Life

Quand les voitures prennent le volant

Hugues Serraf, mis à jour le 07.06.2011 à 15 h 38

Un type sans voiture, c’est désormais banal. Une voiture sans type, ça va bientôt le devenir.

Un crash test chez Toyota, à Tokyo en 2010. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

Un crash test chez Toyota, à Tokyo en 2010. REUTERS/Kim Kyung-Hoon

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Qu’est-ce qui est pire, du point de vue d’un passionné d’automobile, que la perspective d’une société sans voitures? Une société avec voitures, mais sans conducteurs…

Il est d’ailleurs à portée de main, cet univers où la tenue du volant sera confiée à un ordinateur: après tout, les micro-processeurs pilotent déjà des avions dont la plupart ne s’écrasent pas, alors une bête bagnole!

Tous les constructeurs planchent d’ailleurs sur des modèles capables de vous laisser piquer un roupillon entre Paris et Bourg-en-Bresse et, sans cette fichue réglementation toujours en retard d’une guerre, vous vous seriez déjà disputé une place de stationnement avec une Volvo aux allures de MacBook:

― Hey, j’étais là avant! J’attendais juste que le gars s’en aille!

― Va-donc-eh-patate! Tu-n’avais-qu’à-réagir-plus-vite. Je-suis-équipée-d’un-processeur-Intel-dual-core-cadencé-à-2,7-GHz-et-je-n’ai-pas-une-milliseconde-à-perdre!

A l’heure où 63 millions d’individus ―dont une immense proportion de maladroits, il faut bien l’admettre― détiennent 40 millions de permis B dans notre pays, conduire est-il encore un «art»?

Sur un circuit, certainement. Mais sur le périph? Non, se servir d’une voiture moderne, c’est moins compliqué que d’installer une Freebox nouvelle génération dans son salon: une fois que l’on a découvert où étaient les clignotants et appris à éviter les piétons qui s’imaginent que les passages cloutés sont des passages protégés, on est au point.

Avouez que ça ne serait pas si mal, en fait, une fois monté dans son auto, de lui indiquer une adresse d’arrivée, de lancer Fast and furious épisode 43 sur le pare-brise opaque et d’attendre que ça se passe.

Une voiture électronique bien élevée, ça respecte les limitations de vitesse, ça intègre sans rechigner les mises à jour du code de la route, ça partage paisiblement la chaussée avec les autres ordis à moteurs grâce à toute une flopée de capteurs et de radars et ça sait faire des créneaux dans un mouchoir de poche… Que demander de plus?

Bon, ça peut aussi avoir un problème avec la boisson, mais du genre qui ne dérange que votre banquier…

Une «automobile» au vrai sens du mot

Quoi que vous en pensiez, c’est la marche de l’histoire. Même Google, une société qui a décidément le chic pour se mêler de ce qui ne la regarde pas, a mis ses ingénieurs au boulot sur un projet de voiture sans conducteur et en fait circuler secrètement une demi-douzaine sur les routes américaines depuis quelques mois.

Mais la France n’est pas en reste et, si elle demeure l’une des nations au monde les plus attachées à la boîte de vitesses manuelle, elle s’investit avec enthousiasme dans la bagnole intégralement automatique! On ne compte plus, en effet, le nombre de crânes d’œufs gaulois chargés par leur fac ou leur institut de recherche de mettre au point le véhicule qui donnera tout son sens au mot «automobile».

Un exemple? Le projet Lara, qui associe l’Inria et ParisTech (l’école des Mines) et teste en ce moment même deux minibus sans conducteur à La Rochelle.

«Cette expérience grandeur nature va durer trois mois, explique Michel Parent, responsable d’Imara, le labo spécialisé de l’Inria. Si elle est concluante en termes de fiabilité et de sécurité et que les usagers se l’approprient, la ville lancera un appel d’offre afin d’en faire un vrai service pérenne.»

«A vrai dire, la voiture totalement automatique existe déjà, assure le scientifique. Il se trouve juste qu’une convention internationale de 1963 freine son développement en définissant de façon précise ce qu’est l’usage de la route et le rôle du conducteur. Sans ça, on aurait déjà des voitures roulant seules. Les modèles récents sont d’ailleurs équipés de dispositifs stabilisant la vitesse sur autoroute ou de détecteurs de marquage au sol permettant de conserver une trajectoire. Or, une automobile qui peut avancer à la bonne vitesse sans partir dans le décor et sans intervention humaine, c’est de l’automatisme total!»

Pour lui, la dimension juridique est même plus épineuse que les questions purement techniques:

«La recherche française est très avancée et de nombreuses entreprises peu connues du grand public pourraient fournir, dès demain, des systèmes complets aux constructeurs. Mais c’est en cas d’accident que l’établissement des responsabilités serait un casse-tête. Si le chargement d’un camion se déverse devant une voiture sur l’autoroute, par exemple, l’ingénieur ne peut pas déterminer à l’avance si un choc frontal est plus judicieux qu’un évitement lorsque les autres voies sont encombrées... L’humain non plus ne le sait pas et improvise, mais la responsabilité du constructeur serait engagée avec une voiture autonome.»

Michel Parent ne prédit pourtant pas la disparition totale du conducteur en chair et en os (ou plutôt pas tout de suite) et limite aux zones urbaines la prise de pouvoir par les robots:

«Je crois beaucoup aux projets de voitures en libre-service type Autolib, mais leur contrainte logistique la plus complexe reste le retour des voitures vers leur station après usage. Si elles peuvent rentrer toutes seules, le problème est réglé! Un seul véhicule de ce type remplacerait alors une dizaine de voitures privées, ce qui transformerait fondamentalement la ville et la mobilité. C’est d’ailleurs ce qui va se produire: nous savons le faire et c’est la direction que prend la société.»

Oui, la société, il lui reste encore le contrôle de cette direction, à défaut de celle de sa bagnole…

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