Culture

Lady Gaga, la Boss

Jody Rosen, mis à jour le 03.06.2011 à 6 h 38

Son nouvel album mène la pop vers des hauteurs tumultueuses et apocalyptiques et lorgne vers la puissance d'un Springsteen période «Born to Run».

53e Grammy Awards à Los Angeles, en février 2011. REUTERS/Lucy Nicholson

53e Grammy Awards à Los Angeles, en février 2011. REUTERS/Lucy Nicholson

L'Enlèvement n'a pas eu lieu comme prévu le 21 mai, mais le nouvel album de Lady Gaga est arrivé, traînant avec lui suffisamment de bruit et de fureur pour plaire à l'eschatologiste le plus pointilleux. Born This Way est une pop tumultueuse de fin des temps: des rythmes triturés, des refrains colossaux, des solos de guitare glam et stridents, des crescendos descendus tout droit d'une revue de Broadway.

Ces dernières années, il y a clairement eu un redimensionnement de la pop et tout le monde, du rock indé au dirty south, s'est mis à faire de la musique à une échelle plus vaste et symphonique. Mais Gaga a voulu tous les surpasser, sortir un disque encore plus énorme, plus emphatique, et férocement plus camp que personne d'autre. C'est une chose de titrer une ballade «The Edge of Glory» [le bord de la gloire] – et s'époumoner d'être «suspendue à un moment de vérité» et de «danser dans les flammes», le tout dans des accords les plus tempétueux possibles.

Lady Gaga - Born This Way by Interscope Records

C'en est une autre, au milieu de ce maelström, de lâcher un solo de saxophone comme on n'en avait plus entendu depuis 1987. Et c'est ici que la pacotille pop accède, si vous voulez, à son épiphanie – où la chanson se libère de ses prosaïques liens terrestres,  se rue vers le ciel, touche les nuages, et rencontre Jésus, ou Meatloaf, qui la contemple, du haut de son trône doré.

Évidemment, on ne saurait en attendre moins de la part de Lady Gaga. La chose la plus impressionnante dans Born This Way, c'est qu'il est suffisamment audacieux: il réussit à atteindre la barre que Lady Gaga fixe toujours plus haut, à chaque fois qu'elle sort un clip, ou apparaît sur le tapis rouge, habillée d'une robe en steaks. Elle fignole son personnage dans les moindres détails. Malgré sa tonitruance, Born This Way est un modèle de composition délicate et minimaliste.

Expérience scientifique

Ses arrangements sont ciselés, et toutes les nappes de synthé, toutes les boîtes à rythmes, tous les vocodeurs sont parfaitement en place. Gaga et ses collaborateurs (que ce soit le producteur mexicain Fernando Garibay, DJ White Shadow, ou son camarade de toujours, RedOne) mettent l'accent sur la dynamique, sur des introductions à fermentation lente, qui explosent dans des couplets techno. Ces énormes refrains sont la spécialité de Gaga, mais ces chansons tiendraient la route accompagnées simplement d'une guitare acoustique.

Mais ce n'est pas comme si vous vouliez les écouter ainsi. Gros, tel est le leitmotiv: du gros son, des grosses émotions, une grosse idiotie. Dans pratiquement toutes les chansons, Gaga flirte avec l'absurde, et fonce tout droit vers la limite où la catharsis devient comédie. Une chanson comme «Marry the Night» [Épouser la nuit] ressemble quasiment à une expérience scientifique. Peut-on réanimer les fantômes de Pat Benatar et de Bonnie Tyler? Combien peut-on fourrer de clichés pop-rock ébouriffés dans un titre club avant qu'il n'explose?

Sur la pochette de l'album, Lady Gaga pose avec un brushing très 1985, et dans «Hair», elle entonne un hymne de libération ridicule autour d'une mise en plis. («This is my prayer/ That I'll die living just as free as my hair» [Voici ma prière/ Que je meure en ayant vécu aussi libre que mes cheveux!]) Puis il y a «Americano», sur un mariage lesbien dans Los Angeles-Est. Une ballade très cabaret, noyée de kitsch latino: des montées de cordes «gypsy», des guitares flamenco, des castagnettes...

Révolutionner la pop

Dans ces chansons, Lady Gaga s'inscrit dans une tradition camp, celle qui va des cabarets de drag queens, à Brodway, en passant par la disco. Les gays sont le cœur de cible de Gaga et, sans coïncidence aucune, son cheval de bataille; pour Gaga, carriérisme et activisme ne font qu'un. Le premier extrait de Born This Way, son titre éponyme, rappelle une mélodie de Madonna et cherche les slogans vivifiants:

«Whether life's disabilities/ Left you outcast, bullied, or teased/ Rejoice and love yourself today/ 'Cause baby you were born this way/ No matter gay, straight, or bi/ Lesbian, transgendered life.»

[Que les accidents de la vie/t'aient ostracisé, harcelé, ou provoqué/c'est le moment de te réjouir et de t'aimer/ Parce que, bébé, tu es né comme ça/ Qu'importe que tu sois gay, hétéro ou bi/lesbienne ou transgenre».]

Ces paroles ne sont pas des plus évidentes à prononcer. Gaga peut se montrer retorse quand elle joue les grands seigneurs. Et quand elle tente les phrases choc. «Je me suis donné comme objectif de révolutionner la musique pop», a-t-elle déclaré, mais le premier degré avec lequel elle s'empare de cette mission crée parfois un effet de distanciation. Dans «Judas», son single actuel, Gaga contient un moment ses hurlements pour un rap qui ressemble fort à un mauvais séminaire de cultural studies:

 «In the most Biblical sense/ I am beyond repentance/ Fame hooker, prostitute wench, vomits her mind/ But in the cultural sense/ I just speak in future tense».

[Dans un sens très biblique/Je suis au-delà de la repentance/Catin renommée, gueuse prostituée, qui vomit tout ce qui lui passe par la tête/Mais dans un sens culturel/ je ne fais que parler au futur].

Même pour ceux qui adorent réfléchir à la musique pop «dans un sens culturel» – qui gagnent leur vie en cogitant sur le vomi cérébral des stars –, une chanson comme celle-ci a tout d'un pensum. La musique de Beyoncé est tout aussi fascinante de polysémie que celle de Gaga, mais elle, au moins, elle ne truffe pas ses chansons de citations tirées d'un Profil Bac.

Born to Run

Mais le véritable souci de Gaga, ce n'est pas la politique ou l'art conceptuel – ou même les cheveux. C'est, en attendant un meilleur terme, le rock 'n' roll. Rappelez-vous qu'elle n'est pas née comme ça. Avant d'être Lady Gaga, la révolutionnaire de la pop, la reine de la disco et la styliste du Muppet Show, elle était Stefani Germanotta, une jeune auteur-compositeur avec une jolie voix, un honnête talent de pianiste, et un désir d'être la prochaine Toris Amos, ou Fiona Apple. Ou visait-elle en fait Def Leppard? L'un des titres qui ressort du nouvel album est «You and I», une ballade pop-rock franche et efficace, produite par «Mutt» Lange, la légende des studios derrière des albums comme Hysteria, de Leppard.

Gaga a un cœur de rocker. Elle n'a que peu de goût, ou même d'intérêt, pour la musique noire: il n'y a quasiment jamais de hip-hop dans ses disques. Ses chansons reposent sur des rythmes house francs du collier – un son européen qui, grâce à Gaga, est devenu la cadence par défaut de la pop américaine.

Et pourtant, dans son nouvel album, l'europhilie laisse place à l'américanisme. Oubliez Madonna: la nouvelle muse de Gaga, c'est Bruce Springsteen. Chanson après chanson, elle se fraye un chemin dans le romantisme en roue libre de Springsteen. (C'est Clarence Clemons au saxophone dans «The Edge of Glory» et «Hair»). Si Born This Way sonne comme un album de boîte de nuit, dans l'esprit, c'est un Born to Run, avec, dans les rôles phare, les Mary et les Wendy de Springsteen.

Dans «Highway Unicorn (Road 2 Love)», Gaga chante «She's just an American riding a dream. … She's a free soul, burning roads/ With a flag in her bra.» [C'est juste une Américaine qui vit son rêve...un esprit libre, qui taille la route/Un drapeau dans le soutif].

L'assourdissante musique de Gaga a aussi quelque-chose qui se rapproche de celle de Springsteen – c'est une actualisation disco du fantastique «rythme de dinosaure» du Boss. Et c'est un son irrésistible. Dans les meilleurs moments de l'album, il balaye tout le bruit de fond qui enveloppe Lady Gaga: vous arrêtez de penser à sa nouvelle robe, ou à son dernier Tweet, ou à son parfum de souffre – vous arrêtez de vous prendre la tête sur Gaga, dans un sens culturel – et vous abdiquez devant le pouvoir cru de sa musique. Vous vous mettez à danser, tout simplement.

Jody Rosen

Traduit par Peggy Sastre

Jody Rosen
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