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Le petit dernier est-il mauvais pour la planète?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 19.04.2009 à 0 h 25

La poussée malthusienne d'un député vert se trompe de cible.

Le député des Verts Yves Cochet a déclaré le 4 avril, lors d'un colloque de la revue de la décroissance Entropia qu'un enfant européen avait «un coût écologique comparable à 620 trajets Paris-New York» en avion. Pour baisser la facture, assure-t-il, il faudrait faire voter une directive «grève du troisième ventre» qui inverserait l'échelle des prestations familiales.

Somme toute, vous pouvez faire un enfant, éventuellement un deuxième, après c'est trop, vous nuisez à la planète. En 2005 en France, 1,7 million de familles vivaient avec trois enfants ou plus, soit 19% de l’ensemble des familles ayant au moins un enfant. Au-delà du débat sur la décroissance, le système des retraites et du renouvellement des générations et d’une mesure qui toucherait encore plus durement les familles les plus défavorisées, j’ai trouvé un peu vache de faire porter la fin du monde sur les épaules du petit dernier. Après tout, pourquoi ne pas faire au contraire une grève du premier ventre?

Car c'est bien le premier enfant qui coûte le plus cher. Il est le plus gâté, pas que ce soit le préféré, mais enfin il est tout neuf, il faut les outils assortis: un berceau neuf, une poussette neuve, des biberons neufs, des vêtements neufs. Ces grenouillères qui durent deux mois, parce qu'ensuite le petit a déjà pris trois centimètres. Les livres (que d'arbres arrachés!): ceux qui ne comportent que des images, puis quelques lignes, puis de vrais textes.

Quand le premier arrive, c’est logique, on n'a rien, et on est surtout heureux d'acheter, de se regarder être parents en déambulant dans les magasins de jouets, dans les rayons enfants des grands magasins. Que de dépenses, de consommations néfastes pour la planète! Ajoutez à ça les grands-parents — le pire, c’est quand c’est le premier petit-enfant : version no limit.

Tandis que lorsque le troisième enfant paraît, on recycle tout. (Déjà le deuxième, je parle en connaissance de cause, on avait appris à faire de la récupération). Plus tellement de nouveautés - pour peu qu'il soit du même sexe que les deux premiers, le recyclage peut durer un moment: vêtements, chaussures, jusqu'à l'adolescence. On entre enfin dans le monde écolo.

Autre exemple : les photos. Quand un premier enfant arrive dans une famille, les parents s'extasient niaisement sur la beauté du bambin (même gros et moche). Ils le prennent en photos à chaque étape de la vie (voire de la journée: bébé dans le bain, bébé au parc, bébé et sa purée de carotte qui dégouline...). Quand les autres suivent, et à fortiori le troisième, on a compris à quoi ça ressemblait les exploits d'un enfant, on se lasse. Imaginez le nombre de pellicules et batteries d'appareils photos économisées!

«On investit beaucoup sur le premier enfant: on attend beaucoup de lui, explique Jean-Luc Aubert, psychologue spécialiste de l'enfance et de l'adolescence. Cela peut être un avantage ou un inconvénient. Mais quoi qu'il arrive, on fait beaucoup plus attention au développement de sa personnalité; on est plus investi». L'avantage — pour les aînés, et non pour la planète — c'est que dans la réalité, cette attention peut souvent se traduire par une consommation accrue.

D'ailleurs l'INSEE, qui calcule le coût d'un enfant (le coût d'un enfant se calcule en effet: recette) montre bien que le coût des enfants décroît avec l'augmentation de la progéniture. Un enfant coûtait alors 36.861 euros à ses parents, quand le second ne coûtait plus que 3.084 euros par an et le troisième seulement 1.689 euros.

Non seulement le troisième enfant est donc le plus économique, mais c'est aussi l'individu le mieux préparé à être «utile» pour la société. «Le troisième enfant a un avantage sur le plan scolaire et culturel par rapport à ses aînés, poursuit Jean-Luc Aubert. Le fait de voir les autres faire leurs devoirs, s'éduquer, fait que le troisième enfant baigne déjà dans un bain de scolarité. Quand il arrive à l'école, tout n'est pas abstrait: certaines choses deviennent plus faciles sur le plan scolaire. Il y a un effet tracteur, qui rend les choses plus aisées. Les enfants doués sont d'ailleurs souvent les troisièmes.»

Le benjamin, c'est aussi celui qui permet de souder la famille, explique Didier Breton, chercheur associé à l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques). «Il y a d'avantage de ruptures dans les couples sans enfants, souligne-t-il. Plus un couple a d'enfants, plus la probabilité qu'il se sépare, qu'il divorce, est faible.» Souvent, d'autres couples se reforment. «Une jeune femme qui avait déjà deux enfants et se remet en couple avec un autre homme a de fortes chances de refaire un enfant, le couple veut reconstruire une famille ensemble». En revanche, si le couple ne se reforme pas, les conséquences économiques sont assez mauvaises. «Quand vous vivez sous le même toit, explique Christian de Boissieu, président du Conseil d'Analyse économique, 1+1 revient à moins de 2. Prenez le loyer par exemple. Une fois qu'un couple divorce, la somme des deux loyers qu'ils paient séparément est supérieure à ce qu'ils payaient lorsqu'ils étaient ensemble. C'est aussi valable pour ce qui est de la voiture, ou des produits alimentaires. Quand on met en commun des dépenses, on fait des économies: le coût par tête diminue. Sans compter les dépenses du divorce lui-même, qui implique de payer des avocats, parfois une longue procédure...» Le troisième enfant, en rendant le divorce le plus improbable, c'est donc aussi celui qui sauve de ces coûts...

Finalement Yves Cochet, avec sa grève du troisième ventre, ne voudrait rien de moins que faire perdre à la France ses bébés les plus écologiques, les plus économiques, les plus doués. Qui sait, l’homme ou la femme qui sauvera la planète sera peut-être un troisième…

Charlotte Pudlowski

crédit: Reuters, bébés dans des bassines pour les détendre, près de Harlem, Mars 2009.

Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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