Culture

Et si l'affaire DSK se jouait à l'opéra?

Jean-Marc Proust, mis à jour le 07.06.2011 à 9 h 21

Ce n’est pas un hasard si «l’affaire DSK» remue et passionne les Français: elle touche au cœur des passions humaines, mêlant sexe, pouvoir et argent. L’opéra, creuset de ces passions, en a tiré quelques œuvres mémorables.

Représention des Noces de Figaro avec Anna Netrebko et Bo Skovhu à Salzburg en 2006. REUTERS/Leonhard Foege

Représention des Noces de Figaro avec Anna Netrebko et Bo Skovhu à Salzburg en 2006. REUTERS/Leonhard Foege

Acte I: le deuxième corps du roi 

D’abord, il y a, dans l’attente du procès, les faits sordides qui sont reprochés à l’ancien directeur du FMI. Sordides et banals. Mais la chute de DSK, son incroyable retentissement, tient aussi du symbolique. Etre candidat à une élection présidentielle revient à faire don de sa personne à la France. Cela relève d’une tradition monarchique puis gaulliste. Théorisée par Ernst Kantorowicz, la coexistence des deux corps du roi conduit à séparer le corps politique et immortel du corps terrestre et mortel. Etre candidat à la présidence de la République, n’est-ce pas renoncer à son corps pour épouser la France?

Dans la suite 2806 du Sofitel, le corps de DSK est brusquement redevenu terrestre. Le pacte implicite a été rompu. A la différence d’Alberich dans L’Or du Rhin (1869), DSK n’a, selon le procureur de New York, pas su renoncer à la sexualité pour accéder au pouvoir.

Chez Wagner, après avoir poursuivi les trois filles du Rhin de son désir lubrique, le nain Alberich, «gnome lascif», décide en effet de maudire l’amour («so verfluch' ich die Liebe!») pour pouvoir s’emparer de l’or qui lui assurera une puissance absolue.

L’Or du Rhin (extrait). Production: Palau de les Arts Reina Sofía, Valence, 2007. Mise en scène  de La Fura dels Baus.

Le renvoi au corps terrestre de DSK a été d’autant plus brutal qu’il ne concernait pas un simple adultère pour lequel la France est bien plus indulgente que les Etats-Unis.

Il s’agit d’un viol présumé, qui plus est, pour une pratique sexuelle, la fellation, qui se répand mais n'est pratiquée régulièrement que par 30% de la population, selon l'Inserm. Objet à la fois de fantasmes, de légèretés («il n’y a pas mort d’homme…») ou de dénégations (et pourtant, oui, c’est un viol), la fellation présumée s’écarte de l’ordinaire sexuel.

Dans l'imaginaire du rap, elle est même intimement liée à la domination masculine, symbolisant la soumission des femmes (comme en témoigne la poésie de Suce-moi, sale pute, du groupe TTC –mais on s'écarte un peu de l'opéra...).

A l’opéra, la représentation de la sexualité a grandement évolué depuis quelques décennies. La nudité fait partie, non pas du quotidien, mais du possible, les metteurs en scène y recourant plutôt fréquemment.

Quelques œuvres mettent en scène des strip-teases où les chanteuses s’exposent à la nudité: Karita Mattila dans Salomé à l’opéra de Paris (2003), Nicola Beller Carbone à l’Opéra de Monte-Carlo dans le même rôle (2011)… D’autres tentent le coït, comme Lady Macbeth de Mzensk, de Dimitri Chostakovitch, œuvre censurée, bien sûr, par le régime communiste de Staline.

Seul Thomas Adès, dans Powder her face, créé en 1995, intègre une fellation dans un opéra. Cet air exige de la Duchesse, une soprano, des paroles relativement simples («mmmh.. mmh… aaah...» suivies de quelques «kof! kof!») mais une voix particulièrement souple. Ne cherchez pas, cet air est introuvable sur le web. Le lecteur curieux pourra se procurer Powder her face en DVD dans la mise en scène de Jennifer Lernke (1). Contentons-nous de la première scène qui se déroule… dans un grand hôtel, avec une femme de chambre, diablement sexy.

Acte II: l’aigle et la cuisse

Chez Adès, la fellation est consentante. Revenons à l'agression sexuelle (présumée) de la suite 2806.

Le viol est peu fréquent à l’opéra –au moins dans les livrets. Celui de Lucrèce, suivi de son suicide, a cependant inspiré Benjamin Britten (The Rape of Lucretia, 1946), dans le prolongement de Shakespeare et de nombreux peintres. Dans l’opéra, le viol de Lucrèce par Tarquin n’est pas montré, ce qui le précède est explicite: elle est dupée, prend conscience de son erreur, repousse son agresseur, il croit –ou feint de croire– qu’elle le désire. Au dernier acte, Lucrèce se suicide, convaincue qu’elle est salie à jamais. Tous les récits de femmes violées  évoquent la honte, le besoin de se laver, la culpabilité…

Lecteur pervers, tu ne trouveras pas ce viol sur YouTube. L’œuvre complète, filmée au festival d’Aldeburgh en 2001 est disponible ici, sauf l’extrait n°11, que le site de vidéos en ligne a censuré.

Dans les heures qui suivent l’arrestation de DSK, le viol, présumé, ne semble guère émouvoir les commentateurs, notamment ses proches. Jean-François Kahn ne résiste pas au plaisir d’un bon mot, lourd de sous-entendus: «un troussage de domestique». Oubliant dans son gloussement qu’une femme de ménage n’est pas une domestique et qu’en 2011, comme auparavant, le «troussage de domestiques» est un viol.

Car le jus primae noctis, droit de la première nuit, semble ne guère avoir de fondements juridiques. Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire indique que «cet excès de tyrannie ne fut jamais approuvé par aucune loi publique. Si un seigneur ou un prélat avait assigné par-devant un tribunal réglé une fille fiancée à un de ses vassaux pour venir lui payer sa redevance, il eût perdu sans doute sa cause avec dépens».

Peu importe à Beaumarchais qui met le droit de jambage au cœur (si l’on peut dire) du Mariage de Figaro (1784), en faisant un symbole de l’iniquité de l'Ancien Régime.

L’enjeu, le pucelage de Susanna, se retrouve dans l'adaptation qu'en firent deux ans après Mozart et Da Ponte, son librettiste. Si Susanna parvient, à force de ruses, à épouser Figaro sans avoir à céder aux pressions, vives et récurrentes, du comte Almaviva, une autre protagoniste de cette «folle journée» révèlera sans fards avoir subi ce droit de cuissage. La jeune Barbarina fait cette révélation publiquement, mettant le comte dans l'embarras et renvoyant son prétendu libertinage à ce qu'il est réellement pour les femmes: un abus de pouvoir. Dans un des airs mozartiens les plus délicats, au début du quatrième acte, Barberina pleure une aiguille égarée, métaphore de sa virginité perdue.

Les Noces de Figaro, mise en scène de Giorgio Strehler, reprise à l’Opéra Bastille, en novembre 2010.

L’incongruité du propos n’a pas échappé aux associations féministes qui ont scandé de nombreux slogans dénonçant cette indulgence pour le «troussage»: «Nous sommes toutes des femmes de chambre», «Les soubrettes sont en colère!», «Droit de troussage? Droit de cuissage? Mort d’homme? On est où, là? Le féminisme est un humanisme»…

A la scène, le «troussage de domestique» évoque le plus célèbre séducteur lyrique: Don Giovanni. Lequel, ces dernières années, est apparu moins séduisant, mais vieilli, autoritaire, violent... Sa séduction légendaire s'en est évidement trouvée dénaturée.

La scène illustrant le mieux cette dérive est celle où Don Giovanni séduit Zerlina. Celle-ci est une paysanne prête à épouser Masetto, un homme de sa condition. Elle croise la route de Don Giovanni, qui la séduit, sur l’air fameux de «La ci darem la mano…». S’y exprime l’ambiguïté d’une relation à demi-consentie où l’aristocrate affiche sa supériorité:

Zerlina: «Vorrei, e non vorrei» («Je voudrais et ne voudrais pas»)

Don Giovanni: «Io cangierò tua sorte» («Je changerai ta condition»)

Sujette à diverses interprétations, cette scène peut être jouée avec délicatesse et romantisme. La modeste paysanne peut en effet être séduite par Don Juan, et décidée à tenter l’aventure avant de s’enfermer dans le mariage (Masetto est plutôt rustre).

Mais, de plus en plus, les metteurs en scène montrent une Zerlina pas vraiment consentante, victime du séducteur. Celui-ci se montre alors sous un jour brutal, violent, intrusif. Telle est l’option de Michael Haneke (Opéra de Paris, 2006) où Zerlina est… technicienne de surface dans une tour du quartier de La Défense, Don Giovanni affichant la morgue d’un cadre dirigeant. Dans la mise en scène de Luc Bondy (Vienne, 1990), Don Giovanni couche Zerlina dans le foin avant la fin du duo…

Acte III: le prisonnier

Condamné par l’opinion publique avant d’être jugé: le «lynchage médiatique» de DSK est sans précédent. Cette désignation d’un coupable par la foule n’est pas sans évoquer l’opprobre qui frappe Peter Grimes, dans l’opéra éponyme de Benjamin Britten (1945).

A cette nuance près que DSK jouissait d’une excellente cote de popularité et que Peter Grimes est un personnage antipathique, rejeté par les habitants de son village. L’un après l’autre, les apprentis de Grimes disparaissent dans des accidents suspects. La foule a vite fait de juger coupable le marin. Celui-ci est acculé au suicide: il prend la mer et disparaît sur son bateau. Pression de la foule, des médias: dans sa prison, à Rikers Island, DSK n’a-t-il pas été placé en surveillance pour éviter un suicide?

Mais il est temps de s’intéresser au sort de la deuxième femme de l’affaire DSK: son épouse. Quel que soit l’avis de chacun sur la culpabilité ou l’innocence de son mari, son dévouement force l’admiration. Au mépris des accusations, des rumeurs, faisant fi de ses blessures, elle le rejoint, paie sa caution, le loyer de son appartement…

A l’opéra, il fallait la foi prométhéenne d’un Beethoven dans le mariage pour dire la force de l’amour conjugal. Tel est le thème de Fidelio, son unique opéra (1804-1814). Pour rejoindre (et libérer) Florestan, son mari, Léonore se déguise en homme, sous le nom de Fidelio, pseudonyme explicite, se fait embaucher comme aide par le geôlier et se rend au fond de la cellule où croupit le prisonnier… Les paroles de son grand air («Abscheulicher! … Komm Hoffnung») témoignent à la foi de sa fidélité et de sa résolution. Anne Sinclair s’y reconnaît sans doute.

 

«Ich folg’ dem innern Triebe,

Ich wanke nicht,

Mich stärkt die Pflicht

Der treuen Gattenliebe!

O du, für den ich alles trug,

Könnt ich zur Stelle dringen,

Wo Bosheit dich in Fesseln schlug,

Und süssen Trost dir bringen!

Ich folg’ dem innern Triebe,

Ich wanke nicht,

Mich stärkt die Pflicht

Der treuen Gattenliebe!»

«Je suis mon instinct,

Je ne fléchis pas.

Ma fidélité, mon amour conjugal,

Me donnent de la force.

O toi, pour qui j’ai tout supporté,

Puissé-je parvenir à l’endroit

Où la méchanceté t’a enchaîné

Et t’apporter la douce consolation !

Je suis mon instinct,

Je ne fléchis pas.

Ma fidélité, mon amour conjugal,

Me donnent de la force.»

 

Finale

Après Mozart, le silence serait encore de Mozart. Avant le procès, le silence a été l’option des avocats de DSK. A l’opéra où personne ne sait demander le sel sans hurler, le silence est une incongruité. Mais l’amateur sait qu’il existe 4’33’’, une pièce de John Cage, qui peut être (non) jouée au piano ou par un orchestre au grand complet.

Regardez. Ou plutôt écoutez. Pour les plus tenaces, les applaudissements surviennent au bout de six minutes.

Vers un vrai opéra?

A l’opéra, la création contemporaine se penche désormais sur les faits divers, y trouvant une source d'inspiration nouvelle. Et parfois surprenante, à l'instar d'Anna Nicole, un opéra de Mark-Anthony Turnage consacré à la vie tragique de la playmate Anna-Nicole Smith, morte d'overdose dans sa quarantième année. Si l'affaire DSK trouve aisément à s'illustrer dans ces extraits d'opéras, il n'est pas interdit de penser qu'elle aura un jour une traduction scénique à sa mesure.

Jean-Marc Proust


* Powder her face, DVD Digital classics, Channel four television corporation, 1999. Retourner à l'article

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