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La «Cachette» à déchets nucléaires

Hélène Huteau, mis à jour le 04.06.2011 à 9 h 13

100.000 ans: c’est la durée de radioactivité des déchets qui sortent de nos centrales nucléaires. «Into Eternity», film de Michael Madsen, nous plonge dans les entrailles du premier lieu de stockage permanent en construction en Finlande. Le documentaire prend la forme d’un film de science fiction aux questionnements philosophiques, tant la temporalité et la gravité des enjeux est vertigineuse.

Image du film «Into Eternity» © Chrysalis Films

Image du film «Into Eternity» © Chrysalis Films

En Finlande, se construit le bâtiment le plus ambitieux de toute l’humanité. Tombeau-dédale de milliers de kilomètres souterrains, creusé dans le granit jusqu’à cinq cents mètres de fond, il prétend à une technologie, une sécurité et une durée de vie sur des milliers de générations.

Les pyramides d’Egypte n’ont que 4.500 ans. Onkalo –la Cachette en finnois– est censée être garantie 100.000 ans contre tout aléa: séismes, tsunamis, guerres, changements de civilisations, accidents nucléaires compris!

L’esprit humain a les plus grandes difficultés à se représenter une échelle de temps qui correspond à la durée même de l’histoire de l’humanité. Comment alors envisager assurer une responsabilité sur ce terme?

Les personnes travaillant sur le site finlandais, interrogées dans Into Eternity, un film de Michael Madsen, affichent leur confiance dans la science et la technologie impliquées dans la construction d’un tel sanctuaire. Mais elles finissent par être embarrassées par les questions du réalisateur, qui instille ainsi le doute dans l’esprit du spectateur, sur la sécurité du bunker, qui sera refermé en 2100.

Comment être sûr qu’il ne sera jamais ouvert, comme les pyramides d’Egypte? Et comment transmettre l’information de sa dangerosité à des milliers de générations, qui ne parleront plus notre langue et auront peut-être perdu notre technologie?

Considérant que la curiosité humaine est le plus grand danger, les Finlandais ont opté pour l’oubli pur et simple du site… Arrivant à point nommé dans l’actualité mondiale du nucléaire, ce documentaire a reçu le Grand Prix du Festival du Film d’Environnement en France ainsi que quatre autres prix à l’étranger.

L’impossible «sortie» du nucléaire

L’explosion de la centrale de Fukushima ne doit pas nous faire perdre de vue que les déchets issus des centrales représentent un danger bien plus important et surtout bien plus permanent que les centrales en activité.

L’expression «sortir du nucléaire» qui fait l’objet de débats et même d’un projet de loi, en Allemagne, n’inclut pas ce feu inextinguible qu’est le combustible usagé, dont toute «sortie» est exclue.

A Tchernobyl, onze ans après la fermeture du dernier réacteur, les combustibles usagés sont stockés dans des «"piscines", pleines à ras bord (et) présentent un danger vingt fois supérieur à celui de l’accident de 1986», prévient Vladimir Tchouprov, directeur du département énergétique de Greenpeace Russie dans Libération, «c’est-à-dire assez pour anéantir la moitié de la planète (…) dans une région d’Ukraine sujette aux tremblements de terre».

Le stockage permanent en profondeur est nécessaire, pour nous protéger des risques d’un stockage en surface, par nature instable.

Le film de Michael Madsen commence par exposer qu’on n’a pas trouvé mieux. Les envoyer dans l’espace? Et si la navette explose en traversant l’atmosphère? Les couler au fond de l’océan? Cette option n’en est plus une car on s’est rendu compte que c’est le berceau de la vie que l’on intoxiquait. Le sous-sol est le milieu le plus stable que l’on connaisse, sur le terme étudié, qui va jusqu’à un million d’années!

Le Cedra, collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs a réagit à la sortie du documentaire le 18 mai: «Cette “solution” qu’on nous propose n’en est pas une.» Le film Into Eternity ne rentre jamais dans les considérations techniques, qui sont les arguments des défenseurs de l’enfouissement ou simples gestionnaires de la filière des déchets ultimes.

En emmenant sa caméra dans les entrailles de la terre et en s’adressant au spectateur comme à un visiteur importun du futur, Michael Madsen se contente de mettre en abîme, au sens propre comme au figuré, les enjeux de ce chantier titanesque. D’autant que ce type de site va se multiplier, étant donné la trentaine de pays nucléarisés. La Belgique a son site d’enfouissement. La France aussi, prépare le sien, à Bure, dans l’est de la France.

Le site français de Bure controversé

Après quinze ans de recherches, notamment sur le laboratoire de la Meuse/ Haute Marne, à 490 mètres sous Bure, dans l’argilite, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a déclaré dans son rapport 2005: «La faisabilité du stockage dans l’argile est acquise.» L’agence assure avoir fait une «analyse de l’évolution du stockage sur un million d’années, en considérant les phénomènes thermiques, hydrauliques, mécaniques et chimiques dans l’environnement».

Le risque humain, sur lequel se concentre Into Eternity n’est aucunement évoqué. Sans doute sera-t-il mis dans la balance en 2013, année prévue de la concertation avec le public français. La loi de 2006 sur les déchets radioactifs a en effet prévu cette étape de principe, avant la mise en exploitation du site, prévue pour 2025, sous réserve des autorisations à instruire à partir de 2015. «Les travaux menés dans les laboratoires souterrains étrangers ont validé la démarche d’analyse de l’Andra», s’accrédite l’agence d’Etat.

La seule réserve qu’on s’accorde en France est le principe de «réversibilité», soit la possibilité de changer d’avis et d’ôter les fûts de leur tombeau au cours de la centaine d’années d’exploitation du site.

Quels seront ces déchets? Cliquez sur +

Cependant, des voix dissonantes s’élèvent depuis de nombreuses années sur les risques liés au site de Bure, et notamment à la couche d’argilite dans laquelle on va creuser une véritable cité souterraine de 300 km de galeries et alvéoles pour stocker les dangereux colis (8.000 m3 de déchets hautement actifs et 70 à 80.000 m3 de déchets moyennement actifs).

Le docteur en géologie à la retraite Godinot, et feu le géophysicien André Mourot ont tiré la sonnette d’alarme sur les risques d’infiltration d’eau. Une eau qui dégraderait les fûts, se gorgerait de radioactivité puis véhiculerait celle-ci au gré des écoulements.

«Le sous-sol de Bure (…) est strié d’une multitude d’anciennes failles verticales que les séismes vosgiens tout proches pourraient rouvrir, conduisant très rapidement les eaux dans le stockage souterrain. Ce risque, majeur, est d’autant plus sérieux que le creusement d’une poubelle transformerait la zone souterraine en un véritable gruyère», s’alarme le Cedra, comme les nombreux collectifs contre l’enfouissement de la région.

Des failles? L’Andra rapporte n’en avoir décelé aucune dans la couche concernée par le stockage, sur 200 km2 explorés par ses géophysiciens au nord et au nord-ouest du laboratoire de Bure. «Aucun des forages (2.300 m au total) n’en a traversé», souligne le rapport 2005.

André Mourot contestait également l’imperméabilité et la fiabilité de l’argilite, cette roche dure, composée principalement d’argile mais aussi d’un pourcentage de calcaire, dans laquelle sont creusées les alvéoles de stockage. Cette roche est la barrière principale au relâchement de matières radioactives, or le géophysicien avait mis en évidence qu’un morceau de cette roche à l’air libre se décomposait sous la pluie. Cela dit, la couche géologique concernée est là depuis 155 millions d’années…

Les Finlandais ont eux choisi le granit. Ce type de milieu a été écarté en France, à cause d’une trop grande densité de failles dans les sites étudiés. Si le réalisateur n’aborde pas ces aspects techniques dans son film, sa caméra s’attarde néanmoins sur l’eau qui coule sur les visages des mineurs et on ne peut que noter que les parois des tunnels sont striés de ruisselets.

On estime que la quantité totale de déchets radioactifs dans le monde se situe entre 250.000 et 300.000 tonnes, tout en sachant que cette quantité augmente tous les jours. La responsabilité qu’engagent leur production et leur stockage a pour l’instant été prise par une poignée d’élus et de scientifiques. Au Japon, en France, en Suisse et partout où les centrales fument, des voix s’élèvent pour être enfin prises en compte dans ces décisions.

Hélène Huteau 

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