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Footballeurs binationaux: la France, pourquoi ils l’aiment, pourquoi ils la quittent

Nabil Djellit et Mathieu Grégoire, mis à jour le 04.06.2011 à 17 h 01

Ils s’appellent El Kaoutari, Yahia, Mbengue ou Sow. Ces joueurs nés en France ne jouent pas avec les Bleus mais pour le Maroc, l'Algérie ou le Sénégal. Comment ont-ils rejoint ces sélections? Enquête.

Adil Rami et Moussa Sow, deux Lillois qui ont fait des choix différents en équipe nationale: les Bleus pour Rami, les Lions de la Téranga pour Sow. REUTERS/Stephane Mahe

Adil Rami et Moussa Sow, deux Lillois qui ont fait des choix différents en équipe nationale: les Bleus pour Rami, les Lions de la Téranga pour Sow. REUTERS/Stephane Mahe

François Blaquart est  le Directeur technique national du foot français, mais vous le savez déjà. Il a 56 ans et il est très maladroit. Ses propos hasardeux lors de la réunion du 8 novembre 2010, comme son graphique élémentaire sur les binationaux, contrastent avec le travail de fond des Fédérations algérienne et sénégalaise sur ce dossier. Pour la première fois, les hommes de l’ombre se dévoilent et racontent ici leurs méthodes et leurs arguments. Tout en prônant le respect de la France.

«Depuis l’affaire des quotas, mon portable n’arrête pas de sonner, soupire Lamine Dramé, membre de la Fédé sénégalaise et agent d’image au quotidien. De nombreux pères de famille, de la France entière, me disent: ‘‘Je veux que mon fils joue pour les sélections de jeunes du Sénégal, les coachs français sont racistes.’’ Je leur explique que le foot français est tout sauf raciste.»

Voilà comment Lamine Dramé, qui a terminé une modeste carrière de joueur à l'Etoile sportive briviste il y a quelques années, se retrouve à plaider la cause de la DTN hexagonale. Lui qui est un artisan depuis trois ans –et une réunion au sommet à Dakar– de la reconstruction du foot sénégalais à base de binationaux:

«Il y avait Saer Seck, Ferdinand Coly et les grands pontes. On voulait profiter du nouveau règlement Fifa pour relancer notre sélection, qui stagnait depuis notre belle Coupe dum onde 2002. On a établi une liste de près de 230 joueurs binationaux. Habitant dans le monde entier…»

Dramé tient à cette nuance. Avant l’épisode Blaquart, la Fédé sénégalaise n’avait jamais entendu de tels discours dans les pays où elle prospecte.

«Notre travail n’a jamais posé de problèmes, on rencontre des jeunes binationaux aux Etats-Unis, en Norvège, au Danemark, en Allemagne, où les recruteurs turcs travaillent aussi sereinement. Partout quoi! Par exemple, on suit actuellement Ibrahima Baldé, 20 ans, qui a été formé en… Argentine et joue en Espagne!  Moi, je suis responsable de la France, je m’appuie sur mon réseau. Dans chaque pays, on se tient au courant grâce à la diaspora.»

Leurs arguments sont simples: «En France, un joueur doit avoir 40 sélections pour exister médiatiquement. Au Sénégal, dès ta première cape, tu as des fans-clubs dans tous les villages. La ferveur est incroyable.» Pour atténuer une éventuelle rivalité France-Sénégal, il glisse au passage: «Quand la France a été championne du monde en 1998, c’était la folie à Dakar!»

La notoriété n’explique pas tout. Mieux organisée au niveau des assurances et des primes, sponsorisée comme nombre de pays africains par Puma, la sélection sénégalaise s’est structurée.

Dramé poursuit:  

«On propose au joueur une sacrée aventure: CAN en 2012, puis en 2013, Coupe du Monde 2014, CAN 2015, pour certains les JO 2016. En France, où la concurrence est plus intense, difficile de voir si loin.»

Etre Zidane en Algérie ou Carel Meriem en France

Début mai, Dramé a définitivement convaincu Armand Traoré (Arsenal), Cheikh Mbengue (Toulouse) et Lamine Gassama (Lyon) de s’engager chez les Lions de la Teranga:

«Mais d’autres comme Bafétimbi Gomis ou Aly Cissokho ont décliné et préféré la France. Pour Cissokho, par rapport aux éducateurs qui l’ont formé, cela allait de soi. On ne contraint personne. Aux jeunes ciblés ou à ceux qui nous contactent, on recommande de mûrir tranquillement, de bien lancer leur carrière. On prend régulièrement des nouvelles, sur plusieurs années, et au moment où leur carrière décolle, on fait le point.»

Souvent, les joueurs font plaisir aux parents. Ainsi Mbengue qui, malgré neuf sélections chez les espoirs français, a écouté l’avis de sa maman avant toute autre considération. Les familles sont parfois divisées, le choix rarement aisé. Ainsi l’exemple de Souleymane Diawara, rugueux défenseur de l’OM: «Quand Souley a choisi le Sénégal en 2001, motivé par son ami d’enfance Mamadou Niang, notre père était tellement heureux!, raconte son grand frère Salif. Il avait quitté le pays dans les années 1960 pour venir travailler dans l’usine Goodyear du Havre, c’était pour lui un retour aux sources. Par contre, moi et mon frère Djibril (qui a joué à Monaco et au Torino) étions un peu déçus. On pensait qu’il aurait dû attendre, il aurait fini chez les Bleus.»

Immense dilemme. En Algérie, il a donné lieu à une maxime:  

«Il vaut mieux avoir un destin comparable à celui de Zinedine Zidane avec l’équipe d’Algérie que de connaître le sort d’un Camel Meriem avec les Bleus.»

D’un côté, le bled, une possible qualification au Mondial, une CAN tous les deux ans, un engouement exponentiel pour des joueurs professionnels adulés comme des pop stars… ou alors 3 sélections avec les Bleus, le tube d’un été flamboyant, et l’anonymat au bout.

Comme dans un rapport de commerce équitable, l’Algérie profite à plein régime de son histoire commune et complexe avec son ancien colonisateur. La France n’a pas de pétrole, mais elle a des joueurs de foot. Par le passé déjà, des binationaux comme le gaillard Noureddine Kourichi avaient joué pour l’Algérie, mais sans être passés par aucune des sélections françaises. La donne va changer au XXIe siècle. 

Se tourner vers les joueurs évoluant en Europe

Antar Yahia, actuel capitaine des Fennecs, est le premier joueur à avoir bénéficié en 2004 du changement de la loi Fifa sur les nationalités sportives. Un phénomène qui s’est accentué à partir du 3 juin 2009, au congrès de Nassau (Bahamas). Après proposition et intense lobbying de la Fédération algérienne, l’organisation internationale amende l’article 18 de son règlement d’application des statuts, ouvrant la voie à davantage de changement de maillots.

«Cette équipe qualifiée pour le Mondial 2010, je l'ai construite. Lors de mon premier mandat (2001-2005), j'ai constaté que notre football n'était plus capable de produire des joueurs de la trempe de Madjer, Assad ou Belloumi. J'ai donc fait le choix des joueurs professionnels évoluant en Europe», nous confie le puissant président de la fédération Mohamed Raouraoua. L’Algérien, aujourd’hui membre exécutif de la Fifa, s’est investi personnellement dans la tâche.

Bien aidé par le Belge Stéphane Pauwels, alors directeur sportif de la sélection algérienne, une opération de séduction s’engage auprès des joueurs franco-algériens. Comme un commercial, Pauwels se constitue une base de données et prospecte aux quatre coins de France et de Navarre: «J’avais pris le DT Foot (guide des joueurs professionnels en France),  je regardais tous les gamins [dont le nom était] à connotation arabe et je me renseignais pour savoir s’ils étaient d’origine algérienne ou pas.»

S'engager avec les Fennecs?

Il est aussi le premier à essuyer le refus de joueurs qui se méfiaient de la qualité et du professionnalisme du projet algérien: «J’étais allé démarcher Camel Meriem et Brahim Hemdani de l’OM. Les deux avaient refusé car ils visaient clairement l’équipe de France. J’avais essayé aussi de convaincre Mohamed Madouni du Borussia Dortmund, mais le joueur était frileux parce qu’il entendait des choses négatives sur le niveau organisationnel de la sélection.»

Hemdani et Madouni finiront par jouer pour l’Algérie au crépuscule de leur carrière. Avec son bâton de pèlerin, dans un hôtel de Lyon, Jean-Michel Cavalli tente un jour de 2006 de vendre un produit pas très côté sur l’argus du football international. Le sélectionneur français de l’Algérie (de juillet 2006 à octobre 2007) ne convainc pas le jeune Karim Benzema, alors âgé de 19 ans d’endosser le maillot des Fennecs. Le canonnier des Bleus de Blanc dribble son pays d’origine en lui rendant hommage. L'enfant de Bron explique alors:

«L'Algérie c'est le pays de mes parents, c'est dans mon cœur, mais sportivement, je jouerai en équipe de France.»

Arrivé à un certain niveau, ce n’est plus une affaire de cœur, mais davantage un choix professionnel avec des conséquences économiques sur une carrière. «Les deux seuls Franco-Algériens qui jouent en équipe de France, sont dans des grands clubs. Je ne suis pas sûr que si Benzema et Nasri étaient devenus internationaux algériens, ils seraient aujourd’hui dans les mêmes lieux», assure Rafik Djebbour, formé à Auxerre et attaquant des Fennecs.

L’Algérie, principale bénéficiaire de cette loi Fifa passée inaperçue en France, n’a pas créé une structure chargée de «scouter» les joueurs dès leur plus jeune âge. Au contraire, le système mis en place est plutôt informel. Il joue sur les solidarités entre les deux rives de la Méditerranée, mais n’est pas toujours efficace.

«Si j’avais été sélectionné à 15 ou 16 ans, j’aurais joué avec l’Algérie, explique Antar Yahia. Je n’ai pas eu cette chance-là en raison du mauvais système de détection algérien. Je me souviens encore que lorsque j’étais au centre de formation de Sochaux avec El Hadji Diouf, lui partait régulièrement jouer avec le Sénégal. Je jouais alors avec les catégories jeunes françaises car je ne cracherais jamais non plus sur la France.»

Attendre patiemment le bon moment...

Aujourd’hui encore, les entourages de joueurs, familles ou agents jouent aux recruteurs –bénévoles souvent, intéressés parfois. Parmi eux, un personnage incontournable, Rabah Ziani. Il est le père du meneur de jeu des Verts algériens, Karim Ziani: «Je suis allé voir les joueurs et leur entourage et j’ai proposé l’Algérie. Beaucoup étaient sceptiques, car l’équipe nationale n’était pas au firmament, mais certains sont venus», détaille-t-il. Et c’est souvent une affaire d’opportunisme qui dicte les choix:

«Certains refusent. Et puis quelques années plus tard, lorsque leur carrière bat de l’aile, vous recevez des coups de fil… Je me souviens d’Ahmed Yahiaoui, champion d’Europe avec la France des moins de 17 ans en 2004 et alors convoité par Chelsea, qui avait fait appeler pour proposer ses services en 2006, alors qu’il jouait au FC Sion.»

Derrière les A, la grande sélection, les réseaux deviennent de plus en plus actifs pour essayer de monter des sélections de jeunes compétitives, gages d’un meilleur avenir. Passé par les moins de 17 ans de l’équipe de France, le Nantais Omar Benzerga vient, par exemple, de donner son feu vert pour rejoindre la sélection algérienne Espoir.

Il est l’archétype parfait du joueur qui finit par traverser la Méditerranée. Suivi de loin par l’Algérie, il fait partie d’une liste alimentée par différentes intermédiaires en France: agents de joueurs ou même journalistes. Une sorte de téléphone arabe se met en place, et l’information remonte. Ainsi la DTN algérienne collectionne les CV dans un coin de ses placards. Et tant que la progression est bonne, et que le gamin est dans un cursus d’excellence en France, on ne le contacte pas. Dès que le joueur n’est plus appelé par la sélection française, qu’il végète un temps, l’approche peut s’établir.

Elle n’est jamais directe. Sauf pour les plus talentueux, qui pourraient renforcer directement la sélection A (Yacine Brahimi de Rennes, Sofiane Feghouli prêté à Almeria par Valence…). Agent d’image de plusieurs joueurs de la sélection algérienne, Ahmed Delimi nous explique le scénario:

«On peut faire appel à des gens comme moi. En tant que franco-algérien, le contact est plus facile, et puis, avantage de la méthode, nous connaissons directement les joueurs. On les sonde, et quand on sent qu’ils sont intéressés, on facilite la mise en relation.»

Il ajoute:

«C’est clair qu’ils sont, quelque part, exclus du système d’excellence de la FFF, mais pour l’Algérie, cela reste des très bons joueurs qui viennent apporter un plus à ses sélections. Et cette situation crée aussi de l’émulation chez les joueurs du cru.»

D’autres forces participent à ces rapatriements. Acteur incontournable, la presse sportive algérienne joue un rôle déterminant. Entre les reportages, les analyses et interviews, elle est constamment sur le dos des binationaux. Une saine revue de presse pour la Fédération algérienne de football qui récupère des informations quotidiennement sur l’état des troupes et les recrues éventuelles. «C’est un rôle qui nous revient par défaut. En Algérie, il n’y a pas de cellule de détection comme en France, c’est donc nous qui le faisons. Mais attention, on ne force pas la fédération à prendre les joueurs. On fait simplement notre travail», nous confie Mohamed Saad, rédacteur en chef du premier quotidien sportif algérien, Le Buteur.

... et parfois, ce sont les Bleus qui remportent la mise

Inscrits dans l’ADN du football algérien, les joueurs binationaux devraient continuer à faire preuve d’une attention de plus en plus accrue de la part des dirigeants du football de ce pays. A l’instar du modèle turc en Allemagne, l’Algérie pourrait investir dans des cellules professionnelles de détection pour sensibiliser de plus en plus tôt les binationaux ou descendant de parents algériens. Certains anciens joueurs comme Alim Ben Mabrouk, Abdelghani Djaadaoui ou Nouredine Kourichi ont manifesté leur disponibilité pour ces projets.

Quotas ou pas, la drague des Fédés africaines continuera. La bataille sera plus sévère qu’avant entre les sélections comme le cas du petit franco-sénégalais Mbaye Niang (Caen, 16 ans) le montre.

Pour détendre un peu l’atmosphère, une dernière anecdote. En 2009, un ancien employé de la FFF se pointe, incognito, à la sortie de l’entraînement du Losc. Roger Lemerre, alors sélectionneur des Lions de l’Atlas, va se prendre un énorme râteau. Adil Rami se voit en haut de l’affiche, il vise l’équipe de France. Lucide dans son analyse, le défenseur central pensait que l’opportunité de jouer avec les Bleus se présenterait à son poste. Laurent Blanc lui donnera raison.

Nabil Djellit et Mathieu Grégoire


NDLE: Le nouvel article 18 est plus permissive que la précédente. Un joueur qui a la double nationalité peut désormais changer d'équipe nationale sans limite d'âge, s'il n'a été sélectionné qu'en catégories jeunes. Auparavant, il devait se décider avant son 21e anniversaire. Retourner à l'article

NDLE: «Scouter»: repérer, suivre dans l'idée de recruter. Retourner à l'article

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