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Rideau sur la corrida?

Gaëlle Lucas, mis à jour le 05.06.2011 à 9 h 24

Le spectacle taurin est dans une mauvaise passe en Espagne. Mais, comme tout spectacle ancré dans la tradition, sa disparition n'est pas programmée.

Une corrida à Séville, en avril 2010. REUTERS/Marcelo del Pozo

Une corrida à Séville, en avril 2010. REUTERS/Marcelo del Pozo

«Nous sauverons la corrida!» semblaient clamer en chœur les toreros invités à s’exprimer (et à prendre des poses alliant subtilement grâce et virilité) dans El País Semanal le 8 mai dernier.

Les chiffres ne sont pas de leur côté: le nombre de «fiestas» a baissé de près de 30% entre 2007 et 2009. N’oublions pas, néanmoins, que cette perte de vitesse a été précédée de plusieurs années de hausse à la faveur du boom économique. La chute drastique survenue depuis 2007 pourrait donc être fortement liée à la grave crise économique que traverse le pays.

Rejeté par la classe moyenne

«Pendant les années 1980 et 1990, le nombre de fêtes taurines augmentaient lentement et se situait aux alentours de 600 par an. De 2000 à 2007, la courbe s’est envolée et c’est seulement à partir de 2008 qu’elle commence à baisser. On peut dire qu’elle revenue à la normalité», explique Carlos Nuñez, président de l’UCTL, l’Union des éleveurs de taureaux de lidia (spécialement élevés pour la tauromachie), et éleveur de son métier. Conjoncturelle, la décadence du taureau? Pas seulement. Deux mouvements de fond opèrent en effet en parallèle.

Blanca Muñoz, spécialiste de la culture de masse à l’Université Carlos III de Madrid, estime que «la génération qui émerge à partir des années 1960 a donné naissance à une classe moyenne post-moderne et banale, sensible à la propagande commerciale et aux valeurs de la culture de masse».

C’est cette classe, majoritaire en Espagne, qui compose l’essentiel des troupes d’opposants à la tauromachie, selon Blanca Muñoz. Leurs idéaux s’opposent à la tauromachie qu’ils considèrent comme une émanation des valeurs du franquisme alors qu’il n’en est rien, selon Muñoz. Leur opposition s’exprime par exemple à travers les défenseurs des droits des animaux, de plus en plus visibles dans le paysage médiatique.

Les valeurs post-modernes qu’ils incarnent sont aux antipodes de celles des «toros», intimement liées à l’essence de l’Espagne, selon Muñoz: le Drame et la Fatalité. C’est aussi une expression de la latinité selon le philosophe Francis Wolff.

Un enjeu politique

Parallèlement, la désaffection de l’opinion publique pour la tauromachie (en tous cas pour la corrida) commence à se faire une place dans l’ordre juridique espagnol avec, en 2010, l’interdiction de la corrida en Catalogne. La loi entrera en vigueur à partir de 2012. A noter tout de même que les «correbous», jeux taurins typiques du sud de la Catalogne n’ont pas été affectés par cette décision. Les droits des animaux sont tout relatifs.

Bref, ça ne va pas fort dans le monde de la Fiesta. Et l’on commence à se demander si le «second spectacle de masses en Espagne», comme aime à rappeler le secteur, n’appartiendra pas bientôt au passé… et subira le même sort que d’autres spectacles autrefois populaires. Je pense par exemple aux jeux du cirque, progressivement happés par l’émergence de la culture chrétienne dans l’empire romain. Ou encore aux tournois de chevaliers qui ont, quant à eux, en tous cas en France, été purement et simplement interdits par Catherine de Médicis au XVIe siècle.

Alors, le choc des cultures et la loi sont-ils des éléments propres à anéantir un spectacle populaire? «En Espagne, la corrida pourrait être mise en danger dans certaines communautés autonomes comme la Catalogne, via la loi, mais pour des raisons essentiellement politiques. Il s’agit, en interdisant la corrida, de souligner la séparation qui existe entre leur culture et celle de l’Espagne», explique Muñoz.

Soulignons toutefois que la Catalogne est un cas isolé en Espagne. En 2010, pendant qu’elle débattait sur l’interdiction de la corrida, Madrid lui octroyait le statut de bien d’intérêt culturel.

Parfois, en effet, la loi joue en faveur du maintien des traditions. C’est le cas en France, où la tauromachie, qui y connaît une seconde jeunesse, a été récemment classée au patrimoine culturel immatériel. Idem, les combats de coqs, souvent taxés de barbares et cruels, ne sont pas interdits dans certaines régions du Nord où ces luttes d’un autre genre sont solidement ancrées dans la tradition locale.

La tauromachie comme les spectacles du gallodrome sont licites grâce au fameux alinéa 7 de l’article 521-1 du code pénal: la cruauté envers les animaux est interdite sauf si «une tradition locale ininterrompue peut être invoquée» ou «établie».

Quant au choc des cultures, ici entre la tradition espagnole et l’émergence d’une culture globale portée par les valeurs anglo-saxonnes, c’est justement la nature profondément latine de la corrida qui préservera cette dernière de l’extinction. «La culture de masse n’est pas suffisamment forte pour annihiler une culture enracinée», affirme Blanca Muñoz. A l’en croire, la tauromachie est à l’Espagne ce que le carnaval est au Brésil!

Rien ne disparaît, tout se transforme

Soit. Mais, les jeux du cirque semblaient aussi être une pièce essentielle de la culture de l’empire romain, ce qui n’a pas empêché leur disparition. Faux!, réplique Blanca Muñoz: «Le cirque romain n’a pas disparu. Il a simplement évolué vers le cirque que l’on connaît aujourd’hui.»

Pourquoi? Parce qu’un spectacle lié à l’essence d’une culture ne peut pas disparaître tant que cette culture est debout. Il prend d’autres formes, il s’adapte, il perd de son universalité, mais il survit. De la même manière que notre civilisation est imprégnée des cultures de la Grèce et de la Rome antiques.

Alors quel avenir pour la corrida en Espagne? «La corrida va passer du statut de spectacle de masse à celui de spectacle de haute culture, prédit Blanca Muñoz. Il sera au spectacle ce que le classique est à l’art musical. Il y aura peut-être trois spectateurs dans l’arène, mais trois spectateurs tout de même. Pour cela, il faut que la corrida se défasse de sa sauvagerie. Son évolution a d’ailleurs déjà commencé il y a longtemps: avant, les chevaux mouraient dans l’arène. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.» C’est aussi ce que pense Carlos Nuñez, mais non sans apporter une rectification sémantique: «Il n’y a pas de sauvagerie dans la corrida. Au contraire, c’est un art. Un art sanglant, mais pas cruel.»

Gaëlle Lucas 

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