Hommes/femmes: des rapports opposés entre les Etats-Unis et la France

Women's shoe heels / boolve via Flickr CC License By

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Harcèlement sexuel, sexisme, féminisme, drague... Aux États-Unis, «l'homme qui aime un peu trop les femmes», c'est celui qui ne les respecte pas.

Ah l'Amérique puritaine, le fameux pays où vous allez au tribunal si vous faites un compliment sur la jupe de votre collègue! La caricature a été répétée aux premiers instants de l'affaire DSK, un réflexe culturel qui est rapidement remonté a la surface.

«Dans l'Amérique puritaine, on tolère infiniment mieux les jeux d'argent que les plaisirs de la chair», écrivait le conseiller général PS Gilles Savary, tandis qu’un blog de Rue89 renchérissait:

«Espérons que, après cette affaire DSK, le puritanisme américain et leurs méthodes de traque sexuelle des élus ne viennent pas contaminer la France.»

Il ne s'agit pas de dire qu'une certaine culture française de glorification du grand séducteur soit responsable de l'agression sexuelle présumée du Sofitel. Mais il est intéressant de voir comment les réactions des deux côtés de l’Atlantique ont révélé des seuils de tolérance au sexisme assez différents.

Le harcèlement sexuel à l'américaine, une discrimination

A entendre certains commentaires sur le «puritanisme» américain, on a l'impression que les lois contre le harcèlement sexuel ont été inventées par des pasteurs rigoristes qui diabolisent le sexe.

Pourtant aux Etats-Unis, les principaux opposants au féminisme sont justement les conservateurs religieux qui se fondent sur la Bible pour soutenir l’inégalité «traditionnelle» entre les sexes.

Les lois contre le harcèlement sexuel au travail sont considérées comme des outils de lutte contre les discriminations, et elles ont été initialement introduites dans le fameux Civil Rights Act de 1964

On distingue deux types de harcèlement sexuel aux Etats-Unis: lorsqu'un un supérieur vous pénalise si vous refusez ses avances sexuelles (et autres abus de pouvoir), ou lorsque des comportements à caractère sexuel de la part d'autres employés créent un environnement de travail hostile et dégradant. 

Dans ces procès, les plaignants décrivent souvent un quotidien fait d'insultes et de coups de téléphone obscènes, d'envoi de photos pornographiques ou d'attouchements.

Pour qu'il y ait harcèlement, il faut que le plaignant ait fait savoir qu'il/elle voulait que ces actions s'arrêtent. Sinon, il ne s'agirait que de petits jeux consensuels entre collègues.

L'étroite définition du harcèlement sexuel à la française

Le code du travail et le code pénal français ont une définition plus étroite du harcèlement sexuel, expliqué comme «le fait de harceler autrui dans le but d'obtenir des faveurs de nature sexuelle»

Selon la juriste Catherine Le Magueresse, ancienne présidente de l'Association Européenne contre les Violences Faites aux Femmes (AVFT), il est plus difficile de mettre en cause la responsabilité de l'employeur en France, car «les conseillers prud'hommes sont peu formés à la recherche de la preuve dans ce domaine, et dubitatifs face à la réalité dénoncée par la salariée».

L'avocate Claudia Canini précise que de plus en plus, les juridictions prudhommales condamnent sur le fondement de l'obligation de santé de l'employeur, qui est responsable de la santé mentale ou physique de ses salariés. 

Des condamnations plus faibles en France

Aux Etats-Unis, les employeurs qui auraient laissé passer des comportements de harcèlement et laissé s’installer un «environnement hostile» doivent parfois payer des dommages compensatoires très élevés.

Pour échapper à cette lourde dépense, les directeurs des ressources humaines encouragent les employés à rapidement faire part des comportements qui pourraient poser problème.

En France, ce mécanisme de dissuasion joue moins fortement, et les condamnations sont plus faibles. Par exemple au pénal, un chef d'entreprise qui avait exercé une pression quasi quotidienne pour avoir des relations sexuelles avec une employée, avec attouchements répétés, a été condamné à une peine de quatre mois de prison avec sursis et 1.000 euros d'amende.

De même, les employeurs jugés responsables payent des montants moins élevés: un dizaine de millier d'euros en France pour un cas de harcèlement sexuel avec attouchements et violences; aux Etats-Unis, les compensations atteignent rapidement les centaines de milliers d'euros.

Depuis que la directive européenne a été transposée en mai 2008, coexiste une autre définition du harcèlement sexuel comme discrimination, plus proche de la loi américaine, mais cet article de la loi n’a donné lieu à aucune jurisprudence.

Face aux accusations de puritanisme, les juristes américains répliquent qu'avant tout, l'idée de ces lois «est que les femmes doivent obtenir du pouvoir au travail, non pas en jouant sur leur sexualité, mais grâce à leur capacité à bien faire leur travail», explique Katherine Franke, professeur de droit à l’université de Columbia.

La drague au bureau n'a d'ailleurs pas été éradiquée (et ce n'est pas le but). Selon un sondage publié sur CNN en 2004, 47% des personnes interviewées avaient déjà couché avec un collègue.

Deux définitions du sexisme et du féminisme

Au-delà du droit, un éventail plus large de comportements est considéré comme sexiste par l’opinion publique et les médias américains. La différence est notamment dûe à la plus grande influence des féministes dans le milieu universitaire et juridique. Pour de nombreuses Américaines, le fameux homme qui aime un peu trop les femmes, c’est plutôt un homme qui ne les respecte pas. 

L'attitude française, elle, est en partie liée à une tradition intellectuelle qu’a examinée l’historienne de Princeton Joan Wallach Scott. Celle-ci soulignait récemment dans le New York Times que pour certains historiens et sociologues français, l’«alternative à l’égalité entre les sexes est l’acceptation d’un jeu des différences érotisé».

L’idée est que la femme acquiert du pouvoir en étant désirée par les hommes, et que grâce à cela elle parvient à rééquilibrer le rapport de force. Scott ajoute que pour ces intellectuels (elle cite Claude Habib, Mona Ozouf et Philippe Raynaud), le féminisme est vu comme «un apport étranger», en décalage avec les mœurs françaises.

Le modèle défendu est celui d’une «galanterie française», à distinguer du combat égalitaire des féministes américaines, accusées de forcer les femmes à nier leur féminité.

Pour ce courant, il s'agit d'opposer le «commerce heureux entre les sexes» (Mona Ozouf) à la judiciarisation excessive des rapports aux Etats-Unis. Ce discours de l’exception française a d’ailleurs été «construit en réaction contre la politisation des questions sexuelles aux Etats-Unis à partir de la fin des années 1980», souligne le sociologue Eric Fassin.

Les rapports homme/femme «à la française»

Dans plusieurs interviews tirées du nouveau livre de la journaliste du New York Times Elaine Sciolino, on entend des discours qui font écho à cette conception des rapports homme/femme «à la française». 

Une chef d’entreprise interrogée dans La Séduction, How the French play the Game of Lifeà paraître en juin explique ainsi que les femmes  utilisent la séduction «comme une arme pour se défendre contre le machisme des hommes».

Beaucoup critiquent la vie de bureau dite à l'américaine, «le travail sans séduction, quel ennui!». Peu semblent s’inquiéter du fait que trop de flirt pourrait créer le risque de ne pas être prise au sérieux. Les Français ont tendance à glorifier le jeu de séduction, là où beaucoup d’Américains y verraient un risque de dynamiques d’objectification ou d'abus de pouvoir. 

De même, de nombreuses femmes interviewées dans le livre n'étaient pas gênées par les remarques que les hommes se permettent de faire en public sur leur physique. A Paris, plus qu’à New York, les femmes sont sujettes à des sifflements et petites remarques, voire à des mains baladeuses.

Une journaliste anglaise écrivait récemment dans The Telegraph qu’elle s’était vite lassée des messieurs qui la complimentaient sur son anatomie. Certes, le titre de l’article tendait vers la caricature: «Paris, capitale des pervers?» mais la différence est bien réelle.

Une des pépites du livre de Sciolino est une interview avec Valéry Giscard d’Estaing à l’issue de laquelle l’ancien président touche brièvement les fesses de l’assistante de la journaliste. Deux fois.

Le discours de l'exception française

Plusieurs fois avant le scandale du Sofitel, le discours de l’exception française avait été utilisé par des journalistes françaises qui tentaient d’expliquer aux «Anglo-Saxons» pourquoi les problèmes de Dominique Strauss-Kahn avec les femmes n’influeraient pas sur l’élection présidentielle de 2012.

Dans un article de The Guardian, une journaliste citait, entre autres, les accusations de violence de Tristane Banon, mais insistait avec fierté que les femmes françaises ne s’arrêteraient pas à cette réputation de «queutard».

Certes, poursuivait l’article, Strauss-Kahn ne serait «pas le préféré des féministes», mais les autres femmes ne lui en tiendraient pas rigueur.  L'idée sous-jacente est que les femmes françaises font preuve de plus de force et de maturité en tolérant certains comportements sexistes.

De même, suite à la liaison de Strauss-Kahn avec une collègue du FMI en 2008, une autre journaliste française expliquait (encore dans The Guardian) que «l'économiste hongroise était probablement mal préparée, car elle n'avait jamais travaillé en France, sinon elle aurait reconnu DSK comme un séducteur français typique».

L'affaire DSK pourrait faire bouger les normes

A l'époque, l’enquête n’avait pas donné raison à Piroska Nagy, qui évoquait un abus de pouvoir de la part de son supérieur. Encore une fois, ce qui sous-tend le raisonnement de l’article, c'est que la jeune économiste aurait dû pouvoir adroitement gérer ce grand séducteur…

On retrouve l’idée que les femmes doivent savoir naviguer ces pressions sans se reposer sur un règlement spécifique. Le problème est que ce genre de discours peut permettre de justifier que l'on ne prenne pas au sérieux les abus de pouvoir et le harcèlement.

Après les récents événements de New York, ce type de discours passera probablement moins bien.

Certes les Français savent mettre le plaisir et la séduction au centre de leur vie, mais prendre au sérieux le sexisme et les petites humiliations contre les femmes n’est pas toujours une forme de puritanisme triste, c’est plutôt une forme de modernité.

«L'affaire DSK, c'est à mon sens un apprentissage public par le scandale, soit une expérience pédagogique à l'échelle nationale», explique le sociologue Eric Fassin. «Cela fait bouger les normes, les évidences implicites ou explicites. On se rend compte que des propos ou des comportements "normaux" paraissent désormais "anormaux"».

Claire Levenson