par l’avenir du Mouvement, selon certains campeurs. L’acte de la réunion de la Coordination Interne du 3 juin évoquait la création de «groupes de pression (gens qui opposent leur veto systématiquement) qui mettent en danger l’union et la cohésion du groupe. Postures enfermées dans le Non».

La volonté d'une minorité

La majorité des Indignés s’est donc retrouvée soumise à la volonté d’une minorité. Exactement le genre de déséquilibre que le Mouvement 15-M dénonce. Mais ces derniers ont finalement réussi à surmonter cet obstacle à force de débat et de propositions conciliantes.

Le Mouvement va désormais être relayé par les assemblées et commissions des quartiers et autres villes de la région de Madrid. La question est de savoir s’ils réussiront à améliorer le mode de fonctionnement établi Puerta del Sol et importé dans les autres places de la ville, en s’inspirant peut-être des formules plus efficaces mises en oeuvre dans d’autres villes d’Espagne. La presse évoque déjà des difficultés dans la prise de décision dans ces instances décentralisées.

Bureaucratie pléthorique, lenteur des prises de décision, dispersion, éléments dissidents, actes délictuels (isolés et jamais bien graves: vols, agressions verbales)… Sol reproduit finalement à son échelle les schémas existant dans la société dans son ensemble.

C’est, somme toute, logique. On ne peut espérer que la complexité du monde disparaisse au profit d’un système monolithique, même lorsque le périmètre de ce dernier (le campement de Puerta del Sol) est réduit. Conscients des dangers de la pensée unique, les Indignés ont prôné l’ouverture, ce qui a permis à la société d’imprimer son reflet dans leur village… au détriment de l’établissement d’une système modèle.

Dans ce contexte, certains médias conservateurs peu charitables avec le Mouvement se font dernièrement l’écho d’une place noyée dans ses propres contradictions et qui n’est pas parvenue à réaliser l’utopie.

Quelles voies pour la révolution?

C’est sans compter sur la lucidité des Indignés qui, conscients des dérives du système, se remuent les méninges pour y apporter des solutions concrètes.

Voilà la commission de la dynamisation des Assemblées créée. Une énième commission? Oui, mais. Les solutions ne tardent pas à apparaître. La nouvelle entité propose de modifier les règles de prise de décisions en assemblée générale: le consensus oui, mais pas nécessairement l’unanimité. Ne reste plus qu’à passer l’examen final: faire approuver tout ça en assemblée générale… en espérant que personne n’oppose son veto.

Pendant ce temps, le Mouvement 15-M, dont les participants répètent à l’envi que sa destinée est indépendante de celle du campement de la Puerta del Sol, continue sur sa lancée mobilisatrice.

Décentralisation vers les quartiers et les villes et internationalisation du Mouvement sont les voies que doit désormais emprunter ladite Spanish Revolution. De nouveaux moyens d’action se dessinent en assemblées, et de nouvelles manifestations sont prévues, dont une nationale, le 19 juin.

Gaëlle Lucas

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