Life

Au secours, mon diplôme ne vaut plus rien!

Emily Bazelon, mis à jour le 18.04.2009 à 20 h 25

En pleine crise, à quoi cela sert-il d'avoir fait de longues études?

Les études, ça paie. Telles sont les conclusions d'enquêtes successives portant sur les liens entre études supérieures et revenus. Normalement, plus vous êtes diplômé, plus vous gagnez d'argent. Les économistes d'Harvard Claudia Goldin et Lawrence F. Katz écrivent que depuis 1980, «l'augmentation des revenus relatifs des diplômés de l'université et des diplômés de l'enseignement supérieur est particulièrement conséquente.»

Les études qui révèlent ces tendances englobent en général un énorme nombre de données. Elles utilisent les chiffres du recensement ou d'autres grands échantillons de population, et montrent une corrélation positive entre revenus et années d'étude. On peut en déduire que les diplômes d'université ou de troisième cycle constituent un bon pari sur l'avenir. Mais cela ne signifie pas que chaque diplôme soit financièrement intéressant à tous les moments de la vie.

Cette idée m'aide à comprendre les centaines de mails que j'ai reçus, en réponse à ma question sur les répercussions de la récession sur les décisions des jeunes concernant les études supérieures et formations professionnelles (si je mentionne qu'il y en avait des centaines, c'est pour m'auto-absoudre de ne pas leur avoir répondu individuellement. Vos mots étaient émouvants et sincères; je les ai tous lus et je vous demande de me pardonner pour ce remerciement collectif et impersonnel!) J'ai eu des retours de jeunes gens d'une vingtaine d'années, inscrits dans des facs de droit, en doctorat de sciences ou de lettres, d'écoles de commerce et suivant des masters dans toute une variété de matières. Et si de plus longues années d'études constituent généralement un pari imbattable à long terme, c'est loin d'être l'avis de bon nombre d'étudiants d'aujourd'hui. Comme le dit Jonathan, diplômé d'université en Caroline du Nord qui travaille dans une librairie de livres d'occasion: «J'ai un B.S.en sociologie, et ça ne vaut guère mieux que ses initiales [Bull Shit, de la merde.]»

Il ne fait aucun doute que nombreux sont les étudiants à apprécier une école qui sert de refuge et les met à l'abri du redoutable marché du travail. «C'est une formidable forteresse que je serais bien contente (et naïve) de choisir, si je ne venais pas juste de terminer ma thèse de doctorat le mois dernier,» écrit Laurel, spécialisée en l'histoire de l'art.

En dépit des conclusions des recherches évoquées au début de cet article, les titulaires de thèse comme Laurel ne seront pas immédiatement récompensés. Et elle peut s'estimer heureuse, comparativement à ses pairs, de n'avoir accumulé aucune dette au cours de ses études. «Ces sept dernières années, on m'a payée pour faire des études supérieures,» écrit-elle. Mais si elle ne doit pas d'argent, elle n'en pas non plus mis de côté. C'est, naturellement, le lot traditionnel du thésard: vivre chichement, le nez dans de vieux bouquins, au fond d'une mansarde (ou, dans le cas de Laurel, à Venise et sur la côte adriatique, grâce à une bourse), et émerger avec les références nécessaires pour décrocher un poste universitaire. Le problème, c'est que ce n'est pas la bonne année pour obtenir son diplôme. «Beaucoup des postes universitaires pour lesquels je me suis portée candidate ont été annulés,» déplore Laurel. «J'ai exploré Craigslist [site d'annonces], mais pour l'instant, je n'ai pas trouvé de poste demandant une connaissance de l'obscure littérature historique serbo-croate du XVIIIe siècle.»

Bon, peut-être est-il inutile de se faire trop de souci pour Laurel. Elle a l'air futé, et pour l'instant elle a bien réussi. Peut-être que ce gel des embauches à l'université ne sera qu'un écueil temporaire, et que dans un an ou deux elle obtiendra le travail d'historienne de l'art pour lequel elle a été formée. Mais alors que les universités offrent toujours plus de postes d'auxiliaires et titularisent de moins en moins, je comprends le titre de cet article de janvier paru dans la Chronicle of Higher Education: «Graduate School in the Humanities: Just Don't Go.» (Etude supérieures de lettres : n'y allez pas). Je peux aussi comprendre la consternation de Laurel envisageant l'avenir. «Je me transforme à toute vitesse en étudiante diplômée du plus triste genre qui soit : celui qui a fini et qui n'a pas la moindre idée de quoi faire après. Je serai celle qui ira s'asseoir sur les marches de cette Tour d'ivoire, les coudes sur les genoux et le menton dans la main, suppliant pour qu'on me laisse retourner à l'intérieur.»

A en croire ma boîte mail, la récession signifie qu'à court terme, le problème ne se cantonne pas aux étudiants en lettres et à ceux qui se consacrent à de minuscules niches de savoir aux difficiles applications pratiques. M'ont aussi écrit, par exemple, des titulaires de doctorat en bio-ingénierie fauchés ou inquiets, diplômés des universités de Berkeley et de San Francisco («C'est un déchirement d'avoir un doctorat en ingénierie et de ne même pas pouvoir gagner l'équivalent de mon loyer les mauvais mois»), et de sciences physique de Stanford («Je peux rester ici encore 3-4 ans, la paie est nulle, le boulot est merdique, mais au moins je suis sûr de ne pas me faire virer.»)

Les plus de vingt ans titulaires d'un diplôme professionnel censé les aider à trouver du travail, mais qui en fait n'y suffisent pas, sont plus angoissés. Gordon, 29 ans, a obtenu un diplôme de génie informatique à la Boston University, étudié les technologies de l'information pendant trois ans et est titulaire d'un MBA et d'un master en systèmes d'information. Est-il possible d'avoir une formation plus pratique et pragmatique? Pourtant, au bout d'un an et demi, il a perdu l'emploi qu'il avait obtenu après ses diplômes. Il a contracté pour 60.000$ de prêts étudiants, alors même qu'il bénéficiait d'une bourse pour toutes ses études supérieures (couvrant les frais de subsistance). Cela revient à 500$ par mois pour les dix prochaines années. «Je décrirais l'état actuel de mon angoisse comme un phénomène lancinant et morose qui entache toutes les décisions de ma vie,» écrit-il.

«Soudain, il m'apparaît qu'il est vraiment possible qu'à l'image de milliers d'autres, je sois en train de m'accrocher à un diplôme qui ne vaut rien, finalement. Prenez les prêts étudiants, le coût d'opportunité de prélever deux ans (commerce), quatre ans (droit) ou huit ans (médecine) de votre vie active, ajoutez-y une horde d'autres gens avec les mêmes qualifications que vous, rivalisant pour une poignée d'emplois disponibles, et il est trop facile de voir à quel point le marché du travail dans ces professions ressemble à une bulle sur le point d'exploser.» (En fait, pour le droit c'est trois ans).

Les économistes sont d'un autre avis. «Quand la situation s'améliorera, ce seront les plus diplômés qui resteront les plus demandés (comme cela a été le cas au cours des trente dernières années),» estime David Autor du Massachusetts Institute of Technology. «Alors, à quelqu'un qui envisagerait de se lancer dans des études d'ingénieur, de médecine, d'informatique, d'économie, de droit, de biologie, etc, je dirai: allez-y !» Pour Autor, la seule interrogation consiste à savoir si le diplôme de Gordon, le MBA, gardera sa valeur antérieure malgré le crash financier. Pour tous les autres: «La récession fait des études une meilleure affaire que jamais, car le coût d'opportunité d'investissement dans votre capital humain n'a pas été aussi bas depuis très longtemps.» D'accord, Gordon va peut-être à l'encontre de l'opinion générale, mais pour l'instant la situation est vraiment pourrie, et qui sait quand et comment finira cette crise? C'est le court terme sinistre et l'incertitude du plus long terme qui écrase les étudiants, je pense, même si, statistiquement, ils devraient s'en sortir.

J'ai aussi reçu des messages de diplômés en droit, endettés à hauteur de 200.000$, qui se demandaient ce qui leur avaient pris, maintenant que les entreprises dégraissent et implosent. «C'est un cauchemar,» écrit Benjamin, qui s'est fait remercier il y a quelques semaines sans même une journée de préavis. Il est retourné vivre chez ses parents, jusqu'à son départ pour aller enseigner en Corée. «Le salaire est correct et les frais sont couverts. Je recommande vivement à d'autres diplômés dans ma situation de prospecter par là. Mais mon Dieu, je dois quitter les Etats-Unis d'Amérique. Qu'a-t-il bien pu se passer?» (Autor lui dirait de se détendre: «En ce qui concerne les diplômés en droit qui se retrouvent sous l'eau: les juristes se mouillent peut-être les pieds pendant la récession, mais les autres diplômés d'université ne voient même plus la surface tant ils sont profondément sous l'eau.»)

Et puis, il y a les masters. Je me demande si certains ne sont pas un peu des escroqueries, puisque les étudiants doivent souvent payer pour en suivre les cours. Tamara, titulaire d'un master d'assistante en médecine, a choisi son diplôme parce qu'il faisait partie des futurs métiers les mieux classés selon une enquête de la CNN. Elle travaille, mais vu sa dette de 200. 000$, explique-t-elle, «il m'est difficile de dire pour l'instant si j'ai eu raison de faire des études supérieures. Même si je ne gagnais que 29.000$ quand je travaillais dans un laboratoire de recherches, nous n'avions pas de dette, nous vivions dans une maison agréable et j'avais plein de temps libre à consacrer à ma famille... J'espère qu'un jour, je considérerai ma décision de poursuivre mes études supérieures avec fierté, mais pour l'instant je suis surtout écrasée par le regret.»

Dans le même bateau: un type titulaire d'un master de relations internationales qui travaille dans un supermarché et vient juste d'être inscrit à Medicaid [aide médicale pour les plus démunis]. Et qu'en est-il de ceux dont les diplômes et les passions sont égrenés sur des chemins qui se dérobent sous leurs pieds? Comme, par exemple, ces chers étudiants en journalisme? Sam m'écrit que lorsqu'il a commencé ses études de journalisme à l'université du Missouri en 2004, «la perspective de n'être pas bien payé me convenait et j'étais tout à fait prêt à commencer tout en bas de la chaîne alimentaire.» Il a rapidement trouvé un travail dans le journal local «et je me suis fait virer tout aussi vite.» Maintenant, il travaille chez Applebee's [restaurant de grillades]. «Ma question est la suivante: pour quelqu'un qui rêvait de faire du journalisme sportif (et n'a que peu de compétences informatiques pour compléter ses talents d'écriture), quelle est la meilleure solution? Retourner à l'école dans un domaine de compétence différent (ce que je ne peux me permettre), continuer à imposer mon CV à des gens qui, de toute façon, n'embauchent pas, ou laisser tomber mon rêve pour quelque chose de plus réaliste?»

Comme le reconnaissent certains de ceux qui m'ont écrit, il s'agit là de dilemmes de personnes relativement privilégiées. Ils sont jeunes. Ils sont très diplômés. Sam s'en rend compte: «Il faut souligner que je suis un homme de 23 ans, très chanceux, heureux et en bonne santé, qui, mis à part le fait qu'il n'a pas beaucoup d'argent et qu'il n'a pas eu de bol en choisissant sa filière, n'a pas à se plaindre.»

Pour prendre un peu de recul, je voudrais évoquer le mail de Dani, 28 ans, qui vit à Chicago, et qui n'a pas pu aller à l'université après le lycée. Elle travaille dans le bureau d'un entrepôt et obtiendra en mai son diplôme en deux ans pour lequel elle a économisé sur tout, s'est endettée et «se bat bec et ongles.» Elle ne voit pas comment elle pourrait se permettre de prolonger ses études et souligne que «pour ceux d'entre nous qui n'ont pas eu la chance de faire des études supérieures, être considéré comme ayant moins de valeur que quelqu'un plus «intelligent» juste parce qu'il a un diplôme nous fait reculer encore davantage sur le marché du travail. Nous sommes déjà angoissés par notre avenir, et l'idée que cette économie, ou que même un seul coup dur puisse perturber nos vies si dépendantes de nos paies, est plus que terrifiante.» C'est dur de craindre que son diplôme ne vaille rien. Mais c'est pire de ne pas avoir de diplôme du tout.

Cet article d'Emily Bazelon, publié le 10 avril sur slate.com, a été traduit par Bérengère Viennot

Emily Bazelon
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