E. coli: nous mangeons de la merde, et ça nous rend malades

Une ferme à Algarrobo, en Espagne, le 31 mai 2011, REUTERS/Jon Nazca

Une ferme à Algarrobo, en Espagne, le 31 mai 2011, REUTERS/Jon Nazca

Notre incapacité à en parler aggrave l'hystérie autour de l'épidémie européenne d'E. coli.

L'Escherichia coli est de retour. Tous les ans, une attaque des aliments contre les humains nous paralyse, nous fait hésiter avant de croquer dans un concombre, une pomme ou une branche de céleri, et nous rappelle combien nous baignons tous dans un océan d'excréments.

Cette année, toutes les sources concordent pour faire de l'épidémie d'E. coli en Allemagne un événement unique en son genre. Ces deux dernières semaines, 2.000 personnes à travers l'Europe, et au moins quatre aux États-Unis, ont été infectées. Environ 500 d'entre elles ont développé un syndrome hémolytique et urémique –une complication habituellement rare qui endommage les reins et détruit les globules rouges– et 22 en sont mortes.

En effet, pour E. coli, cette épidémie semble avoir causé un nombre exceptionnel de malades, même si on est encore loin de la légendaire vague de salmonelle qui, en 1994, avait contaminé 224.000 consommateurs de crème glacée américaine.

Compte-tenu de la virulence de cette E. coli, certains spécialistes es plateaux télé ont sous-entendu qu'il s'agissait peut-être de LA bactérie – super-toxique, super-résistante, super-tenace, jamais-vue-auparavant, une sorte d'Armageddon microbienne. Pour parfaire le psychodrame, des agriculteurs espagnols furieux se mettent à déverser des légumes aux pieds des ambassades allemandes, des responsables de la santé publique effarés en appellent au calme, tout en prodiguant simultanément des conseils de prudence accrue (ie. de la paranoïa), et des experts médicaux maladroits montrent un visage moqueur à la télévision, comme s'ils venaient de gagner à la loterie.

Tout le cirque habituel qui accompagne la plupart des catastrophes sanitaires, et qui pose cette question: devons-nous être sensiblement plus effrayé par la souche allemande que par n'importe quelle autre E. coli?

Pas de catastrophe

J'ai fortement l'impression que non – les faits n'attestent tout simplement pas d'un scénario catastrophe. Si toute nouvelle souche possède son lot d'imprévus, celle-ci semble se conformer à la fourberie d'usage d'E. coli. La souche allemande porte le nom scientifique d'O104 (c'est ô-104, et pas zéro-104), suivant diverses caractéristiques de sa composition cellulaire. Et pourtant, elle provoque une maladie comparable à celle de la souche O157, qui était auparavant le premier agent des affections intestinales graves à E. coli.

[Pour en savoir + sur E. coli]

Encore plus loin que son manque de nouveauté, l'élément principal montrant qu'il ne s'agit pas de LA bactérie, est le manque de cas secondaires; la maladie s'est transmise à très peu, voire personne de ceux qui vivaient avec les malades, ou qui les soignaient. Inversement, l'intensité de certaines  épidémies, telles le choléra, est alimentée par des cas secondaires (ou tertiaires, etc.), où un seul individu peut contaminer toute une ville. Avec la O104 allemande, la maladie est causée par l'ingestion de germes de soja (ou peut-être d'un autre aliment qui sera accusé plus tard), pas par l'hygiène douteuse de votre voisin.

Et pourtant, nous voici au beau milieu d'un battage médiatique incroyable. Pourquoi tout ce foin? Ce décalage s'explique par au moins deux raisons distinctes. La première, ce sont les motivations financières, toujours présentes et toujours perverses, du secteur de l'information, qui n'hésitera jamais à jeter de l'huile sur le feu dès que la moindre petite manifestation de panique se fera sentir. Pour eux, plus c'est énorme, plus c'est grave, et plus ils vendront de papier, plus ils généreront de clics, et plus leurs programmes seront regardés.

Nous mangeons de la merde, littéralement

Cependant, la principale raison est la suivante: si les gens tombent malades à cause de l'E. Coli, c'est parce qu'ils mangent de la merde. C'est simple, non? On ne s'attarde quasiment pas sur l'explication la plus vraisemblable qui a fait que tant de gens ont été touchés par la souche allemande – ils ont probablement ingéré des quantités bactériennes inhabituellement élevées. Qu'importe l'aliment contaminé (des germes de soja ou des concombres, ou n'importe quoi d'autre), il l'était réellement, contaminé. Mais essayez de faire dire à Anderson Cooper que votre maladie vient du fait que trop de bactéries vivant dans le côlon d'un animal se sont retrouvées dans votre estomac.

Réfléchissez à ceci: les épidémies américaines les plus récentes (d'O157, en général) ont toutes été de nature alimentaire –  elles ont été causées par de la viande en conserve, des noisettes, du fromage, de la laitue romaine, et du bœuf. Et quel est le point commun entre tous ces aliments, à part leur caractère comestible? Pratiquement rien d'autre, si ce n'est le fait qu'ils sont tous recouverts de merde.

Les excréments font un merveilleux engrais – économique, abondant, et toujours à portée de main. Et c'est ainsi qu'ils se retrouvent sur des concombres, des tomates, et des baies (et des germes de soja), et sur quasiment tout ce qui pousse près du sol. Ils s'infiltrent aussi dans nos robinets, et contaminent l'eau que nous buvons, ou celle avec laquelle nous lavons nos légumes.

Les vaches et les cochons, et tous les animaux que nous mangeons, sont eux aussi pleins de merde. Et il n'est pas surprenant, compte-tenu de la brutalité avec laquelle nous les tuons, que leur contenu intestinal se retrouve sur leur coûteuses carcasses...et dans le hamburger que vous venez tout juste de manger. Mes amis*, malgré son nom français, un abattoir* ne fait pas vraiment dans la dentelle de Calais. La merde, c'est volatile.

La nature ne nous aime pas

Dès lors, au lieu de nous dire franchement les choses, le CDC, Anderson Cooper, et tous les experts tournent autour du pot en médicalisant et en «scientifisant» cette vérité qui dérange, et en cherchant peut-être à provoquer le même genre de stupeur qui nous prenait pendant les cours de science, au lycée. Nous entendons parler de «transmission horizontale d'éléments génétiques», de «facteurs de virulence», et nous voyons les images grossies 100 fois de l'E. Coli sur une plaque de gélose, comme s'il s'agissait d'un cliché policier.

Ils sont comme ces parents trop nerveux pour dire à leurs enfants comment on fait les bébés; et qui finissent dans des tirades sur la méiose, les glandes reproductives, les ovules, et comment Maman et Papa s'aiment tellement fort... et qui ne font finalement que transmettre (et amplifier) leurs angoisses, sans donner la moindre information utile.

Tandis que les choses se calment enfin à Hambourg, cela vaut la peine de se souvenir des premières épidémies d'E. coli, qui touchèrent des restaurants comme McDonalds et Jack in the Box, dans les années 1980. Avec d'autres, elles avaient été causées par des hamburgers mal cuits, et ont fait connaître au monde entier, pour la première fois, l'E. coli O157.

Une fois débusquée, le comportement de cette bactérie avait de quoi faire froid dans le dos. Contrairement aux autres souches d'E. coli, O157 avait emprunté un gène d'une bactérie complètement différente (la Shigella flexneri), qui produit la toxine de Shiga, à l'origine de la dysenterie. Cet échange amerloque d'éléments génétiques inter-espèces fit cauchemarder les scientifiques et montra comment l'évolution se jouait, là, sous notre nez, à Distorsion 7. Attention, les créationnistes, on ne rigole plus.

L'actuelle épidémie allemande d'O104 est évidemment horrible, et tragique, mais elle n'a rien d'une menace nouvelle. Elle nous rappelle sèchement combien la vie est fragile, et les merveilles qu’une bonne plomberie peut faire. Et avant tout, la réalité scientifique d'E. coli nous enseigne un fait encore plus terrifiant que la pire des épidémies: la nature ne nous aime pas. Elle ne nous déteste pas, mais elle ne nous aime pas.  Au contraire, elle est parfaitement désintéressée, et ce depuis la nuit des temps.

Kent Sepkowitz

Traduit par Peggy Sastre

* en français dans le texte