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Comment Twitter a changé la science

Une image agrandie de la bactérie GFAJ-1 A publiée le 2 décembre 2010, REUTERS

Une image agrandie de la bactérie GFAJ-1 A publiée le 2 décembre 2010, REUTERS

L'annonce en novembre dernier par la Nasa d'une découverte qui allait changer la recherche de vie extraterrestre et les débats en ligne entre scientifiques qui ont suivi marquent une révolution dans l’évaluation des études scientifiques.

Souvenez-vous, c’était il y a six mois, fin novembre 2010. Wikileaks commençait à peine à diffuser ses 250.000 télégrammes diplomatiques. En Égypte, le Parti national démocratique de Hosni Moubarak s’apprêtait à gagner une fois de plus les élections haut la main. Et, durant quelques jours, nous fûmes nombreux à nous demander si la Nasa n’avait pas découvert des extraterrestres.

Si vous avez oublié cette très brève rencontre du troisième type, c’est le moment idéal pour vous rafraîchir la mémoire. Le 29 novembre, la Nasa annonçait qu’elle allait bientôt organiser une conférence de presse afin de «parler d’une découverte en astrobiologie influençant la recherche de preuves de vie extraterrestre». Les spéculations allèrent bon train —certains avancèrent même l’hypothèse que les scientifiques avaient découvert une trace de vie sur une des lunes de Saturne.

La conférence de presse ne permit pas d’admirer un véritable extraterrestre, mais les scientifiques n’en avaient pas moins une grande nouvelle. Un article venait d’être publié dans la revue Science au sujet d’une bactérie capable de développer son propre ADN à partir d’arsenic. Si c’était vrai, la découverte était historique, car il s’agissait d’une particularité totalement inédite parmi les formes de vie terrestres.

Techniquement parlant, cependant, Science n’a en fait publié l’automne dernier qu’une version électronique de l’article, sur une page baptisée Science Express. Les mois ont passé et l’article n’est jamais paru dans la vraie revue papier.

Des rumeurs ont circulé, disant que plusieurs scientifiques avaient envoyé au journal des critiques formelles (baptisées «commentaires techniques») affirmant que l’étude était loin d’avoir démontré que la bactérie se développait bien grâce à l’arsenic. Toutefois, les dits commentaires ne furent jamais publiés, ni dans la revue, ni en ligne.

En fin de compte, Science a publié le 27 mai sur son site Internet huit critiques de l’article, ainsi qu’une longue réponse des auteurs qui en étaient à l’origine. L’édition papier de la revue parue le 3 juin comprend donc l’article en question et tout le débat qui a suivi. Les scientifiques qui ne lisent que la version papier de la revue n’auront peut-être jamais entendu parler auparavant de cette controverse, connue depuis six mois par son mot-clé Twitter: #arseniclife.

Déception

Pour ceux d’entre-nous qui suivent #arseniclife depuis l’automne dernier, cependant, la publication s’avère plutôt décevante. Il y a peu de choses dans les lettres publiées par Science que nous n’ayons déjà lues auparavant. Autrefois, les scientifiques auraient gardé leurs avis pour eux-mêmes, attendant que les revues décident quand et comment débattre des mérites d’une étude. Mais cette fois-ci, ils ont pu immédiatement donner leur opinion et diffuser leurs critiques sur Internet. En fait, la principale conséquence de la découverte de ces extraterrestres terrestres sera d’avoir permis aux scientifiques de travailler différemment.

La Nasa, Science et l’équipe de chercheurs ayant travaillé sur ces bactéries à l’arsenic ont lancé l’affaire comme à leur habitude. Enthousiasmés par une découverte qu’ils estimaient capitale, les chercheurs ont soumis un article à l’une des plus éminentes revues scientifiques du monde. L’article fut évalué par des pairs, puis distribué à des journalistes à condition qu’ils respectent l’embargo mis dessus. La conférence de presse de la Nasa était prévue pour le 2 décembre à 14h, soit à la minute-même de la levée de l’embargo par Science.

Tout se déroulait normalement… jusqu’à ce que la Nasa fasse l’annonce très remarquée d’une conférence de presse à venir sur les extraterrestres. Je suppose que la Nasa imaginait que l’annonce serait uniquement remarquée par des auteurs scientifiques, habitués à ce type de communiqué, qui comprendraient aisément de quoi il était question.

Si c’est bien le cas, c’était une façon de penser appartenant au siècle dernier. Rapidement relevée par les blogueurs, l’annonce –et surtout la possibilité que l’on ait découvert une forme de vie extra-terrestre– a traversé l’écosystème médiatique à la vitesse de l’éclair pour se retrouver sur les sites Internet de tous les grands noms de la presse.

Silence radio

Plus les gens se perdaient en conjectures, plus l’embargo imposé devenait absurde. Science et la Nasa auraient pu mettre un terme à toute cette désinformation et à ce buzz en cliquant simplement sur le bouton «publier». Mais au lieu de cela, Science et la Nasa se sont enfermés dans leur silence rituel.

Ce ne fut qu’à la conférence de presse qu’ils dirent clairement les choses. Non, ils n’avaient pas découvert de trace de vie sur l’une des lunes de Saturne. Au lieu de cela, ils avaient découvert ce qui semblait être un microbe absolument remarquable dans le lac Mono, en Californie. D’après eux, si des microbes pouvaient vivre grâce à l’arsenic ici sur terre, alors il nous fallait étendre le champ des planètes sur lesquelles chercher de la vie.

L’article fit le tour des médias du monde entier. Les premières évocations de la découverte dans la presse laissaient à peine entendre la méfiance de certains scientifiques. Il s’avéra en fait que le malaise était profond. Beaucoup de scientifiques estimèrent que les conclusions de l’équipe #arseniclife avaient été trop hâtives. Les expériences menées n’étaient pas assez rigoureuses pour permettre des explications plus prosaïques des chiffres —comme celle indiquant que les bactéries stockaient en fait l’arsenic dans des poches plus qu’elles ne s’en servaient véritablement pour construire leur ADN.

Autrefois, les scientifiques souhaitant émettre de telles critiques avaient un champ d’action plutôt restreint. Ils pouvaient écrire à Science en espérant que leur lettre soit publiée un jour, généralement bien après que l’attention du public se soit tournée vers d’autres sujets. Ils pouvaient écrire au journal local, en essayant de résumer leurs objections en moins de 50 mots. Ou enfin, ils pouvaient ronchonner autour d’une bière en compagnie de quelques collègues aux idées similaires.

Aujourd’hui, ils peuvent former des communautés en ligne. Les scientifiques bloggeurs ont publié leurs objections immédiatement après avoir lu l’article #arseniclife. Sur Twitter, ils se tenaient mutuellement au courant des nouveaux développements de l’affaire. Il a suffi de quelques semaines pour que le New York Times et le Washington Post se fassent l’écho, non pas de l’article de Science, mais de la controverse qu’il avait suscitée sur Internet. Le centre de gravité s’était déplacé.

Réponses en ligne

Le débat s’étendit aux sites Internet d’autres revues scientifiques alors même que Science n’avait pas encore officiellement publié l’article dans la revue papier. Dans la revue ASC Chemical Biology, Mostafa Fekry, de l’université du Missouri, et ses collègues expliquèrent comment les liens d’une molécule d’ADN à base d’arsenic s’effondreraient en une fraction de seconde.

Simon Silver et Le Phung, de l’université d’Illinois, ont pour leur part fait partir une critique cinglante dans la revue FEMS Microbiology Letters, qualifiant les résultats de l’étude de «science-fiction».

Il n’y avait pas de grande différence entre les critiques parues dans les revues scientifiques et les messages passés en ligne. Plus tôt dans la semaine, Silver s’était rendu à la réunion annuelle de l’American Society of Microbiology qui se tenait à la Nouvelle Orléans afin d’expliquer ce qu’il reprochait à l’article sur les bactéries à l’arsenic.

Plusieurs scientifiques partagèrent la conférence avec leurs «followers» dans une série de tweets du genre: «Silver – la 1re expérience à faire – hydrolyse acide de l’ADN et traçage radioactif de l’arsenic – si c’était dans l’ADN ça se verrait!»

Certes, un peu plus de contexte et d’efforts rédactionnels n’auraient pas fait de mal, mais les tweets firent passer le mot avec une efficacité redoutable.

Deux groupes de personnes étaient remarquablement absents de cette discussion en ligne. Le premier était celui des scientifiques soutenant l’équipe de chercheurs #arseniclife. Je n’ai trouvé qu’une seule défense de l’article par un tiers, dans une analyse parue dans la revue Bioessays. L’autre groupe était constitué par les auteurs de l’article en question.

Lorsque je les avais contactés, pour l’article que j’avais précédemment écrit pour Slate au sujet de la controverse, ils m’avaient affirmé qu’ils ne feraient de commentaires que dans une revue évaluée par des pairs. Pourtant, ils n’avaient pas vraiment fait vœu de silence. L’un des co-auteurs, Ronald Oremland, avait participé à une autre conférence de presse à l’American Geophysical Union en décembre, durant laquelle il avait déclaré:

«Je n’ai pas envie d’être mêlé à une histoire qui pourrait finir comme un show à la Jerry Springer, où les gens se jettent des chaises.»

Aussi bien la Nasa que les auteurs ont essayé de jouer la carte «blogueurs = amateurs en pyjamas», mais c’était un mauvais choix. En effet, les personnes qui se sont exprimées sur les blogs et sur Twitter n’étaient pas vraiment en pyjama.

La plupart d’entre elles étaient en blouse blanche. Il s’agissait de scientifiques professionnels participant à un débat en public. Par ailleurs, les auteurs de l’article n’ont pas toujours fui les projecteurs. L’auteure principale, Felisa Wolfe-Simon, a ainsi donné une conférence dans le cadre du prestigieux TED (Technology Entertainment Design) en mars dernier.

Trois mois plus tard, elle a eu droit à son portrait sur une page entière dans le numéro de juin de Glamour, avec pour titre «Les quatre règles d’or de cette étoile montante pour réussir».

Echange permanent

Le texte publié le 27 mai dans Science constitue la première réponse directe aux critiques faites par Wolfe-Simon et ses collègues. Toutefois, cet échange a immédiatement donné lieu à de nouvelles réponses en ligne.

Rosie Redfield, microbiologiste à l’Université de Colombie britannique qui avait fait partie des premières personnes à contester l’article de l’automne dernier et à qui l’on doit l’un des commentaires aujourd’hui publiés dans Science, a immédiatement tenu à répondre sur son blog:

«Les auteurs ne font état d’aucune nouvelle expérience. La plupart de leurs réponses prennent la forme de “notre interprétation pourrait être exacte sur ce point si…”. Très souvent, la probabilité que cela le soit vraiment est, à vrai dire, très limitée. Ces différents points d’interprétation, dont l’exactitude est à chaque fois très peu probable, sont si nombreux que je ne pense pas que quiconque puisse trouver leurs arguments convaincants.»

Redfield et ses collègues sont en train de mettre en place une nouvelle manière de faire de la science, baptisée évaluation par les pairs post-publication. Plutôt que de laisser l’évaluation des nouvelles études à quelques scientifiques anonymes, les chercheurs débattent désormais des mérites des articles publiés. La décision collective à laquelle ils arrivent reste ouverte à la révision.

L’évaluation par les pairs post-publication —et la science «ouverte» en général— fait de plus en plus d’adeptes dans la communauté scientifique. Toutefois, certains affirment qu’elle est plus efficace en théorie qu’en pratique. L’affaire #arseniclife constitue le premier cas d’article prestigieux à avoir été ouvertement rejeté par la communauté scientifique, influençant la manière dont le grand public l’avait perçu.

Dans son post du 27 mai, Redfield a écrit que Wolf-Simon et ses collègues avaient fourni plus de détails sur leur expérience dans leur réponse officielle que dans l’article d’origine. Elle prévoyait de parler de ces détails dans un autre post qu’elle publierait plus tard le même jour. En d’autres termes, le débat continue.

Carl Zimmer

Traduit par Yann Champion

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