Life

La vie après Kevorkian

William Saletan, mis à jour le 07.12.2012 à 12 h 40

Il s'est battu pour le droit au suicide médicalement assisté. Et nous a laissé ce débat en héritage.

Syringe / Andres Rueda via FlickrCC License by

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Jack Kevorkian est mort. Il n'a pas mis fin à ses jours –mais après des années de maladie, il vécu ce qu'il a toujours voulu offrir: une disparition paisible.

Mon père a eu cette chance, lui aussi. Voilà deux mois qu'il nous a quitté. Un cancer, tout comme Kevorkian. Il a senti la mort approcher. Il a refusé la chimiothérapie; il s'est tourné vers les soins palliatifs, et il a choisi de mourir chez lui.

J'ai passé plusieurs semaines à ses côtés. La perspective du néant ne lui faisait pas peur. Deux semaines avant sa mort, ses amis sont venus lui rendre hommage. Ils lui ont dit qu'il allait leur manquer. «Eh bien, a plaisanté mon père, vu que je ne crois pas à la vie après la mort, vous, vous n'allez certainement pas me manquer.»

La mort n'était donc pas un problème. Mais l'asphyxie en était un. Au fur et à mesure que le cancer envahissait son corps, sa respiration devenait de plus en plus difficile.

J'ai vu l'angoisse dans son regard, et j'ai entendu son ton plaintif, lorsqu'il demandait un petit supplément de morphine à son infirmière. Elle plongeait alors ses yeux dans les siens; le jaugeait du regard. Ce qui est, comme je devais l'apprendre, la marque d'un personnel soignant de qualité.

Une bonne infirmière ne fait pas la sourde oreille face à la douleur, et elle ne facilite pas votre mort dès que vous lui en faite la demande. Elle attend d'être certaine que vous en avez bel et bien besoin. Que vous exprimez votre souhait en toute lucidité –et non parce que vous êtes pris d'un moment de panique.

J'ai toujours pensé qu'au fond, Kevorkian avait raison au sujet du suicide médicalement assisté. Je me disais que si mes parents voulaient mettre fin à leurs jours, j'aurais trouvé de quoi les aider à apaiser leurs souffrances.

Mais la réalité s'avéra bien plus complexe. J'ai surpris plusieurs conversations téléphoniques entre mon père et ses amis; il leur disait qu'il était prêt à en finir.

«Si je le pouvais, je pense que j'opterais pour l'euthanasie; je n'ai plus grand-chose d'intéressant à vivre», a-t-il ainsi déclaré à l'une de ses connaissance, qui venait aux nouvelles. 

Cette affirmation m'a glacé le sang. Ces mots n'étaient pas ceux d'un homme torturé par la douleur. Il respirait sans problème, ce matin-là. Il avait toute sa tête. Son corps semblait aller un peu mieux. Mais il était en fauteuil roulant, trop essoufflé pour échanger plus que quelques mots, et trop souvent seul.

Il s'ennuyait. L'idée de le voir avaler une substance mortelle, alors qu'il suffirait d'une partie de cartes pour le distraire, m'a ébranlé.

Kevorkian avait rompu avec le monde de la médecine traditionnelle; il ne prenait pas le temps d'étudier les différentes options palliatives, et ne vérifiait pas le caractère désespéré de l'état de santé de ses patients avec assez de soin.

Et il n'a pas su s'arrêter. Des années durant, il a fourni des substances mortelles aux malades, sans jamais leur administrer. Mais un jour, face à un patient trop faible pour s'injecter le produit, Kevorkian a décidé de s'acquitter lui-même de cette tâche. Et il est allé en prison.

Mais grâce à lui, le suicide médicalement assisté est sorti de l'ombre; une vague de réformateurs se sont inspiré de son combat, tout en faisant bien attention à fixer des limites. En Oregon, par exemple, le «Death with Dignity Act» demande au médecin traitant:

  • 1) d'informer le patient «des alternatives possibles, dont (...) les soins de confort, les soins palliatifs et le soulagement de la douleur»
  • 2) d'expliquer «au patient ou à la patiente qu'il ou elle peut revenir sur sa décision à tout moment et de n'importe quelle manière pendant la période de réflexion, qui est de deux semaines»
  • 3) d'envoyer «le patient chez un médecin-conseil (...) afin de déterminer si le patient est en pleine possession de ses moyens, et s'il effectue cette demande de son plein gré»
  • 4) «Vérifier, au moment de la rédaction de la prescription (...) que le patient agit en connaissance de cause.»

Mon père n'a pas eu à mettre fin à ses jours; Kevorkian non plus. Mais j'ai vu la morphine, et j'ai vu les pilules. J'ai appris à doser et à remplir la seringue. J'étais à ses côtés lorsque les infirmières des soins palliatifs l'interrogeaient pour savoir à quel point il souffrait, et où en étaient ses problèmes respiratoires.

J'ai vu les doses augmenter au fur et à mesure que sa douleur et que son angoisse empiraient. Le personnel soignant m'a promis qu'il le protégerait de la souffrance. Nous savions tous ce que cela signifiait. C'est une réalité, vécue chaque jour par d'innombrables personnes dans le monde entier; non pas dans un van rouillé, mais dans le foyer des malades, avec le soutien d'une famille aimante.

C'est en ces lieux, et de cette manière, que ces décisions doivent être prise. En fin de compte, le suicide médicalement assisté ressemble beaucoup à l'avortement.

Aucun gouvernement ne peut l'empêcher (j'aurais risqué la prison pour soulager mon père), et si l'on tente de l'interdire, le procédé n'en devient que moins minutieux, et moins humain.  Mais tout comme le droit à l'avortement, on peut également en abuser.

La volonté d'en finir peut être motivée par toutes sortes de raisons. Une douleur insupportable; l'ennui; la peur. Peut-être votre mère a-t-elle besoin d'une prescription lui permettant de mettre fin à ses jours. Peut-être a-t-elle besoin d'antidépresseurs. Peut-être a-t-elle seulement besoin que vous lui teniez la main.

Kevorkian n'avait pas la réponse. Mais il a soulevé les bonnes questions. Nous ne pouvons critiquer ses défauts, modérer ses idées, et faire l'éloge de l'évolution des soins palliatifs sans prendre acte de son action. Il nous a forcé à aborder, sans fard, la question du droit au suicide.

Quelles peuvent être les conditions –et les limites– de l'exercice d'un tel droit? Sa dépénalisation garantirait-elle sa moralité? Que faire lorsqu'un être cher vous fait part d'un tel souhait? Kevorkian n'a pas emporté ces questions dans la tombe. Il nous les a laissées en héritage.

William Saletan

Traduit par Jean-Clément Nau
 

William Saletan
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Journaliste
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