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Peut-on produire du lait paternel?

Un homme et son nouveau-né participent au programme «Mère Kangourou» à la maternité d'un hôpital de San Salvador, au Salvador, le 11 mai 2011. REUTERS/Luis Galdamez

Un homme et son nouveau-né participent au programme «Mère Kangourou» à la maternité d'un hôpital de San Salvador, au Salvador, le 11 mai 2011. REUTERS/Luis Galdamez

Ma quête curieuse de l'allaitement.

On ne croise pas beaucoup d'hommes dans le rayon allaitement de Buy Buy Baby, mais c'est là que j'étais pour acheter mon premier tire-lait. Pas envoyé en mission, non, par une épouse ou une petite-amie enceinte, j'étais là parce que je m'apprêtais à tester un obscur secret biologique: les hommes peuvent produire du lait.

Si elle n'est pas largement répandue, l'image d'un homme allaitant remonte quand même à plusieurs milliers d'années. La Bible en donne une, dans Nombres 11:12, où Moïse se plaint à Dieu des difficultés qu'il a à surveiller les esclaves libérés, dans le désert du Sinaï: «[Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple?] Est-ce moi qui l’ai enfanté, pour que vous me disiez: Porte-le sur ton sein, comme le nourricier porte un enfant qu’on allaite...?» (On retrouve une référence encore plus littérale dans le Talmud).

Plus récemment, Darwin en personne observait: «On sait que tous les mammifères mâles, l'homme compris, ont des mamelles rudimentaires. Il est arrivé que, dans quelques cas, celles-ci se sont développées et ont fourni du lait en abondance».

Depuis Darwin, la lactation masculine a été observée chez d'autres animaux, comme la roussette dayak, la chèvre domestique, et le cochon d'inde.

Et pourtant, ce fait naturel est ignoré, tant et si bien que l'argument inverse –voulant que les hommes soient physiquement incapables de produire du lait– a été utilisé pour justifier le contrôle que le gouvernement exerce sur les relations inter-humaines. «Nous pouvons...convenir que les hommes ne peuvent pas allaiter», avait déclaré le procureur David Thompson, pour s'opposer à l'appel contre l'interdiction du mariage gay en Californie, «et l'allaitement possède clairement des avantages pour les enfants, car il améliore leur système immunitaire».

Satisfaire mon horloge biologique masculine

Plus j'en apprenais sur la lactation masculine, plus je sentais ma curiosité piquée au vif. J'ai 33 ans et je suis un célibataire de New York, une espèce d'hybride entre Carrie Bradshaw et George Costanza –et s'il y a quelque-chose qui peut satisfaire à l’appellation d'horloge biologique masculine, la mienne a clairement commencé son compte à rebours.

Je sais bien que je ne peux pas être enceint, mais pourrais-je  porter un enfant sur mon sein et l'allaiter? Mes mamelles rudimentaires pourraient-elles fournir du lait en abondance?

Ce défi posé, je fus content d'apprendre que la production de lait était un processus relativement simple. Le tissu mammaire des hommes, comme celui des femmes, contient des petites grappes d'alvéoles qui produisent du lait en réaction à une hormone secrétée par l'hypophyse, nommée prolactine.

En temps normal, par rapport aux hommes, les femmes ont environ un tiers de prolactine en plus qui coule dans leurs veines, et pendant une grossesse, elles en produisent 10 fois plus. Ce pic de prolactine reproductive provoque le gonflement des seins et la production de lait. En théorie, vous n'avez pas besoin d'être enceinte pour vous mettre à allaiter –tout ce qu'il vous faut, c'est cette poussée hormonale.

En fait, de nombreux bébés –garçons comme filles– produisent spontanément du lait dans les semaines qui suivent leur naissance, un phénomène connu sous le nom de «lait de sorcière».

Un tel phénomène s'explique par un excès de prolactine, secrétée par le corps maternel, et transmis par le placenta. Parfois, un nouveau-né peut prendre plusieurs semaines avant d'arriver à filtrer totalement ces hormones.

La lactation masculine

Quelques garçons et hommes plus âgés peuvent aussi voir leurs tétons secréter un liquide laiteux, une maladie appelée galactorrhée masculine. Le liquide est apparemment largement comparable au lait que produisent les femmes.

Une étude de 1981, menée à l'Université d'Australie-Occidentale, avait analysé le lait d'un homme de 27 ans, et y avait trouvé des taux très féminins de protéine, de lactose, et d'électrolytes.

Ce trouble se manifeste souvent pendant la puberté, lorsqu'une bouffée hormonale globale provoque une surproduction de prolactine. Il peut aussi être déclenché par l'hypothyroïdisme, qui modifie parfois de manière inopinée l'activité de l'hypophyse.

Certaines formes de maladies du foie peuvent aussi provoquer une lactation masculine. C'est le cas de la cirrhose, qui peut inhiber la capacité qu'a le corps d'éliminer les hormones du flux sanguin, entraînant ainsi des concentrations inhabituelles.

Dans un article de 1995 sur le lait paternel, Jared Diamond rapporte l'histoire de 500 prisonniers de guerre japonais, durant la Seconde Guerre Mondiale, qui s'étaient tous mis à produire du lait, après des mois de privations. Le stress nutritionnel avait peut-être détérioré leur fonction hépatique normale, selon Diamond, et généré son propre pic artificiel de prolactine.

En quête de prolactine

«Je vais peut-être y arriver», ai-je pensé. Et tout avait l'air simplissime –j'avais juste besoin d'une grosse bouffée de prolactine. Et comment m'en procurer? La prolactine ne se vend pas en gélules, ou en injection, mais certains médicaments peuvent en stimuler la production.

C'est le cas du Réglan (métoclopramide) et du Motilium (dompéridone), que l'ont prescrit aux femmes avec des des difficultés de lactation, ou qui ont adopté un nouveau-né et qui souhaitent l'allaiter. Ces médicaments peuvent induire des effets secondaires, comme l'insomnie, la nervosité, et un trouble du mouvement qui provoque des tics involontaires.

Le problème, c'est qu'on ne prescrit pas d'habitude ces pilules à des écrivains de 33 ans qui ont juste envie de savoir ce que ça fait d'avoir leurs seins remplis de lait. Quand j'ai demandé l'avis d'une conseillère en lactation, elle a hésité avant de me dire quoique ce soit.

L'allaitement est toujours stigmatisé dans de nombreux endroits aux États-Unis, m'a-t-elle expliqué, et elle ne voulait pas aggraver encore plus sa réputation. Elle m'a aussi rappelé que, si je voulais prendre des médicaments pour me provoquer une poussée hormonale, j'allais quand même devoir obtenir l'aval d'un médecin.

J'aurais pu tenter de me procurer du Réglan de façon plus agressive, mais en imaginant les sautes d'humeur, peut-être même une dépression et mon corps secoué de tics incontrôlables, j'ai eu peur.

La combine du tire-lait

Heureusement, il existe une façon plus naturelle de provoquer la lactation. Quand un bébé (ou un non-bébé) suce un téton, son mouvement active des mécanorécepteurs, reliés au cerveau et qui stimulent l'hypophyse.

Les mères adoptives peuvent se servir d'un tire-lait pour générer ce type de processus de lactation: un programme de tirage de lait standard peut prendre jusqu'à deux mois avant de déclencher la lactation et, dans l'idéal, un tel protocole demande de pomper chaque sein, toutes les trois heures.

Et voilà la combine: les hommes ont les mêmes récepteurs dans leurs tétons que les femmes, ce qui fait que la méthode du tire-lait pourrait très bien fonctionner sur eux, aussi.

C'est en tout cas ce que s'est dit Ragnar Bengtsson, un étudiant suédois, objet d'un bref scandale en 2009, pour avoir tenté de s'induire tout seul une lactation, afin d'analyser le contenu du lait masculin.

Bengtsson n'avait pris aucun substitut hormonal, mais il avait en revanche essayé de se tirer du lait avec une pompe, toutes les trois heures. Après deux mois, Bengtsson jeta l'éponge. Sans avoir réussi à produire une seule goutte de lait.

Un processus difficile pour tou(te)s

L'échec de Bengtsson est loin d'être surprenant. Même pour les femmes, ce processus est difficile.

Il n'existe pour l'instant aucune étude d'ensemble sur la lactation induite chez les femmes, mais un chercheur, de la clinique Godfard de l'Allaitement, au Canada, a observé 228 mères porteuses et adoptives, et a trouvé que seulement 31% d'entre elles arrivaient à se déclencher une production de lait complète. (Bien que la majorité d'entre elles arrivaient à un niveau de lactation quelconque).

Comme les hommes ne voient pas leurs seins se développer de la même manière que ceux des femmes, pendant la puberté –quand les lobules se multiplient et les tissus graisseux qui les supportent grossissent– il est hautement improbable qu'un homme puisse produire les mêmes volumes de lait qu'une femme.

En tout cas, la quête inachevée de Bengtsson ne lui a pas fait gagner beaucoup d'admirateurs aux États-Unis. L'animateur  de télévision Cenk Uygur a certainement traduit la pensée de nombreux Américains en qualifiant le Suédois de «tapette».

Ce terme, et l'échec de Bengtsson, faisaient écho dans mon esprit, et j'imaginais ma virilité se ramollir à coup de lait maternel. Ou même sans produire de lait du tout, d'ailleurs. Mais je pensais toujours avoir de bonnes chances de réussir.

Chou frisé et tisane de lactation

Pour chaque téton sec de Bengtsson, on pouvait trouver un contre-exemple. Comme cet homme, au Sri-Lanka, qui avait allaité sa fille après la mort de sa femme, en 2002.

D'autres hommes qui prétendaient avoir fait l'expérience de lactations spontanées, ou qui avait réussi à se tirer du lait, faisaient part de leurs épiphanies dans les commentaires d'articles, sur Internet. J'ai même trouvé des vidéos sur YouTube où l'on voit des hommes presser le lait qui sort de leurs seins.

J'avais peur des effets secondaires des médicaments allopathiques, et j'ai donc décidé de réitérer l'expérience de Bengtsson en m'aidant de quelques compléments alimentaires naturels. Mon choix s'est porté sur des extraits aqueux de fenugrec, un stimulant de lactation vendu chez Whole Foods. 

«Ça faisait quasiment une semaine que je prenais  les capsules de More Milk Plus, et en 24 heures, j'ai réussi à pomper quasiment le double de lait que j'obtenais habituellement», s'exclamait un témoignage (a priori féminin) sur le site de la marque –un bon présage.

J'ai triplé la dose et avalé trois capsules quatre fois par jours. Je buvais aussi de temps en temps une tisane de lactation, qui avait le même goût de réglisse noire que les pilules, et je me suis mis à consommer des aliments censés améliorer les poussées de lait, comme le chou frisé, les flocons d'avoine, et la bière.

De la volupté à la monotonie

Au début, le tire-lait m'a fait des sensations bizarre. Mes seins n'avaient pas l'habitude d'être aussi souvent stimulés, et même si j'avais l'impression de défier un ordre naturel, le pompage était étonnamment plaisant. Les tétons sont remplis de terminaisons nerveuses, après tout, et le délicat mouvement de succion de la pompe était à la fois réconfortant et érotique.

Mais jour après jour, la volupté se changea en monotonie. Les surprises agréables des premières succions devinrent prévisibles, comme une intrusion mécanique dans ma journée de travail.

Vu que je ne pouvais me payer les tire-lait électriques, qui peuvent coûter jusqu'à 300$ [210€], je me suis rabattu sur une version manuelle. Il était impossible de faire quoique ce soit d'utile en maintenant d'une main le cône du tire-lait sur ma poitrine, tout en pressant la pompe de l'autre. J'ai lutté contre la routine, et déploré la perte, chaque jour, d'au moins deux à trois heures productives.

La phytothérapie ne m'a pas été non plus d'un grand secours. Après sept semaines, je ne pouvais plus voir le fenugrec en peinture, et je n'avais toujours pas produit la moindre goutte de lait.

Pour dépasser le seuil hormonal, j'aurais dû visiblement, au minimum, doubler la fréquence de mes tirages, et me mettre à me réveiller toutes les trois heures, la nuit, pour des sessions bonus. Les premiers doutes sont arrivés. Est-ce que ça en valait vraiment la peine?

Pas de lactation sans enfant?

Puis j'ai compris qu'il me manquait un élément essentiel: un enfant. Parmi toutes nos hypothèses sur l'allaitement, la seule et unique vérité immuable, c'est que son existence est dévouée à l'alimentation et au soin d'une nouvelle vie.

Les murs du genre pouvaient être brisés, mais sans un enfant pour en profiter, à quoi bon? J'ai alors lu avec un grand intérêt le récit de l’anthropologue Barry Hewlett, sur son séjour au sein de la tribu des Pygmées Aka, en Afrique centrale, où les pères font têter leurs enfants quand leur mères sont absentes.

Tous les hommes n'arrivent pas à produire du lait, mais ils semblent comprendre que ce geste est aussi important pour son caractère émotionnel, que physiologique. Les hommes Aka sont présents aux côtés de leurs enfants pendant 47% de leur temps –plus que n'importe quel autre groupe dans le monde, selon Hewlett. J'ai trouvé cela magnifique. Mais sans enfant, je ne pouvais me comparer à un Aka. Mon bon lecteur, j'ai perdu courage.

Un jour, peut-être, je retenterai d'escalader les murs du genre, en risquant cette fois-ci la mortification d'une poitrine gonflée, et la menace des effets secondaires des traitement hormonaux.

J'aimerais bien avoir une meilleure raison de le faire que la simple curiosité. Un petit bébé, peut-être –quelqu'un nécessitant subsistance et intimité, en quête d'un sein contre lequel se blottir. Le mien ou le vôtre, qu'importe.

Michael Thomsen  

Traduit par Peggy Sastre

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