Tennis: et au 7e jeu, la partie tourna

Des ramasseurs de balles à Roland-Garros, le 3 juin 2011. REUTERS/Vincent Kessler

Des ramasseurs de balles à Roland-Garros, le 3 juin 2011. REUTERS/Vincent Kessler

Qu'en est-il de cette fameuse légende selon laquelle un set se joue lorsqu'il y a égalité 3-3 entre les adversaires?

Alerte rouge! Le voilà! Ce «fameux 7e jeu» dont les commentateurs sportifs font leur miel ou qu’ils dramatisent à chaque fois qu’à Roland-Garros ou ailleurs, le tableau de score d’une rencontre de tennis affiche 3-3 dans une manche.

Ce 7e jeu où il y aurait donc péril en la demeure pour le serveur en cas d’égalité au tableau de score, où la (elle aussi fameuse) pression agirait sournoisement, où les breaks tomberaient soudain comme à Gravelotte en raison de la gravité du moment, où le sort du moindre set se jouerait (presque toujours) là. Ce 7e jeu qui serait tellement plus important que tous les autres.

Il n’existe aucune vérité chiffrée sur le 7e jeu puisque ni la Fédération internationale de tennis (FIT), ni l’ATP, le circuit professionnel masculin, ni le WTA, son homologue féminin, n’indique détenir des statistiques sur le sujet et les breaks en général.

Même s’il faut bien reconnaître que, jeudi 2 juin, Marion Bartoli a cédé son service, à 3-3, au deuxième set de sa demi-finale contre l’Italienne Francesca Schiavone et qu’à partir de là, tout s’est précipité pour la Française.

Puisque les autorités du tennis ne semblent pas s’intéresser à cette épineuse question du 7e jeu qui soulève un froncement de sourcils auprès des étrangers qui ne connaissent visiblement pas «the famous 7th game», nous avons tenu notre petite comptabilité personnelle pendant ce Roland-Garros.

Qui est le trouveur?

Mais avant d’en faire l’inventaire, rétablissons d’abord une vérité. Et rendons à Claude Darget ce qui appartient à Claude Darget, l’ancien journaliste de l’ORTF, notamment célèbre pour avoir prêté sa voix à l’inoubliable émission La vie des animaux et qui, dans les années 1960 alors qu’il commentait les rencontres de tennis et notamment celles de Roland-Garros, a été le premier à populariser ce «fameux 7e jeu» désormais au chaud dans bien des têtes.

Comme le note Judith Elian, qui officiait dans les colonnes de L’Equipe dans ces années-là et couvrait le tennis, «Claude Darget avait une voix assez extraordinaire, capable de magnifier un événement et il en usait de façon assez caricaturale et amusante à 3-3».

Pourtant, dans l’esprit de nombreux observateurs ou de passionnés, Jean-Paul Loth, l’ancien capitaine de l’équipe de France de coupe Davis et ex-commentateur vedette des rencontres de tennis à la télévision, notamment auprès du journaliste Hervé Duthu, est souvent considéré comme le dépositaire de ce 7e jeu.

Il y a quelques jours, dans les colonnes de L’Equipe Magazine, Amélie Mauresmo parlait ainsi de Jean-Paul Loth en ces termes:

«Jean-Paul, c’est un passionné avec un style posé. Il a une fameuse théorie, dite “du 7e jeu”, selon laquelle, le 7e jeu du set est le plus déterminant. Encore aujourd’hui, avec ceux de ma génération, on se chambre souvent du style: “Ah, le fameux 7e jeu de Jean-Paul!”»

Jean-Paul Loth, présent à Roland-Garros où il commente le Trophée des légendes, tournoi dédié aux anciennes gloires, reconnaît avoir beaucoup insisté tout au long de sa carrière, à la télévision mais aussi sur sa chaise de capitaine auprès des joueurs, sur le tournant représenté par ce 7e jeu:

«Je sais que Claude Darget en a beaucoup parlé, et peut-être tenait-il cette information du même homme que moi, c’est-à-dire Henri Cochet, l’ancien Mousquetaire. C’est Henri qui s’était livré à une petite enquête sur ce sujet et s’était aperçu qu’à 3-3 survenaient souvent les breaks à cause d’une chute dans la concentration des  joueurs. Et pour moi, Henri Cochet, qui a veillé sur le jeu comme peu avant et après lui, c’était la parole de l’Evangile. Je continue d’ailleurs de parler de ce 7e jeu quand je commente les anciens.»

Passons maintenant à notre petite étude sommaire réalisée à partir des résultats des huitièmes de finale de ce Roland-Garros et qui vaut ce qu’elle vaut en raison de son extrême limitation statistique.

Passons au concret

Sur un ensemble des 16 matchs (huit masculins, huit féminins), il y a eu un total de six breaks à 3-3, contre cinq à 2-2, douze à 1-1, onze à 0-0 et un seul à 4-4.

Sachant que pendant les 52 sets disputés lors de ces 16 rencontres (ne comptons pas le deuxième set avorté de Bartoli-Dulko à cause de l’abandon de l’Argentine), il est arrivé 14 fois que les joueurs se retrouvent à 3-3, contre 52 fois (évidemment) à 0-0.

En rapport, lors de ces huitièmes de finale, il est clair que les dégâts ont été relativement importants à 3-3 avec un break dans 42% des cas (6 sur 14) et moins à 0-0 (21%, 11 sur 52).

Voilà des chiffres pour contenter Jean-Paul Loth. «En fait, les problèmes de concentration se sont peut-être déplacés, admet-il cependant. Aujourd’hui, le jeu est devenu tellement intense qu’à la fin d’un set et à la reprise du suivant, les joueurs ont besoin de faire une pause et sont moins rigoureux que dans le passé. D’où ces breaks précoces dans les manches et c’est ce qu’à d’ailleurs souligné Gaël Monfils ici. Mais je reste sur mon idée qu’au 7e jeu, il se passe toujours quelque chose d’essentiel.»

Apparemment, à la vue des huitièmes de ce Roland-Garros, la légende ne serait pas complètement fausse, même si, évidemment, elle mériterait d’être davantage éclaircie…

Yannick Cochennec