Une démocratie au régime

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Nicolas Sarkozy lors de son discours à Saint-Quentin  Philippe Wojazer / Reuters
Nicolas Sarkozy lors de son discours à Saint-Quentin Philippe Wojazer / Reuters

Dans quelle grande nation civilisée le Chef de l'Executif pourrait-il s'exprimer à la télévision sans que son temps ne soit décompté par l'instance indépendante chargée du respect du pluralisme, afin de permettre une réponse de l'opposition dans les grands médias audiovisuels?

Dans quelle démocratie la carte électorale organisant le scrutin législatif -celui qui conditionne l'alternance- pourrait-elle être redessinée par un simple Secrétaire d'Etat jusque-là connu comme chargé des élections du parti majoritaire, et sous le dérisoire contrôle d'une commission présidée par une personnalité désignée à sa discrétion par le Président de la République?

Dans quel Parlement moderne un vote malencontreusement défavorable à la majorité sur un texte controversé touchant aux libertés individuelles pourrait-il être considéré comme non valide pour cause de coup fourré de l'opposition, et les députés du parti présidentiel menacés d'une sanction financière pour cause de fuite devant l'obstacle?

Dans quel système politique un Président pourrait annoncer, tout de go, le retour de son pays dans une grande alliance militaire avant que le Parlement ne l'ait autorisé à s'engager là-dessus ? Dans quelles institutions fondées sur l'équilibre des pouvoirs un Chef de l'Etat pourrait-il décider à sa guise de la suppression des juges d'instruction, sans dénier en référer au Garde des Sceaux et sans prendre la peine de consulter le Conseil Supérieur de la Magistrature qui est pourtant placé sous son autorité?

Dans quelle économie développée le plus proche conseiller du «prince» pourrait-il être désigné à la tête d'une banque privée résultant de la fusion de deux établissements et dont il a lui-même fixé le périmètre, la valeur des actifs et l'apport de l'Etat ? Et tout cela sans que la Commission de déontologie, justement compétente pour ce type de confusion d'intérêts, n'ait eu à en connaître.

Dans quelle République ordinaire un Chef de l'Etat désigne-t-il lui-même le président de la radio publique, les responsables de la télévision nationale et peut-être même les présentateurs des journaux, sans avoir à craindre les foudres d'une instance de régulation dont il a fait nommer tous les membres et qui a, depuis belle lurette, déposé les armes au pied de son trône?

Dans quelle curieuse contrée un Président pourrait-il choisir, pour une grande interview télévisée, non seulement les grands médias partenaires, mais également les journalistes eux-mêmes chargés de l'entretien? Et, en plus, inscrire cette pratique dans une tradition!

Dans quel Etat membre de l'Union européenne un dirigeant pourrait-il se rendre au G20, participer au Sommet de l'Otan à Strasbourg et prendre place au Conseil européen sans avoir reçu, au préalable, les représentants de l'opposition pour connaître leurs avis sur la meilleure manière de lutter contre la plus grave crise économique des 60 dernières années?

Dans quel pays de tradition démocratique un homme seul, même investi par le suffrage, pourrait-il détenir autant de pouvoirs : celui d'être à la fois Chef de l'Etat, du gouvernement, du parti majoritaire, et même d'un Conseil général par l'intermédiaire de son propre fils, et revendiquer le privilège de se substituer à ses ministres sur chaque sujet délicat, de se moquer publiquement de ses amis, de complimenter ses favoris, de les disgracier au premier faux pas, de les mettre en concurrence pour des places offertes aux plus serviles, de condamner ensuite cette avidité dont il a fait un jeu?

Ce pays n'est pas la France de l'Ancien Régime, c'est la France d'aujourd'hui, celle de la démocratie à bas régime, comme on disait jadis du «Bas Empire», celle d'un régime à faible teneur démocratique... Celle de Nicolas Sarkozy après deux ans de règne.

François Hollande

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