Monde

L'Espagne s'effondre-t-elle d'avoir trop construit?

Gaëlle Lucas, mis à jour le 01.06.2011 à 17 h 26

Neuf morts le 11 mai après deux secousses modérées à Lorca. Le tremblement de terre a mis en évidence les défauts du laisser-faire urbanistique des années 2000.

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Des sauveteurs dans les rues de Lorca après le séisme, le 12 mai 2011. REUTERS/Juan Medina

Neuf morts, ça fait beaucoup, surtout quand elles ont été provoquées par deux séismes de 4,5 et 5,2 sur l’échelle de Richter (1)… en Espagne.

La plupart des neuf personnes sont mortes à cause de la chute d’éléments de bâtiments (balcons, pans de murs…) qui n’ont pas résisté aux deux tremblements de terre du 11 mai dernier à Lorca, dans la région de Murcie, au sud-est de l’Espagne. Quelques édifices entiers se sont écroulés, dont au moins un avait moins de dix ans. Un autre, construit il y a huit ans, a dû être démoli par les autorités.

5% des immeubles de la ville ont subi de très graves dommages et pourraient subir le même sort. En attendant, des centaines d’habitants attendent toujours d’être relogés.

Passé le choc, les critiques n’ont pas tardé. Certes, l’épicentre du tremblement de terre n’était pas très profond, un kilomètre, et la nature sablonneuse du sol de la zone de Lorca a contribué à la gravité des dommages, selon le Collège des géologues d’Espagne.

On construit, on construit, on construit

Mais les immeubles écroulés «n’auraient pas dû s’effondrer», a estimé dans une déclaration à Público, le président de Géologues d’Espagne, Luis Eugenio Suarez. Le risque sismique dans la région de Murcie est parmi les plus élevés d’Espagne et il y a des normes dans la construction censées éviter les dégâts massifs observés à Lorca. Or, au moins deux des bâtiments écroulés ou démolis à la suite du séisme n’ont pas plus de dix ans d’âge.

Un enfant fait la queue pour le repas dans le camp organisé pour les sans-abris de Lorca, le 18 mai. REUTERS/Francisco Bonilla

«Clairement, si le bâtiment avait été bien construit, il ne se serait pas écroulé», conclut un architecte madrilène. El País évoquait, à propos de l’un d’entre eux, «un de ces complexes au nom pompeux et à la construction déficiente qui ont proliféré en Espagne» à l’époque. Dix ans, c’était en 2001… Il n’y a pas si longtemps…

Retour en arrière: 2001, c’est toute une époque en Espagne: on est en plein boom immobilier, on s’enrichit, on surconsomme, le monde entier observe, admiratif, la croissance rapide du pays. La région de Murcie, que borde la Méditerranée, avec ses plages, ses terrains de golf, ses touristes étrangers, et son risque sismique, profite à fond des bienfaits de la bulle.

Celle-ci ne tardera pas à exploser, plongeant l’Espagne dans la récession. Il n’empêche, en attendant, la région s’enrichit… et ses élus locaux aussi! Selon le rapport de Greenpeace sur la situation du littoral espagnol publié en juillet 2010 dans 26 des 45 municipalités de la région, les maires sont poursuivis pour des délits de corruption, la majorité de corruption urbanistique.

Une vague de corruption

A échelle nationale, en 2009, environ 300 responsables publics sont poursuivis pour ce genre d’affaires. Rappelons qu’en Espagne, les mairies jouissent de compétences importantes en matière d’urbanisme: concession de permis de construire, définition des plans d’urbanisme et requalifications de terrains (après aval de la région).

Alors que les flux de touristes affluent vers les régions de la côte méditerranéenne, l’occasion d’un enrichissement facile est trop belle pour ne pas la saisir. La très médiatisée affaire de corruption de Marbella, dans laquelle 95 personnes sont impliquées et devant les tribunaux depuis septembre dernier, illustre la situation.

Mais les corrompus ne sont pas les seuls à profiter d’une manne qui semble inépuisable: les spéculateurs, dont le costume est endossé par les promoteurs autant que par le quidam en quête de gains faciles et rapides, s’en donnent à cœur joie et font construire à tour de bras: 800.000 nouveaux logements sont édifiés en 2005, au plus fort de la bulle, soit plus que la somme des logements construits en France au Royaume-Uni et en Allemagne la même année, selon la Fondation Alternativas.

Sur le mur: «Danger». REUTERS/Francisco Bonilla

Aberration parmi d’autres, le rapport de Greenpeace informe que Murcie comptait en 2006 plus de permis de construire que la région de Madrid, malgré une population quatre fois inférieure à celle de la communauté madrilène. La Fondation Alternativas estimait qu’il existait en 2009 deux logements par habitant en Espagne.

En 2011, les excès et les incohérences des années fastes se dévoilent sous la forme de villes fantômes dans la banlieue de Madrid que personne ne veut habiter, ou du million de logements neufs qui attendent désespérément acquéreur… ou, peut-être, de bâtiments de moins de dix ans qui cèdent sous les secousses d’un tremblement de terre de 5,2 sur l’échelle de Richter…

Gaëlle Lucas 

(1) Communément, un séisme de 4,5 sur l'échelle de Richter est considéré comme «léger», un de 5,2 appartient à la catégorie «modérée». Retourner à l'article

Gaëlle Lucas
Gaëlle Lucas (5 articles)
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