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Exception culturelle: Hadopi nous a désunis

Monique Dagnaud, mis à jour le 16.04.2009 à 19 h 15

La loi Internet et Création sème la pagaille

Soirée des Enfoirés 2009

Soirée des Enfoirés 2009

Nous l'avons tant aimée. Et oui: «l'exception culturelle» nous valorisait comme des êtres d'exception d'abord attachés à l'être et non aux logiques marchandes. Des sentinelles du sens, encore embrasées par Les Lumières. A chaque tentative de dérégulation des biens culturels, nous répondions «présents» avec nos oriflammes et nos pépites juridiques. Nos convictions étaient contagieuses. Nous arrivions à mobiliser suffisamment de pays pour l'emporter au poteau lors des négociations internationales.

Souvenons-nous, les aventures du Gatt en 1993 et de la Convention pour la diversité culturelle à l'Unesco en 2005. La Motion Picture Association of America nous maudissait. Mais les réalisateurs de tous les pays nous regardaient avec les yeux de Chimène. Surtout, nous étions tous frères et sœurs dans ce combat. La gauche et ses satellites, jamais en retard d'une pétition ou d'un défilé lorsque la Création était menacée. La droite et ses diverses composantes, qui suivaient fidèlement pour protéger nos valeurs et notre identité. Nous marchions tous d'un seul pas derrière les artistes et leurs organisations professionnelles. Ce plaisir fusionnel n'est plus. Hadopi nous a désunis.

Lors du débat sur la loi instituant une riposte graduée contre le téléchargement illégal de musiques et de films nos certitudes se sont fissurées. Hadopi a instillé un doute béant chez les socialistes qui, dans un premier geste avaient voté en faveur du dispositif au Sénat en octobre 2008, puis se sont rétractés radicalement en mars-avril 2009. Elle a ébranlé la droite qui est apparue hésitante et qui, faute d'organisation et de détermination, s'est fait berner lors du vote du 9 avril -où le projet a été rejeté grâce à une majorité de gauche.

Les champions de l'exception culturelle, armée impressionnante menée par la SACD et la SACEM et englobant pratiquement tous les intervenants des secteurs du cinéma et de la télévision, marchaient en tête. Or ces combattants se sont retrouvés comme des généraux désertés par leurs troupes au moment décisif de la bataille, puisque les artistes eux-mêmes se sont dissociés entre les «pour» et les «contre» - les premiers certes plus nombreux que les seconds, mais cette lézarde inhabituelle a refroidi les ardeurs.

Qui est le tombeur de l'exception culturelle? La nouvelle génération, internaute dans l'âme, invoquée par tous les détracteurs de Hadopi. Elle est née avec les dispositifs législatifs en faveur de la création française et européenne, fin des années 80 et débuts des années 90, mais cette mobilisation lui parle peu. Elle ignore la batterie de quotas qui barde tous les médias au service du cinéma et de la musique, des dispositifs qui lui sembleraient sûrement aussi liberticides que les barbelés des DRM.

Son territoire de prédilection, le Web, ne connaît pas les frontières. Nourrie à la sève de MTV et des blockbusters américains, mêlant allègrement idéaux du partage et pratiques du piratage, elle perçoit mal l'enjeu du combat mené par les artistes hexagonaux. Surtout, elle est scandalisée par le coût des productions culturelles (autour de 20 euros pour un CD, 10 euros pour une place de cinéma, 1 euro pour l'écoute d'un titre sur un site de musique), des tarifs vraiment disproportionnés face à la situation financière de la plupart des jeunes et qui, par leur démesure, inclinent à accroître les disparités déjà fortes entre les membres de la nouvelle génération.

Résultat: beaucoup d'internautes assimilent le secteur des industries culturelles à des majors qui s'engraissent sur leur dos. Hasard de calendrier, la crise économique est survenue au même moment où se discutait la loi: l'indignation contre Hadopi a ainsi embrayé sur la colère populaire contre les patrons du CAC 40 et les banquiers. «Majors et banques, même combat, tous prédateurs» rage l'internaute qui bidouille. Finalement, dans un tel contexte, la piraterie est perçue comme une rébellion légitime et un acte de bon sens.

Par ailleurs, l'analyse sur la complexité de l'économie des activités artistiques est comme inaudible. Expliquer le rôle des petites maisons de production (la production indépendante est un des piliers de la politique de l'exception culturelle) dans l'innovation et la détection de talents est hors de propos, puisque les jeunes (et d'autres) pensent que la flexibilité du Net permet l'éclosion de nouveaux artistes et leur financement. De plus, le streaming sur des sites comme Deezer ou Jiwa -qui se rémunèrent par la publicité- semble dégager une voie légale pour écouter gratuitement de la musique, et donc reléguer la loi Hadopi dans les ténèbres du monde d'hier.

Certes, le contexte social n'est pas favorable à Hadopi. Néanmoins, on a du mal à jeter aux orties une telle loi qui, en protégeant les industries créatives, s'inscrit dans le prolongement des politiques culturelles menées depuis des décennies en France. Quel que soit leur mode d'accès, galaxie numérique ou supermarché du coin, les biens culturels, musiques et films en particulier, reposent sur de forts investissements de départ -mise de fonds effectuée dans l'incertitude puisque «nobody knows» si l'œuvre va plaire, comme le souligne l'économiste Richard Caves. La politique de l'exception culturelle, juste dans son principe (elle oblige les distributeurs à participer au financement de la création) a fait ses preuves, en particulier dans les secteurs du cinéma et de la chanson française. Et elle déploie sa logique dans le numérique, par exemple en incitant des opérateurs de la téléphonie mobile à investir dans le cinéma.

Les déchirements autour de la loi Hadopi feront date. L'exception culturelle, qui fut un des rares secteurs de consensus entre forces politiques, est aujourd'hui une pomme de discorde. Le plus insolite dans cette polémique: abriter la culture sous l'aile de l'Etat est ici (plutôt) porté par la droite, alors que la gauche s'emballe d'un (presque) élan pour les valeurs libertaires et libérales du Web.

Et nos artistes adorés? Francis Cabrel, Alain Souchon, Agnès Jaoui et plein d'autres seraient favorables à la loi Hadopi. Catherine Deneuve et Cali plutôt contre... Mais beaucoup d'artistes ne se sont pas exprimés, peut-être sont-ils déboussolés.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
artistesauteursCaliDeezerDeneuve
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