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Qui sont les acteurs de la crise au Yémen?

Foreign Policy, mis à jour le 03.06.2011 à 18 h 04

Le Yémen est au bord de la guerre civile. Tour d’horizon des principales personnalités du pays.

Le président yéménite, Ali Abdullah Saleh, le 20 mai 2011 à Sanaa. REUTERS/Ammar Awad

Le président yéménite, Ali Abdullah Saleh, le 20 mai 2011 à Sanaa. REUTERS/Ammar Awad

La situation est critique au Yémen. Ce 3 juin, le président Ali Abdullah Saleh, ainsi que le Premier ministre Ali Mohamed Moujawar, ont été blessés par des tirs d'obus visant le palais présidentiel à Sanaa, les troupes loyalistes pilonnant pour leur part la résidence de cheikh Sadek al-Ahmar, le puissant chef de la tribu des Hached en guerre contre les forces gouvernementales. 

Le porte-parole du parti présidentiel a accusé cheikh Sadek al-Ahmar d'être responsable des tirs. «Les al-Ahmar ont franchi toutes les lignes rouges» et «se retrouvent désormais dans une situation difficile», rapporte l'AFP.

Qui sont les acteurs de la crise au Yémen?  Blake Hounshell, directeur de la rédaction de Foreign Policy, s'était penché sur la question le 26 mai. 


ALI ABDULLAH SALEH

Élu président en 1978 de ce qui était à l’époque la République arabe du Yémen, Saleh dirige le pays sous une forme ou une autre depuis plus de trente ans, tâche qu’il a comparée notoirement à «danser sur la tête de serpents».

Des câbles diplomatiques américains brossent le portrait d’un survivant rusé, déterminé à assurer pouvoir et richesses à sa propre famille et à ses amis aux dépens de la nation. Mais le déclin des revenus du pétrole rend difficile le maintien de son réseau de népotisme tribal, et depuis quelques années, les observateurs signalent que Saleh perd de sa superbe (un câble de 2009 cite un député qualifiant le président de «dépassé, épuisé par la guerre, et de plus en plus intolérant envers les critiques venant de l’intérieur»).

Militaire depuis toujours (et, murmure-t-on, amateur de whisky de contrebande), Saleh n’a probablement pas été au bout de ses études primaires —et ça se voit. «Saleh a fourni au Yémen une relative stabilité appuyée sur ses capacités à manœuvrer et ses alliances stratégiques, mais il n’a pas fait grand-chose pour renforcer les institutions gouvernementales ou moderniser le pays», peut-on lire dans un câble de 2005.

Le fils aîné du président, Ahmed Ali, dirige les forces spéciales avec le soutien des États-Unis, et trois de ses neveux occupent de hautes fonctions militaires. Le même câble de 2005 décrit Ahmed Ali comme «le choix le plus évident» pour succéder à Saleh, tout en faisant allusion à «des doutes considérables sur son aptitude à faire ce travail».

LES AL-AHMAR

Ces derniers temps, un conflit féroce a éclaté entre les forces de sécurité de Saleh et les combattants loyaux à Sadik al-Ahmar, le chef de la confédération tribale Hashid, deuxième plus grand groupe de ce genre au Yémen.

Il y a trois ans et demi, Sadik a succédé à son père Abdullah, grand patriarche des Hashid, décédé fin 2007. Si Abdullah fut un proche allié de Saleh pendant des années, ses 10 fils ont choisi de s’opposer au président à mesure que son pouvoir s’affaiblissait.

Un des fils, Hussein, a démissionné du parti au pouvoir en février dernier et traité Saleh de «traître». Un autre, Hamid, l’un des hommes les plus riches du Yémen, est un homme fort de l’opposition et possède des intérêts dans des banques et des entreprises de télécommunications et de médias.

En 2009, révèle un câble diplomatique, Hamid a sollicité l’ambassade américaine de Sanaa en lui faisant part de ses projets à grande échelle pour forcer Saleh à partir, promettant un «chaos contrôlé» sur le modèle indonésien. L’ambassade n’a pas donné suite.

Techniquement, Saleh appartient aux Hashid, par la tribu Sanhan. Mais les liens de famille ont leurs limites au Yémen: fin mai, il a ordonné l’arrestation des frères Ahmar.

ALI MOHSEN AL-AHMAR

«Réputé pour être le militaire le plus puissant du pays» à en croire un câble de l’ambassade datant de 2005, le brigadier général Mohsen al-Ahmar commande la première division blindée.

En mars dernier, il a rompu de manière spectaculaire avec Saleh, annoncé qu’il était solidaire des demandes des manifestants et fait le serment de les protéger des représailles gouvernementales.

Bien qu’ils soient cousins éloignés, Mohsen a des raisons personnelles de mépriser Saleh: en 2010, le régime yéménite aurait invité les Saoudiens à bombarder le quartier général de Mohsen (apparemment, les Saoudiens ont flairé la ruse à temps).

Beaucoup au Yémen pensent aussi qu’Ali Mohsen a été chargé de l’impossible mission de réprimer la rébellion des Houthi dans le nord du pays, tâche dont il s’est acquitté avec une grande brutalité, afin de le marginaliser.

Il est fort possible qu’Ali Mohsen convoite la présidence, ce qui laisse les analystes plutôt froids. Contrairement à la Tunisie et à l’Égypte, l’armée n’est pas une institution cohésive —«en réalité elle est très tribalisée», explique Khaled Fatteh, expert du Yémen à l’université de St Andrews. «Ce n’est pas une organisation capable d’assumer la responsabilité de la transition.»

Le Forum commun

L’opposition officielle au Yémen est le sobrement nommée Forum commun, coalition hargneuse formée en 2002 comprenant cinq partis et quelques indépendants.

Aux dernières élections de 2003, ils ont remporté ensemble presque 60 sièges au parlement sur 300, mais entre-temps beaucoup de choses ont changé.

Le plus grand bloc est Al-Islah, dominé par le parti islamiste de la famille al-Ahmar, qui appartient à d’autres tribus du nord, et les Frères musulmans au Yémen. Un de ses membres les plus éminents est Abdul Majid al-Zindani, prédicateur salafiste radical qualifié de «terroriste mondial particulièrement signalé» par le département du Trésor américain en 2004.

Le Forum commun comprend aussi le Parti socialiste yéménite, ancien parti au pouvoir au Yémen du Sud, et trois partis plus petits: l’islamiste Al-Haq, les Nasséristes et l’Union des forces populaires.

Avec l’appui du Conseil de coopération du Golfe, le Forum commun a tenté pendant des semaines de conclure un accord pour que Saleh se retire, mais les négociations ont avorté et ont été dénoncées par les chefs des protestataires.

LE MOUVEMENT DU SUD

Celui qui n’a pas encore fait des siennes —pour l’instant— depuis le début du soulèvement, c’est le mouvement séparatiste yéménite, héritage de l’expérience socialiste manquée du pays et des questions toujours en suspens remontant à la guerre civile de 1994.

Le nord et le sud du Yémen étaient deux pays distincts jusqu’en 1990, lorsque l’effondrement de l’Union soviétique a donné à Saleh de l’amplitude pour négocier un accord d’unité, avec le soutien de l’irakien Saddam Hussein.

Un mouvement sudiste assez vague, mené au départ par le général à la retraite Nasir Ali al-Nuba, est né en 2007, réclamant l’égalité de traitement avec le nord, plus riche, qui domine le gouvernement, l’économie et l’armée yéménites.

Depuis, ses exigences n’ont fait que croître et certains poussent carrément à la sécession.

En 2009, Nasser al-Wahayshi, leader d’al Qaida au Yémen, a annoncé son soutien à la création d’un émirat islamique indépendant dans le sud, objectif qui ne semble pas partagé par la majorité dans la région.

Le Mouvement du Sud a assuré son soutien aux manifestants anti-Saleh, mais il utilise le mouvement de révolte pour pousser à l’autonomie dans le cadre d’un système fédéral.

Blake Hounshell
Directeur de la rédaction de Foreign Policy 

Traduit par Bérengère Viennot

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