Monde

Les classes moyennes russes choisissent l'exil

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 08.06.2011 à 6 h 33

Un million deux cent cinquante mille Russes auraient quitté le pays depuis trois ans. La Russie pourrait perdre ses forces vives.

Выход («sortie») / AlphaTangoBravo via FlickrCC License by

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Les Russes, au moins pour le moment, ne descendent pas dans la rue: ils protestent avec leurs pieds. Cadres, entrepreneurs, commerçants excédés par les tracasseries administratives, la corruption généralisée qui tue dans l’œuf tout désir d’entreprendre et sûrs que l’avenir à court voire à moyen terme est bouché quittent le pays, sur la pointe des pieds.

Selon l’hebdomadaire russe The New Times, au cours des trois dernières années un million deux cent cinquante mille Russes ont choisi l’exil. Il s’agit de la plus importante vague migratoire  depuis celle qui a suivi la révolution d’octobre en 1917. A  cette époque, deux millions de personnes  avaient quitté le pays pour fuir la répression  bolchévique.

Sans illusions

Ces chiffres sont corroborés par  les instituts de sondage et l’ensemble des sociologues, y compris ceux qui sont proches de l’establishment. Selon un récent sondage effectué par l’institut Levada, 50% des Russes souhaitent  partir vivre à l’étranger.

Vladislav Inozemtsev, directeur de l’institut de recherche sur la société post-industrielle, a interrogé des jeunes diplômés: «45 à 50% d’entre eux  n’excluent pas l’éventualité de quitter le pays et un bon tiers sont prêts à tout pour y parvenir», confie-t-il.

Enfin la directrice de l’Agence de recrutement Kelly service, dans un entretien avec le journaliste André Polounine, souligne que l’idée d’un départ définitif a remplacé celle de partir pour quelques années pour se faire un petit capital, améliorer ses connaissances et ensuite revenir au pays.

Par ailleurs, les expatriés entraînent dans leur aventure les membres de leur famille, leurs amis   voire  leurs associés quand il d’agit de petits entrepreneurs.
Où partent-ils? 68% choisissent l’Europe, contre seulement 20% les Etats Unis et 12% les autres continents.

La majorité  des candidats au départ sont des membres des classes moyennes qui disent s'expatrier pour assurer l’avenir de leurs enfants. Agés de 30 à 45 ans, ces pères de famille ont une expérience professionnelle, certains travaillent dans des entreprises étrangères et ont fait des séjours aux Etats unis et en Europe occidentale.

Contrairement à leurs prédécesseurs qui, bourrés d’illusions sur le système capitaliste, s’étaient précipités à l’ouest dans les années 1990 croyant y trouver le paradis, ils sont lucides, leur décision est mûrement  réfléchie.

«Six Russes sont venus me voir la semaine dernière, des cadres moyens. Ils ont trouvé du travail en France par internet du travail et veulent acheter un logement», raconte Michel Sarkissian, un Français d’origine arménienne qui s’occupe en autre d’immobilier. Il ajoute: «Ils savent que la vie en Europe n’est pas facile, ils sont conscients que les règles du jeu sont différentes mais sont prêts à tout pour préserver la santé de leurs enfants et leur assurer un avenir décent.»

Pour  le politologue Dimitri Orechkine, le pays est en passe de perdre ses forces vives:  

«Chaque année, on ressent davantage la dégradation du capital humain. En Russie entre 14% 15%de la population a fait des études supérieures et parmi ceux qui s’expatrient il y en a plus de 40%. Il y a un ras-le bol généralisé des éléments les plus conscients de la population. Ils ne supportent plus la Russie. Ils font des allergies à tout: à l’air, à l’eau, aux produits alimentaires  dont la fraîcheur laisse souvent à désirer, ils  en ont assez des interminables bouchons, de la vulgarité, de la bassesse ambiante, des pots-de-vin... De plus, ils ne sont pas sans savoir que   pour réussir sur le plan professionnel il faut adhérer au parti Russie unie ou au Front créé par Poutine... Un pas que tout le monde n’est pas prêt à franchir…. Même pour s’assurer une brillante carrière.»

Elena Nazarova, doyenne de l’académie de sociologie, confirme:

«Ils investissent dans leur progéniture. Ils veulent que leurs enfants vivent dans un pays normal, qu’ils aient une éducation occidentale et soient membres à part entière de la société européenne.»

Et de conclure:

«Ils ont la volonté de s’intégrer à tout prix, même si le phénomène passe par une période d’adaptation plus ou moins difficile.»

Un facteur de risque

Selon Anatoli Baranov, rédacteur en chef du journal en ligne Forum.MSK.ru, les incertitudes quant à l’issue des élections plombent le monde des affaires et incite à l’expatriation. «A la fin des années 1990, la situation était difficile, mais une petite lumière brillait dans le tunnel, on pouvait croire en l’avenir. Maintenant, nous sommes dans la clarté: devant  nous  ce sont les ténèbres et ceux qui  croient qu’un des deux membres du tandem [Poutine et Medvedev, NDLE] accèdera à la présidence et que tout restera comme avant... se trompent lourdement. Les entrepreneurs et les cadres, eux, ressentent la situation actuelle comme un facteur de risque et c’est pour cela qu’ils fuient», estime-t-il.

Les membres de l’establishment, s’ils ne peuvent pas nier le phénomène, s’efforcent d’en atténuer la portée. Pour Olga Krishtanovskaya, une sociologue qui a rejoint récemment le parti Russie unie, ces départs ne sont pas une  tragédie. «Nous sommes à l’époque de la globalisation, nous devenons les citoyens du monde... En outre les Russes qui acquerront une expérience supplémentaire à l’étranger pourront être encore plus utile à leur pays quand ils seront de retour», a-t-elle déclaré à New Times.

Un optimisme de commande qui n’est pas partagé par tout le monde. «Il faut casser la verticale  du pouvoir, se débarrasser de la corruption, faire de élections libres et même si ces trois conditions sont remplies, il faudra au moins cinq ans pour que les personnes qui sont parties à l’étranger croient que en Russie le climat a changé», rétorque Dimitri Orechkine.

Nathalie Ouvaroff

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