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Les enfants sur Facebook, des clandestins du réseau

Lucie de la Héronnière, mis à jour le 12.06.2011 à 16 h 32

Facebook pour les moins de 13 ans… Un danger? Une inconscience? En fait, c’est d’abord et avant tout une réalité.

Looking at Facebook photo / hoyasmeg via FlickrCC License by

Looking at Facebook photo / hoyasmeg via FlickrCC License by

Faut-il ouvrir le réseau Facebook aux moins de 13 ans (1)? La question s'est posée dernièrement après des propos prêtés à Mark Zuckerberg qui se serait déclaré favorable à cette extension, avec des visées pédagogiques. Sauf que le patron du site a ensuite assuré que la baisse de l’âge minimum n’était «pas une priorité pour le moment». Résultat, aujourd'hui, c'est toujours le même message qui s'affiche quand un utilisateur entre une date de naissance correspondant à un âge inférieur à 13 ans:

 «Vous ne remplissez pas les conditions nécessaires pour vous inscrire à Facebook.»

Le couperet du réseau social tombe froidement. L'utilisateur se fait immédiatement refouler par Facebook… En théorie bien sûr!

Parce que cette limite ne repose que sur du déclaratif. N’importe quel petit malin peut aisément changer sa date de naissance. Mozelle Thomson, responsable de la confidentialité du site, déclare au Daily Telegraph qu’un compte créé sur la base d’une fausse date de naissance serait immédiatement détecté et supprimé. Facebook affirme ainsi supprimer chaque jour 20.000 profils créés par des jeunes resquilleurs. Mais Mozelle Thomson admet quand même que «le système n’est pas parfait»…

C'est peu dire, selon l’étude d’ EU Kids Online, financée par le programme européen Safer Internet et datant d’avril 2011: 21% des internautes français de 9-12 ans ont un profil Facebook. Ce chiffre grimpe à 73% pour les 13-16 ans.

Source: EU Kids Online [PDF]

Jacques Arfeuillère enseigne le français à Châtellerault. Il raconte:

«J’ai récemment sondé mes deux classes de sixièmes (11 ou 12 ans donc, NDLR) à ce sujet. A peu près la moitié des élèves étaient sur Facebook…»

Parmi les ados que j'ai pu interviewer, aucun ne s’est fait jeter de Facebook à cause d’un petit mensonge sur une année de naissance (ni ne connaît quelqu’un ayant vécu la terrible expérience du bannissement du réseau...). Lysa a 14 ans:

«Je me suis inscrite sur Facebook bien avant mes 13 ans. La plupart de mes contacts ont d’ailleurs fait la même chose, en changeant leur année de naissance, c’est très facile… Je ne vois pas ce qui permettrait aux administrateurs de Facebook de connaître nos années de naissance réelles!»

Antoine, un grand de 15 ans, rigole doucement:

«J’ai créé un profil à 12 ans. Ensuite je n’ai plus pensé au changement d’âge. Je me suis rendu compte il y a quelques mois que j’avais virtuellement 21 ans! Je connais plein de petits sixièmes inscrits… C’est pas grave tant que les parents sont au courant.»

Une question de maturité?

Julien, du haut de ses «12 ans et demi, presque 13», affiche déjà 330 amis au compteur et navigue allègrement sur Facebook, comme beaucoup de ses jeunes amis… Bien sûr, il est «contre cette interdiction aux moins de 13 ans», à condition de «savoir ce qu’on fait sur Facebook, ce qu’on risque en s’y inscrivant». Alix, 12 ans, utilisatrice du réseau, avoue que beaucoup de ses copains «ajoutent des gens sans vraiment les connaître, ou juste parce qu’ils ont parlé 5 minutes au collège». Stacy, 14 ans, est quant à elle presque blasée:

«J’aurais préféré ne pas avoir Facebook trop jeune. Je crois que j’ai voulu grandir trop vite! Mais en même temps je n’aurais pas aimé qu’on interdise mon inscription à 12 ans… De toutes façons, les petits s’inscrivent de plus en plus tôt, même si c’est inutile pour eux, même s’ils n’ont pas beaucoup d’amis…»

Lysa, 14 ans, déclare que «Facebook peut être dangereux pour une personne de 11 ans comme pour une personne de 16, si elle accepte n’importe qui comme ami ou si elle donne plein d’informations sur elle! A n’importe quel âge il faut faire gaffe à ce que l’on fait sur internet». Alors la maturité sur Facebook ne serait pas une question d’âge?

Justine Atlan, directrice d’e-enfance, association de protection de l’enfance sur Internet, n’est pas tout à fait d’accord: «Facebook, dans l’état actuel des choses, n’est pas adapté aux moins de 13 ans. Il y a quelques paramètres de sécurité pour les mineurs… Mais pour les plus jeunes, le site n’est pas suffisamment sécurisé par défaut. Il y a trop de risques inutiles: une exposition complètement ouverte de soi, une course aux amis, la mise en ligne d’informations permettant de les retrouver… Les plus jeunes n’ont pas encore intégré les notions d’intimité, et de vie privée et publique…» Elle ajoute que «si jamais le réseau est ouvert un jour aux moins de 13 ans, son adaptation serait une condition sine qua non! Il faudrait installer des mesures de sécurité draconiennes et un accompagnement éducatif

Même son de cloche chez Elisabeth Sahel, d’Action Innocence France, une ONG qui entend contribuer à «préserver la dignité et l’intégrité des enfants surfant sur Internet»: «La limite d’âge a un caractère informatif intéressant, même si on sait qu’elle n’est pas vraiment respectée… Les enfants n’ont pas forcément l’esprit critique nécessaire pour protéger les données concernant leur vie privée, pour gérer les paramètres de confidentialité. Ils pensent souvent que le monde virtuel de Facebook est complètement coupé du monde réel. Et ce n’est pas le cas! Mais quand nous essayons de leur faire prendre conscience de cela, il sont assez réceptifs.»

Pour Pascale Garreau, responsable du programme national Internet sans crainte, «le plus gros souci pour les moins de 13 ans est qu’ils ne savent pas dire non aux demandes d’amis, ils ne savent pas encore trier, c’est une question de maturité».

Sous l’œil de Papa Maman

Claudine Caux, présidente de la Fédération des Parents d’élèves de l’enseignement public (Peep, plutôt à droite) est pour sa part «très réservée sur une éventuelle autorisation aux moins de 13 ans». Et dans tous les cas, «Facebook doit être encadré par des parents ou des adultes responsables. Nous mettons en place des modules pour expliquer cela aux parents, car ça ne coule pas de source pour ceux qui ne maîtrisent pas l’ordinateur… Ceci dit, je ne suis pas contre une utilisation pédagogique très encadrée».

En France, 41% des internautes de 9-16 ans peuvent en effet utiliser les réseaux sociaux sur le net sans aucune restriction parentale.

Source: EU Kids Online [PDF]

Ce n’est pas le cas dans la famille de Pascal, père de deux garçons de 11 et 15 ans qui ne sont pas encore sur Facebook: «Si le plus grand voulait s’y mettre, je serais d’accord à condition de contrôler son utilisation du site. En revanche, pour le plus jeune ce serait pour l’instant hors de question! Les enfants peuvent dévoiler beaucoup trop de choses sans s’en rendre compte…»

Toujours selon l’étude EU Kids Online, parmi les jeunes utilisateurs de Facebook en France, 16% des 9-12 ans (et 20% des 13-16 ans…) ont un profil public et dévoilent donc des tas d’informations à n’importe quel internaute…

Source: EU Kids Online [PDF]

Pour Françoise, il s’agit de veiller au grain: «Ma fille s’est inscrite sur Facebook à 12 ans et j’étais au courant. Mais nous en parlons beaucoup et nous avons étudié ensemble les paramètres de confidentialité et toutes les choses à faire pour qu’elle n’utilise pas le site n’importe comment!»

Ecole à la rescousse

Sur le terrain, dans les collèges, les enseignants sont prudents. Juliette Jouve, prof d’histoire-géographie à Paris, pense que les moins de 13 ans «ne sont pas encore assez conscients des dangers de Facebook pour leur vie privée. Même si Facebook a d’immense avantages, ils sont un peu jeunes pour en déceler les risques».

Caroline Defresne, professeur documentaliste à Montrouge, estime que «Facebook pour les plus jeunes n’est pas un problème, tant que la surveillance parentale est réelle. Et tous les chefs d’établissement devraient faire venir dans les collèges des associations de mise en garde contre les dangers d’internet en général et de Facebook en particulier. Car beaucoup des mes jeunes élèves ont menti sur leur âge sans que cela ne leur pose aucun souci métaphysique!»

Caroline évoque aussi Twitter avec ses élèves, pour leur montrer que ce peut être un moyen de recueillir des infos… D’ailleurs, sur Twitter, les moins de 13 ans ne sont pas franchement bannis, mais pas vraiment les bienvenus non plus…

La politique de confidentialité stipule que «les Services ne s'adressent pas aux personnes de moins de 13 ans. […] Nous ne recueillons pas sciemment de renseignements personnels d'enfants de moins de 13 ans».

Ceci dit, le problème est loin d’être équivalent, il n’y a pas de déferlante Twitter chez les plus jeunes… Les internautes français de 9-12 ans sont seulement 4% à utiliser un réseau social du net autre que Facebook.

Source: EU Kids Online [PDF]

Facebook utile 

Pour Jacques Arfeuillère, la limite de Facebook pour les plus jeunes réside dans le fait qu’«il n’y a plus de rupture avec le cercle d’amis. Ils sont constamment ensemble et ne se quittent finalement jamais! Et puis il y a des phénomènes d’exclusion sur Facebook comme en classe, avec par exemple la transmission de rumeurs ou des groupes contre un élève». Bien entendu, «l’école et la famille ont un rôle dans l’accompagnement à l’apprentissage d’internet »… D’ailleurs, dans son collège, des «Rendez-vous citoyens» proposent entre autres un atelier sur Facebook et les blogs…

Et puis Jacques Arfeuillère réalise avec ses élèves un journal scolaire mensuel qui a une page Facebook. Dans son collège, le Centre de documentation et d’information) a aussi une page sur le réseau, pour «fixer des rendez-vous et communiquer». Et de conclure: «L’outil existe, il faut l’investir»... Les bébés Facebook sont donc là, pas question de le nier, mais plutôt de s’adapter à cette réalité, à l’école et dans les familles.

Lucie de la Héronnière

(1) NDLE: Facebook applique partout dans le monde le COPPA, Children's Online Privacy Protection Act, texte de loi américain datant de 1998 et visant à protéger la vie privée des moins de 13 ans. Retourner à l'article.

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