France

Après Camdessus, DSK, Lagarde: une «French touch» à Washington?

Gilles Bridier, mis à jour le 07.06.2011 à 6 h 57

Alors que Christine Lagarde brigue la direction générale du FMI et part favorite, les Français ont déjà occupé ce poste 35 ans sur les 64 années d’existence du Fonds.

Réunion du FMI, des ministres des finances du G20, à Paris. REUTERS/Benoit Tessi

Réunion du FMI, des ministres des Finances du G20, à Paris. REUTERS/Benoit Tessier

Y a-t-il une «french touch» au Fonds monétaire international? L’institution a connu dix directeurs généraux depuis sa création: un Belge, un Néerlandais, un Espagnol, un Allemand, deux Suédois et … quatre Français, Dominique Strauss-Kahn compris. Quatre Français qui en outre s’accrochèrent à leur fauteuil: dix ans pour Pierre-Paul Schweitzer, neuf pour Jacques de Larosière, treize pour Michel Camdessus, et… seulement trois ans et demi pour DSK. De sorte que, au total sur les 64 ans d’existence du FMI, les Français ont cumulé près de 35 ans à la direction. Certes, on ne saurait parler de chasse gardée. En revanche, l’influence française pourrait y être très marquée.

Dans les faits, c’est incontestablement l’Europe qui a préempté la direction du FMI dès sa création. Avec aujourd’hui un peu plus de 29% des droits de vote, les membres de Union européenne (qui n’existaient pas en tant que telle au moment de Bretton Woods)  constituent depuis l’origine le groupe de pays le plus représenté parmi les 187 membres du Fonds.

Ce qui explique que, à la suite d'un accord tacite avec les Etats-Unis qui se réservent la présidence de la Banque mondiale, l’Europe ait mit la main sur la direction générale. Mais la France, à elle seule, ne détient que 4,30% de ces droits de vote, pas plus que le Royaume-Uni (4,30% également) et moins que l’Allemagne (5,83%).  Si la direction générale lui est revenue si souvent, la raison n’est donc pas dans les quotas.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne ne pouvait émettre aucune prétention. Le Royaume-Uni est culturellement trop proche des Etats-Unis pour que leurs partenaires acceptent de bonne grâce qu’un même mode de pensée anglo-saxon prévale à la tête des deux institutions issues de Bretton Woods. C’est pourquoi cinq autres pays –hors la France– ont pu placer un de leurs ressortissants à la direction du FMI. Reste l’énigme des quatre patrons français du Fonds… et peut-être cinq si Christine Lagarde vient à succéder à Dominique Strauss-Kahn.

En réalité, jusqu’en 1987, la France n’avait compté que deux directeurs généraux du FMI. Pas plus que la Suède, même s’ils étaient restés en poste plus longtemps. Vint ensuite Michel Camdessus, et son règne de treize années à la tête du Fonds.

«Gérer les affaires courantes»

Au regard des statuts du Fonds, le directeur général ne dispose que d’une marge de manœuvre assez réduite. Il n’a pas de droit de vote et «gère les affaires courantes sous la direction du Conseil d'administration». Et, comme tous les membres du personnel du FMI, sa fonction a un caractère international qui l’oblige à s’abstenir de toute initiative en rapport avec la vie politique de son pays –ce qui a expliqué la pression exercée par Nicolas Sarkozy pour que son adversaire politique DSK soit nommé à cette fonction.

En réalité, c’est au niveau du Conseil des gouverneurs et du Conseil d’administration que s’établit la stratégie du Fonds. Autrement dit, le directeur général du FMI, devenu une sorte d’apatride, exécute plus qu’il ne décide. Et pour instruire les dossiers en amont, il doit avant tout rechercher le consensus avant de chercher à faire passer ses propres idées.

«Mentalité coloniale»

Lorsque Michel Camdessus prit la direction du Fonds, la mondialisation gagnait du terrain mais n’était pas encore en place. Les thèses libérales poussées par les Américains et les Britanniques se répandaient dans les institutions internationales. Le Français y était acquis, les marchés devenaient tout puissants. Ce que le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, ancien vice-président de la Banque mondiale, dénonça dans La grande désillusion:

«Une institution publique créée pour remédier à des échecs du marché est à présent dirigée par des économistes qui font très largement confiance aux marchés et très peu aux institutions publiques».

Stiglitz a la dent très dure contre le FMI de l’époque de Camdessus, qu’il accuse d’avoir mené le monde au bord de l’effondrement général lors de la crise qui débuta en juillet 1997 en Thaïlande puis se propagea à l’Amérique latine et à la Russie. «La politique imposée par le FMI en cette période troublée a aggravé la situation», affirme-t-il. Et de conclure que cette politique a révélé la «mentalité coloniale» du Fonds, plus soucieux de tirer d’affaires les créanciers des pays concernés que de dénoncer ou même de renégocier les contrats.

Changement de gouvernance

Pourquoi revenir sur cet épisode? Une fois la crise apaisée, les modalités d’intervention du FMI furent effectivement remises en question. Or, à cette époque, Dominique Strauss-Kahn, en tant que ministre français de l’Economie et des Finances, siégeait au Conseil des gouverneurs, l’échelon suprême du Fonds. Il fut un de ceux travaillèrent à un changement de gouvernance de l’institution. Pas seulement en remplaçant le Comité intérimaire – consultatif – par le Comité monétaire et financier international (CFMI) de 24 membres, mais en instaurant un certain nombre de bonnes pratique, nouvelles, pour introduire de la transparence dans les politiques monétaires et financières menées par le Fonds.

Il fut également de ceux qui poussèrent l’institution à prendre ses distances du néolibéralisme ambiant dont se revendiquait Michel Camdessus, pour introduire plus de pragmatisme dans les opérations à mener. Et lorsqu’il revint au Fonds en 2007 pour en prendre la direction générale (il devint aussi le président du Conseil d’administration, ce que ses prédécesseurs ne furent pas), DSK avait déjà une idée bien précise des changements à opérer.

Plus politique que ses prédécesseurs et plus soucieux des conditions d’emploi dans les pays en crise, il obtint pour les pays émergents un accord qui réforma la gouvernance du Fonds en opérant le plus grand transfert d'influence jamais opéré en faveur de ces pays.

Deux modes d’action bien différents

Entre le départ de Michel Camdessus et l’arrivée de DSK, sept années se sont écoulées. On ne saurait considérer que le second a poursuivi l’action du premier dans le même esprit. Le Fonds lui-même a opéré une petite révolution culturelle. Joseph Stiglitz en convient: après avoir fustigé l’époque Camdessus, il juge que, avec Strauss-Kahn qualifié de «leader sagace», le FMI lui-même est entré dans le camp des progressistes. Difficile, dans ces conditions, de définir une «french touch» dans la direction du Fonds.

Christine Lagarde, qui part favorite pour reprendre le flambeau, a déjà dit qu’elle poursuivrait le même chemin. Moins politique que son prédécesseur, celle qui doit son premier poste dans un gouvernement à Dominique de Villepin a su toutefois transformer son image de juriste distinguée et technicienne de l’économie.

Devenue patronne de Bercy dans les gouvernements Fillon et protégée de Nicolas Sarkozy, elle a bien manœuvré à la présidence de l’Ecofin (Conseil européen pour les affaires économiques et financières) au moment où la crise bancaire américaine touchait l’Europe.

Elle est également parvenue à sauver le G20 Finances qui s’est tenu à Paris, en février dernier, alors que certains membres comme la Chine n’étaient absolument pas disposés à accepter le début d’un semblant de régulation pour corriger les déséquilibres macroéconomiques. Là où on la savait diplomate et affable, elle se montra également pragmatique et déterminée, dans un registre toutefois totalement différent de celui de Strauss-Kahn.

Pas de «french touch», donc, dans la gouvernance du FMI. D’autant que si Christine Lagarde devait être nommée, elle serait probablement la dernière française à ce poste pour de nombreuses années. Mais n’avait-on pas déjà dit cela pour DSK

Gilles Bridier

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Journaliste
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