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Les surnoms dans la politique, une spécialité italienne

Temps de lecture : 4 min

Il Cavaliere, Mortadelle, le Caïman, tête d'asphalte... Ces curieux sobriquets font partie du patrimoine de la culture politique transalpine.

Silvio Berlusconi à Rome le 6 juin 2011, REUTERS/Alessia Pierdomenico
Silvio Berlusconi à Rome le 6 juin 2011, REUTERS/Alessia Pierdomenico

«On m’a honoré de nombreux surnoms: le Divin Giulio, la première lettre de l’Alphabet, le bossu, le renard, le Moloch, la salamandre, le Pape noir, l’éternité, l’homme des ténèbres, Belzébuth.»

Giulio Andreotti, ancien président du Conseil italien.

Dans Il Divo, Paolo Sorrentino retrace l’activité politique de Giulio Andreotti, personnalité ô combien influente de la Démocratie Chrétienne italienne. Dans cette scène, Toni Servillo, qui joue l’ancien président du Conseil, évoque les nombreux surnoms attribués à cette figure centrale de la vie politique italienne. Et encore, il en passe, car Andreotti était aussi surnommé «le sphinx», «l’indéchiffrable», «zio (oncle) Giulio», «le renard»… Une abondance onomastique qui a donné lieu à un chapitre tout spécialement consacré dans sa page Wikipédia. Mais «Il Divo Giulio» n’est pas le seul homme politique italien à bénéficier d’autant de surnoms.

Silvio Berlusconi peut lui aussi se targuer d’une large palette de sobriquets: des plus connus, comme «Il Cavaliere», «papi», «le caïman» (qui a aussi fait l’objet d’un film de Nanni Moretti), aux plus désuets comme «Sua Emittenza» (jeu de mots en italien entre éminence et émetteur), «Cainano» (contraction entre caïman et «nano», soit nain), «Al Tappone» (contraction entre Al Capone et «tappo», qui en italien signifie bouchon et est employé pour décrire des personnes petites et trapues), «testa d’asfalto» (tête de bitume)… Nombre d’hommes politiques italiens bénéficient d’un ou plusieurs pseudonymes. Quel est le sens de ces surnoms? D’où viennent-ils, que signifient-ils et comment sont-ils perçus?

D’où vient cette tradition des surnoms?

Surnommer les hommes politiques est une tradition difficile à dater. On en trouve trace dès le XVe siècle: Pierre Ier de Médicis était ainsi surnommé par ses compatriotes florentins «Pierre le Goutteux» en raison de l’arthrite déformante dont il souffrait. Cette tradition s’est poursuivie au XXe siècle: de Benito «Mascella» (mâchoire) Mussolini, à Palmiro «Migliore» (meilleur) Togliatti , en passant par Enrico «Sordomuto» (sourdmuet) Berlinguer, ou encore Bettino «Nerone» ou «Cinghialone» (gros sanglier) Craxi.

Si l’ancien président du Conseil italien Francesco Cossiga le «picconatore» (celui qui donne des coups de pic) s’amusait allègrement à inventer des surnoms pour ses collègues du monde politique (il a affublé Achille Occhetto, dernier secrétaire général du parti communiste italien, du surnom «Zombi moustachu» et Francesco Rutelli, ancien maire de Rome, de «Cicciobello», du nom d'un fameux poupon. En général, la tentation du qualificatif se fait d’autant plus pressante que la personnalité est connue: le surnom représente en ce sens une sorte de baptême populaire, c’est pourquoi - à moins d’être critique et dépréciatif - il est généralement bien perçu par l’homme politique, qui est parfois à lui-même à l'origine de son surnom.

Cela explique les dizaines, voire les milliers, de sobriquets dont Mussolini a hérité, notamment ceux inventés par l’écrivain Carlo Emilio Gadda , comme dans Eros et Priape par exemple, oeuvre dans laquelle il attribue au Duce plusieurs qualificatifs dont «furioso babbeo» (furieux benêt). Giulio Andreotti et Silvio Berlusconi ont aussi leur gros lot de surnoms.

Qui attribue ces sobriquets?

Au XIXe siècle, les intellectuels et la presse emploient les surnoms pour accentuer un aspect positif ou négatif d’un personnage. Agostino Depretis, homme politique qui a marqué l’histoire de l’Italie après son unification, devient sous la plume du poète Carducci le «vinattiere di Stradella» (celui qui vend du vin en gros, utilisé de façon dépréciative par Carducci). Angelo Brunetti, nationaliste italien, devient lui «Ciceruacchio» (grassouillet). Sans parler de Garibaldi, aux nombreux pesudonymes élogieux: «Héros des Deux Mondes», «Lion de la Liberté»...

Berlusconi tenait à ce qu’on l’appelle il cavaliere. Le terme vient d’un titre honorifique, le Cavaliere del lavoro, attribué aux citoyens italiens qui se sont distingués dans l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’artisanat... Mais pour Berlusconi, ce terme était surtout une façon de rompre avec les traditions politiques de l’époque. Pour un homme qui se présentait comme quelqu’un de fondamentalement antipolitique, qui souhaitait surtout apparaître comme une personnalité nouvelle, ne pas être appelé «onorevole» (honorable, c’est ainsi qu’on appelle les membres du Parlement), mais «cavaliere», était symboliquement important. Et puis c’est un terme qui évoque la bataille, et des qualités héroïques.

Mais la plupart de temps, ce sont des journalistes ou des humoristes qui sont à l’origine des surnoms des personnalités politiques. «Divo Giulio» est ainsi une création du journaliste Mino Pecorelli qui s’est inspiré de la personnalité charismatique et pragmatique de Giulio Andreotti, tout en évoquant son caractère sacré dans la politique italienne.

Et le fameux «mortadella», qui colle si bien à la peau de Romano Prodi, vient d’un sketch de Corrado Guzzanti où l’humoriste parodie un Prodi qui caresse une mortadelle, son chien de compagnie (voir la vidéo à 03:45).

Enfin, les surnoms peuvent aussi naître au sein même des partis. Ainsi, Belzébuth vient des socialistes (l’ancien PSI), quand on a voulu distinguer Giulio Andreotti de Licio Gelli, surnommé lui Belfagor. Andreotti était également surnommé «zio (oncle) Giulio» à la fois en référence au ton paternaliste qu’il employait dans ses discours mais aussi à son épithète connu dans les milieux mafieux.

Ces surnoms font aussi référence à des caractéristiques variées, comme le physique. «Il Gobbo» (le bossu) pour Andreotti; «Baffino» (petite moustache) pour D’Alema, ancien président du Conseil; «Al Tappone» (contraction entre Al Capone et tappo, qui en italien signifie bouchon et est employé pour décrire des personnes petites et trapues), «Il Cainano» (contraction entre Caimano et nano, nain), et «Testa d’Asfalto» (tête de bitume, en honneur de sa calvitie) pour Silvio Berlusconi...

Les caractéristiques biographiques servent aussi de référence: Silvio Berlusconi est ainsi appelé «sua Emittenza» pour avoir bâti un empire médiatique sans égal en Italie. Quant au «professore» de Prodi, il évoque sa nomination à la chaire d’économie d’Harvard.

Mais souvent, les surnoms qui s’imposent et sortent du lot sont ceux qui parviennent à résumer l’essentiel du personnage. Le «mortadella» de Prodi représente bien ce cas: la charcuterie italienne évoque la bonhomie du personnage, son physique et sa façon de parler, ainsi que son rapport profond avec l’Emilie-Romagne, sa terre d’origine où se produisent les mortadelles.

Recelant l’identité même d’une personne, les surnoms sont aussi sujets à des évolutions dans leur sens, en fonction du cheminement de leur détenteur. C’est ainsi que «il cavaliere», à l’origine positif, acquiert au fil du temps une connotation négative: le chevalier devient l’emblème d’une bourgeoisie corrompue qui ne peut pas aspirer au titre aristocratique... Silvio Berlusconi est plus que jamais «papi», du diminutif que lui avait attribué Noemi Letizia, l’adolescente à l’origine de la rupture entre Berlusconi et sa femme.

Margherita Nasi

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